Nous devons faire ici encore beaucoup d'effort avec peu de matière. Quelques pans de muraille, de vieilles maisons anhistoriques mais très probablement moyenâgeuses au moins en partie et dépourvues de toutes sculptures ou fioritures traçables, d'une rusticité désolante car des plus dépouillées ; mais aussi de vieux documents plus tardifs et néanmoins intrapolables de même que l'information extraite d'un environnement plus ou moins lointain comme à l'accoutumé*… En dépit de ce genre de difficultés auxquelles nous sommes maintenant habitués mais jamais résignés, un schéma à peu près cohérent pourra être proposé, suite à une synthèse des connaissances acquises sur les cinq points suivantes :

-  les matériaux de construction ;
-  les murailles de défense ;
-  les maisons-fortes ;
-  le « château-forteresse » ;
-  l'église Saint Pierre.

Les matériaux : à l'évidence, il en faut à discrétion si l'on prétend bouleverser le paysage urbain : pierres, mortier composé par du sable et un liant (essentiellement la chaux à l'époque), tuiles, bois de charpente,… la quantité sera au rendez-vous mais pas la qualité !

En effet et en commençant par la pierre, il y en a de trois sortes pour la construction et globalement médiocres. Dans un ordre décroissant de disponibilité on trouve :

-  la pierre du site même de La Penne. Nous ne l'avons pas répété mais le lecteur sait que le « PeN » (éperon) rocheux dominant le Plan, fut choisi comme substratum pour la nouvelle agglomération. La roche en question (calcaire argileux à Nummulites de l'Eocène) donne des blocs informes non taillables, à texture hétérogène tantôt dure, tantôt friable ; assez impropres pour l'édification de murs, ils sont plutôt utilisés pour le blocage de ceux-ci. Mais à l'époque, pour des raisons de facilité et de proche disponibilité, ce calcaire sera le plus généralement employé même pour le parement des façades. Sa surface très irrégulière exigera de plus, une grande quantité de mortier pour assurer le jointement des pierres. Les parements médiévaux de cette nature se reconnaissent aisément : ils se sont cargneulisés sous les effets conjugués du temps et de l'action des eaux météoriques ; c'est-à-dire que les parties les plus calcaires se sont dissoutes pour ne laisser subsister qu'une trame ou fin réseau de matière plus siliceuse et dure. Cette patine « vérolée » est très caractéristique des constructions anciennes et moyenâgeuses dans notre pays.

calcaire argileux à Nummulites de l'Eocène - 20.7 ko
calcaire argileux à Nummulites de l'Eocène
cargneulisé

-  La pierre calcaire du Jurassique vient au second rang et provient de la barre de Roccaforte à Chaudol où se situent les principales carrières. Les blocs sont ici de meilleure qualité, plus durs et relativement homogènes. Toutefois, les assises sont massives et les fortes contraintes tectoniques subies ont fait que ces couches apparemment compactes, sont finement diaclasées et se prêtent mal à une taille fine ou précise, les blocs ayant tendance à éclater ou à s'écailler sous les chocs. Mais son principal handicap était alors dû à l'éloignement des carrières et au transport uniquement par des chemins muletiers et à dos de bêtes de somme.

la barre de Roccaforte - 17.6 ko
la barre de Roccaforte
carrière de calcaire du jurassique

-  Les grés du Crétacé constituent la troisième principale source pour les pierres de construction et incontestablement la meilleure. Mais ces blocs sont rares et proviennent de quelques bancs décimétriques intercalées dans les assises marno-calcaires litées du Crétacé inférieur. On les réservait en général, pour le chaînage des murs, les encadrements d'ouvertures, les marches des porches,…et aussi pour les petites meules à broyer ou à aiguiser. Les médiévaux l'utiliseront donc au maximum, épuisant même quasiment les ressources de proximité (collet en surplomb du Castauras, et ravines du Tarrouillas). Cependant, le grès n'est pas très dur et aussi ferrugineux (ferrique) ; donc avec le temps il s'altère et devient friable, puis se « rouille » en prenant une patine ocre-rougeâtre aussi très caractéristique d'élément ancien.

grés du Crétacé - 20.1 ko
grés du Crétacé

Le sable pour la fabrication du mortier provenait de la formation dite des « sables de Saint-Antonin » dont une large carrière sera ouverte sur le flanc Est de la butte du Pïn dé l'Odjié (toponymie dialectale) ; cette arène de détritique blanc donnera son nom à la ferme voisine de « l'Arène ». Quant à la chaux, elle sera « cuite » dans des fours fonctionnant près des carrières de pierres de Roccaforte, en utilisant probablement comme matière première, les résidus d'équarrissage des moellons. Le bois de chauffe était extrait des hêtraies alors encore denses qui tapissaient les pentes de l'ibac de Chaudol situé en face.

Cet ibac de Chaudol était aussi un site tuilier ancien qui connu ainsi un grand regain d'activité. Il trouvait sa raison d'être dans la présence sur place, d'un abondant combustible et d'un gisement argileux aux caractéristiques adéquates. Vu le travail des hommes, fort occupés par ailleurs, il est possible que ce travail concernât plus particulièrement les femmes ; pétrir l'argile, mouler les plaques de pâte argileuse sur leur « cuisse de nymphe »… Telle pouvait se concevoir la fabrication des tuiles « canal » nécessaires en grand nombre car contrairement à une idée reçue, il n'est plus question de tuiles romaines associant en alternance, éléments semi-cylindriques et plats (les tégulés) ; procédé trop long et minutieux à mettre en œuvre. La tuile canal de fabrication plus rapide et entièrement manuelle, se généralisera donc mais pourra toujours « poser » quelques problèmes de standardisation… liés aux « rondeurs » des Pennoises ?

Le travail de bûcherons et charpentiers devait sans doute être aussi intense pour fournir poutres, chevrons, linteaux, planches,… alors presque exclusivement en chêne comme il apparaît dans les plus anciennes bâtisses ou à la faveur de rénovations. A noter d'ores et déjà que l'activité forestière continuera à croître au point d'atteindre un stade de déforestation critique et qui culminera au… XIXème siècle ! Les belles frondaisons vertes qui meublent nos collines et font notre admiration aujourd'hui, correspondent à des bois jeunes qui ont à peine plus d'un siècle. Le paysage de nos ancêtres était plutôt… « pelé » et dès le XIème siècle !


Extrait de : La Penne en Val de Chanan, fascicule 5 - La Penne burgonde, Claude Augier - 2000 Ed. Sud Création
photos : Frédéric Augier © février 2005