Sous l'empire romain, les Ligures qui s'engageaient dans les armées en tant qu'auxiliaires ou hoplites (légionnaires), pouvaient après respectivement 25 ou 20 ans de services, rentrer dans leur pays nantis d'un bon pécule avec le titre de vétéran et la qualité de citoyen romain. Cette dernière conférait des droits importants tels que, exemptions fiscales, droit de vote, etc...

Donc ceux qui eurent la chance de survivre aux guerres et pour en remercier les Dieux, faisaient tailler dans la pierre massive du pays des stèles votives ou funéraires (en prévision). La commune d'Ascros en possède plusieurs exemplaires et à La Penne, il y en avait encore deux au début de ce siècle dont un d'excellente facture exposé dans la propriété du Collet mais qui a disparu depuis. Reste un élément appuyé contre le mur du cimetière, à gauche de l'entrée.

Tous ces témoins antiques sont du même type : gros bloc quadrangulaire d'un mètre et demi de haut environ, coiffé par un chapiteau triangulaire formant toit. La face, soigneusement polie est pourvue d'un (ou deux) cartouche rectangulaire bordé et délimité par une frise en demi-ronde simple ou double et à l'intérieur duquel était gravée la dédicace.

Or plus tard au temps de la Chrétienté, certaines de ces stèles ont pu trouver un réemploi comme borne funéraire pour marquer l'emplacement de tombes à l'intérieur du cimetière ; mais alors, le clergé s'appliquait à faire disparaître à coup de burin les « lettres païennes ». Restait le seul tracé de la bordure et c'est le cas de la stèle pennoise, dernière représentante à ce jour, d'un passé bérétin militaire.

Donc jusqu'ici rien d'anormal ou d'extraordinaire si ce n'est qu'un jour, un « historien » s'avisa d'utiliser ladite stèle pour développer une légende en s'inspirant uniquement de la toponymie du val de Chanan. Résumée, elle peut se traduire ainsi : « Un peuple originaire du pays de Canaan (Palestine avant les Hébreux) serait directement venu se réfugier à La Penne pour y fonder une colonie juive, après avoir traversé tout le Proche-Orient et l'Europe (près de deux millénaires av.J.C,) et amenant avec eux « la pierre » (par ailleurs taillée dans le calcaire du Jurassique terminal à faciès tithonique de notre contrée) ornée de signes cabalistiques « indéchiffrables » (la trace des coups de ciseau pour effacer les lettres latines). De plus, ces Cananéens auraient donné leur nom au pays : le val de Canaan » !

Outre les incompatibilités majeures avec les dates, événements, ethnies et matière minérale mentionnées entre parenthèses, il y a le côté fantasmagorique pour ne pas dire fantaisiste, de cette histoire qui implique un petit terroir isolé des Préalpes, relativement encore peu connu mais qui l'aurait été par de très lointaines peuplades orientales de la protohistoire ! Quant au terme de Chanan (ou Canan en roman), il provient d'une altération du couple : chenal/canal, correspondant à la topographie en forme d'auge de cette ancienne vallée. Enfin, les « signes d'écriture » ne correspondent à aucun alphabet ou marque cunéiforme connu, même très altéré et pour cause !

En conclusion, l'histoire qui nous a été proposée ne peut même pas être considérée comme une légende (car celle-ci devrait au moins reposer sur quelques vraisemblances) en dépit de sa large diffusion (presse et radio) mais plutôt comme un simple canular ne méritant pas de s'y attarder plus longtemps.


Claude Augier