Mais les devoirs des seigneurs laïcs ne se limitaient pas à la supervision de constructions militaires et civiles, il fallait aussi veiller à l'édification d'une église paroissiale pour la liturgie communautaire de la nouvelle agglomération. Plus tard ou dans les bourgs importants, les seigneurs feront bâtir de grands « châteaux d'habitation » plus ou moins fortifiés comprenant une chapelle seigneuriale mais à usage privé et il ne faut pas les confondre. Pour l'heure, il ne s'agit pas de cela et le lecteur l'a compris, la Tour de défense en question, n'a pas l'allure d'une demeure seigneuriale et tout au plus, pouvait-elle servir de gîte provisoire ou d'étape pour une poignée de cavaliers mandatés par le seigneur vivant sous d'autres cieux.

Ainsi, il s'avérait doublement nécessaire de construire un lieu de culte intégré au village pour le service religieux dû à ses habitants et éventuellement, au seigneur de passage. Mais alors, n'y a-t-il pas double emploi avec la chapelle Ste Marie du Plan ? Certainement pas. Celle-ci a largement précédé dans le temps l'église du village et à l'époque, ce dernier n'existait pas encore. Il s'agissait en priorité de christianiser des Bérétins encore dispersés dans le Plan de La Penne pour les focaliser en urgence, sur un nouveau lieu de culte. Puis les décennies voire les générations passant, les résidents ont peu à peu et laborieusement édifié leur « agglomération » et il fallait leur attacher un nouvelle église, normalement comme en tous lieux, solidaire du village. Elle sera dédiée à St Pierre, ce qui suggère que les premiers desservants furent aussi les moines-prieurs du Puy. C'était la dédicace préférée des moines qui ainsi manifestaient leur attachement « direct » à Rome et…au pape ! En quelque sorte, un pied de nez adressé à… l'évêque du coin (Glandèves). St Pierre et non pas « St Roch » comme l'indiquent certaines publications. La procession de St Roch est un rite commémoratif annuel qui se déroule le 16 août, le lendemain de la fête de l'Assomption.


Eglise Saint Pierre - vue extérieure

L'église paroissiale de La Penne est une petite chapelle qui a subi plusieurs remaniements en au moins trois étapes ou plutôt quatre. Actuellement, elle présente une nef à deux travées dans le même axe sous voûtes en berceau plein cintre mais de tailles différentes.

-  1 la première travée la plus basse dite du « chœur » et se terminant en cul-de-four, pouvait constituer la chapelle initiale (XIème siècle) . Intégrée au rempart et en saillie, elle participait comme déjà vu, au système de défense par ses meurtrières. Peu profonde mais pourvue d'une petite porte latérale (bouchée) elle mériterait juste le qualificatif de chapelle oratoire.

Le choeur


-  2 dans un deuxième temps, l'édifice s'augmente de la seconde travée plus haute mais pas aussi longue que l'actuelle (jusqu'à la hauteur de la tribune exclue). Cette seconde église pourrait dater des XII - XIIIème (croix palmée rouge du Temple sur un pilier).

La croix des templiers

-  3 Dans un troisième temps, une chapelle latérale dédiée à St Etienne et une sacristie seront ouvertes au XVIème siècle sur le flanc Ouest, constituant ainsi la troisième église. Le capitaine Jean Antoine SIGAUD dit « AUTHIER » voudra y avoir sa sépulture (testament du 24/08/1620).


Sacristie et Chapelle Saint Etienne

-  4 La quatrième et actuelle église (1871) se caractérise par l'approfondissement de la nef, l'installation d'une tribune et surtout, la construction du clocher. Le tout rendu possible par la démolition des maisons-fortes adjacentes dont une s'appuyait contre l'église précédente en lieu et place des futurs clocher et tribune.

La tribune

Remarques importantes

Il y a une vingtaine d'années, le crépi intérieur de l'église fut brutalement et systématiquement décapé jusqu'à la pierre. Un peu trop tard, on s'aperçut que les enduisages successifs cachaient des fresques et deux silhouettes de saints personnages ont pu être préservées in extremis ! L'un d'eux au centre du chœur, révèle tous les attributs de St Pierre tenant ses clefs (et le patronage de l'église si besoin est encore). Présentement, les contours et les couleurs de ces peintures vénérables non protégées, s'altèrent à grande vitesse. Cette anecdote d'un saccage, conduit à deux enseignements :

-  a) Très tôt à l'époque médiévale, les religieux ont soigneusement fait enduire les murs intérieurs de leurs églises pour faire dessiner sur la couche encore fraîche, des scènes et personnages célèbres de la Bible ou des Evangiles. Non pas pour satisfaire un simple besoin de décoration mais pour enseigner par l'image aux Fidèles analphabètes et encore ignares en liturgie, ce qu'ils devaient savoir en matière de credo et de catéchèse. C'était la « B.D. » du temps ! Donc si par chance, de vieux enduits de chaux grasse protègent encore les parois de nos églises et si les moyens manquent pour les faire traiter par des spécialistes compétents, il vaut mieux s'abstenir pour préserver l'avenir.

-  b) Tous les architectes responsables des « monuments historiques » s'accordent pour dire et redire régulièrement que les vieux murs, a fortiori s'ils ont été bâtis avec de mauvais ou médiocres moellons, doivent impérativement être protégés par un enduit à base de chaux, sur leurs faces intérieure et extérieure. (« Monuments Historiques » - Le Pays niçois - n°139 - juin-juillet 1985) La mode de la « pierre apparente » est une hérésie particulièrement dans nos régions et répond à un engouement « de facilité » relativement récent et fort préjudiciable quand il s'agit d'édifices publics ou de façades d'immeuble. Nos Anciens se sont toujours appliqués à crépir leurs murs et à les maintenir en l'état, au moins selon la technique « à pierre vue » et moins pour masquer la pauvreté du sous-œuvre que pour préserver la solidité de la construction contre l'érosion et les intempéries. Passe encore pour les cabanes, les bergeries,… et les murailles de défense !

L'église d'une paroisse est un bon indicateur de la richesse économique d'un pays. Le clergé incitait ses habitants, leurs ouailles, à consentir un effort financier et à investir beaucoup de leur temps soustrait aux labours, pour édifier le plus beau lieu de culte et plus tard, le plus fourni en mobiliers sacrés mais… à la mesure de leurs possibilités ; c'est une évidence ! Faisons donc une comparaison rapide avec les autres établissements religieux du secteur. A Ascros (en fait, la Scros : ou arête séparant deux bassins en ligure), l'église St Véran est contemporaine de la première chapelle pennoise et de conception identique, donc approximativement du XIème. D'emblée conçue plus grande à l'échelle du village, elle a donc peu été remaniée par la suite mais surtout, la qualité et la régularité de ses parements extérieurs, le soin apporté aux jointements, font de cet édifice religieux un modèle du genre, symbolisant au mieux l'architecture paroissiale de cette époque en montagne. Ailleurs, à Saint-Antonin, Saint-Pierre, La Rochette, Sallagriffon… il n'existe plus de monuments très anciens. Ces communautés s'étaient données les moyens de reconstruire entièrement leur église à l'époque du « baroque » (XVIIème- XVIIIème). Ce ne fut donc pas le cas de La Penne où le bâtiment sacré, « rafistolé » au fil des siècles et de façon très rustique, fait incontestablement « pauvre ». Mais pour ses habitants, c'est une « cathédrale » et ils y tiennent ! D'autant qu'elle reflète les sacrifices et efforts permanents de leurs ancêtres pour maintenir en vie la paroissiale, en dépit de faibles moyens surtout si au début, ils n'étaient pas très consentants. Ce témoignage des temps passés mérite bien toute notre attention et notre respect.

En conclusion, les Bérétins du Plan « de la Val » ont certes obéi et construit le castrum de La Penne mais manifestement à l'économie ! La plus grande sobriété a présidé pour l'édification d'une enceinte et d'une tour de défense, plus pour satisfaire une question de principe que pour respecter les règles élémentaires de l'architecture militaire pourtant très rudimentaires à l'époque et très probablement, seulement réalisés en partie pour ce qui concerne la première. Quelques volontaires futurs résidents ont construit leur maison, granges et étables, puis une petite chapelle-oratoire qui devait leur paraître bien suffisante et adaptée à leurs récentes obligations de culte. Tous les indigènes du Plan ont-ils seulement répondu aux injonctions des seigneurs d'avoir à migrer sur un nouveau site ? Et lesdits seigneurs ont-ils été suffisamment forts et présents pour les faire respecter ? On peut en douter sérieusement. De longues norias de mulets lourdement chargés de matériaux convergeant sur les chantiers depuis Chaudol et l'Arène, sont facilement imaginables mais conduites par des Pennois déjà conscients de l'inanité de leurs durs efforts ? C'est fort possible car bientôt et comme un reflet de résistance, des hameaux ou quartiers vont se constituer (Pinaud, La Crouette,…) et nombre de paysans se maintiendront « à l'écart » de cette aventure. Non, le Plan de La Penne de par son étendue et sa topographie très cloisonnée, ne se prêtait pas à un regroupement et de nos jours encore, le village éprouve quelques difficultés à jouer son rôle de pôle d'attraction. Est-ce un héritage du XIème siècle ?

Les réalisations furent à la hauteur des moyens modestes engagés mais néanmoins pénalisants pour des habitants à faibles ressources et de ce fait, La Penne va devenir un modèle sinon « la référence en Provence » pour montrer jusqu'où pouvait aller l'exigence des seigneurs. Des limites extrêmes à leur ambition et à ne pas dépasser, ont été ici atteintes en matière de construction d'un village castral. Une telle situation ne pouvait capter l'attention des chroniqueurs contemporains aussi nous manquons cruellement de données pour meubler notre schéma d'ensemble. Cependant, le pape Grégoire VII confirme en 1079 à l'abbé Bernard de St Victor, la possession des églises paroissiales vouées à St Pierre du « castel de La Penne » et de Bonvillar (Puget-Figette) entre autres établissements (St Victor n°843). Ce qui signifie que notre village était probablement achevé vers le milieu du XIème siècle. On ne peut être plus précis.


Extrait de : La Penne en Val de Chanan, fascicule 5 - La Penne burgonde, Claude Augier - 2000 Ed. Sud Création
photos : Frédéric Augier © février 2005