Quand il a terminé ses derniers préparatifs, le lieutenant de vaisseau Luigi Durand de La Penne s’attaque au plus difficile : passer de l’état de vivant à celui de mort en sursis.

Pour cela, il referme la porte de sa cabine et commence à se dépouiller de tout ce qu’il a sur lui, c’est-à-dire des accessoires d’un aristocrate italien, officier de marine : le petit carnet de moleskine noire sur lequel il note pêle-mêle ses impressions, un stylo, sa montre-bracelet. Il hésite un instant avant de retirer son alliance. Il prend encore quelques affaires qu’il a déjà dispersées au pied de son lit et place le tout dans un sac imperméable sur l’étiquette duquel on peut lire : « A remettre, après ma mort, à ma femme Mme Valeria de La Penne, à Gênes. »
Puis il s’assoit devant la petite planchette qui lui sert de bureau, prend une feuille de papier blanc et commence à écrire : « Ceci est mon testament. »
Au fur et à mesure qu’il écrit, un sentiment assez inhumain s’empare de Luigi Durand de La Penne : il lui semble qu’il est devenu un étranger et que ce mort dont il est question n’est pas lui.
Brusquement, l’image de Valeria, sa femme, lui provoque un choc… Une émotion violente qui l’oblige à reprendre son souffle.
Il imagine Valeria, assise, dans le grand bureau de l’amirauté, à Gênes, tandis qu’on lui lit ce dernier message.
Afin de se redonner du courage, il s’oblige, pour la centième fois, à donner à sa mort les dimensions d’une servitude purement technique. Elle lui paraît ainsi plus facile à envisager.
Ce qui lui donne du souci, c’est l’idée qu’il n’aura peut-être pas le temps, sans se faire repérer, d’aller fixer la tête explosive de 300 kilos sur la coque du navire de mouillage…

Car le lieutenant Luigi Durand de La Penne, chef d’un commando d’hommes-grenouilles de la marine italienne dont les exploits durant la dernière guerre sont légendaires, va se lancer dans la mission la plus périlleuse qu’il ait jamais entreprise… Une aventure tellement étonnante qu’on en a tiré un roman, un film et une pièce de théâtre.
Le navire que Luigi de La Penne a décidé de couler, c’est le « Vailant », de la marine britannique, au mouillage dans le port d’Alexandrie, en Egypte, avec une partie de la flotte anglaise qui s’y est réfugiée, car, en ce mois de décembre 1941, les sous-marins italiens rôdent dans les eaux de la Méditerranée.
Le plan de Luigi de La Penne : détruire les navires anglais jusque dans leur abri, puisqu’ils n’osent plus se risquer sur la mer où on les guette.
Mais le port d’Alexandrie est bien défendu.
Plusieurs filets, auxquels sont mêlés des câbles électriques, en interdisent l’entrée, ne s’ouvrant que devant les navires amis sur un mot-code transmis par radio, pour se refermer aussitôt après leur passage. La seule façon de pénétrer à son tour dans le port, sans donner l’alerte, consisterait donc à se dissimuler dans les parages à la faveur de la nuit, pour se faufiler à la suite d’un de ces convois anglais devant qui la porte s’ouvre durant quelques instants.
Or, cet exploit, qu’un sous-marin trop volumineux ne peut accomplir sans être repéré, des hommes-grenouilles,chevauchant à califourchon ces minuscules sous-marins qu’on appelle des « cochons » , peuvent le tenter et le réussir…
Il leur suffit simplement de savoir que la porte se refermera derrière eux comme la grille d’une nasse. Une nasse où ils vont eux-mêmes semer la mort.

Il est 10 heures du soir, le 18 décembre 1941.
La nuit est maintenant si noire qu’on a peine à distinguer la surface de la mer.
Le sous-marin italien « Scipé », qui a attendu toute le journée, posé sur le fond, émerge lentement de l’eau.
A un kilomètre au sud, il y a le phare de Ras El-Tit, qui ne s’éclaire que quelques minutes par nuit, à l’approche des patrouilleurs anglais…
Doucement, les trois « cochons » sont mis à la mer. Les hommes-grenouilles viennent les chevaucher, deux sur chaque appareil. Avec leur combinaison en caoutchouc, leur masque et leurs bouteilles d’oxygène, ils ressemblent à d’étranges centaures marins…
3 h 30 du matin.
Le phare de Ras El-Tit vient de s’allumer… Trois torpilleurs anglais approchent, tous feux éteints. Les filets de protection vont s’ouvrir pendant quelques secondes…
-Allons-y, souffle Durand de La Penne.
Dans le sillage des trois navires, les étranges cavaliers marins se faufilent.
La Penne, transi de froid immobile dans l’eau, entend que le filet se referme derrière eux.
Tout se passe comme il l’a voulu.
La tête de chacun des trois « cochons » est constituée par une énorme ogive explosive de 300 kilos... que les hommes doivent détacher au dernier moment pour aller la fixer par des ventouses sur la cible elle-même. Les trois « cochons » se séparent…
La cible pour La Penne, c’est le « Valiant », le cuirassé amiral… La deuxième équipe doit se charger d’un autre cuirassé, le « Queen Elizabeth ». La troisième, d’un grand pétrolier plein de carburant…

Voici maintenant La Penne et son compagnon, un scaphandrier professionnel, à une centaine de mètres du « Valiant ».
C’est alors que, brusquement, le « cochon » sur lequel ils sont assis tressaille, bascule et plonge…
Luigi de La Penne plonge à son tour… Il atteint le fond de vase à dix-sept mètres.
Inutile de vous dire que par dix-sept mètres, sur un fond de vase, la nuit, même avec une lampe électrique, on ne voit pas très loin… Pourtant, La Penne retrouve son « cochon »… Mais où diable est passé son compagnon scaphandrier ?
Et puis, impossible de faire repartir le petit sous-marin : un filin d’acier faisant partie du système de protection du « Valiant » s’est enroulé autour de l’hélice… Il est tellement emmêlé, serré, qu’il ne faut pas songer à le défaire à la main.
Le scaphandrier a disparu… Mais la masse énorme du « Valiant », elle, est là… vivante. Il voit la lumière bleue du poste de la chambre de veille… Il entend le ronronnement sourd des dynamos des moteurs et des pompes… C’est là, au milieu, sous la tourelle, point névralgique du navire, qu’il faut placer la bombe…

La Penne regarde l’heure à sa montre : 4 h 5 mn. Il est convenu qu’il doit régler le mouvement d’horlogerie de l’ogive explosive à 6 h 5 mn… Dans deux heures exactement… Avant, le « Valiant » risquerait de sauter alors que les deux autres équipes n’ont pas fini leur travail. Après, les deux autres navires ayant explosé, l’équipage du « Valiant », alerté, aurait peut-être le temps d’explorer la coque et de trouver la bombe.
Luigi de La Penne repère alors, à la boussole, la position du « Valiant » et, seul, plonge à nouveau vers son « cochon ».
4 h 50 mn.
Parvenu au fond, Luigi de La Penne a desserré les vis, tiré sur l’énorme ogive… Pendant quarante-cinq minutes, dans un long effort épuisant, il traîne l’ogive mètre par mètre dans la vase du fond… Celle-ci se soulève… Il ne voit plus rien, même pas sa boussole à son poignet… D’ailleurs, son masque est complètement embué… L’eau est glacée.
Il pense au petit mouvement d’horlogerie qui bat au coeur de l’énorme bombe et dont il a presque l’impression, par instant, d’entendre le tic-tac.
4 h 51 mn.
4 h 52 mn.
4 h 53 mn…
La Penne sent qu’il s’épuise,…
L’air dans ses bouteilles, aussi…
Il risque évidemment de perdre connaissance… Aura-t-il le temps de fixer la tête explosive sous la tourelle du « Valiant » ?... Le plus possible sous la tourelle ?...
4 h 55 mn…
La Penne est en position sous la tourelle. Il voudrait pouvoir tenter un dernier effort pour fixer l’engin avec les ventouses à même la coque du navire anglais, mais, épuisé… sans oxygène, il sait qu’il n’en est plus capable… et il est à deux doigts de perdre connaissance…
Mais ses efforts ne sont pas inutiles… Même explosive va faire son effet… sous la coque du navire, à très courte distance des tôles… Alors… il règle la minuterie… Explosion à 6 h 5 mn…

Maintenant, vite de l’air… de l’air… Il remonte à la surface et arrache son masque.
Mais, en arrivant à la surface, contre la coque du « Valiant », le corps de La Penne a fait un petit « floc » imperceptible…
Le marin de vigie l’a entendu, il a entendu ce petit clapotis… anormal… Et puis quelque chose a brillé… pendant une seconde. Là-haut, sur le pont du « Valiant »… le marin de vigie se penche et hurle…
Jusque-là… après tout, Luigi Durand de La Penne n’a fait qu’accomplir une mission… difficile, peut-être, mais dont il avait lui-même fixé les paramètres et dont il connaissait les risques. Brusquement, tout va changer… Il va se trouver dans une situation imprévue, évidemment dramatique… est c’est là que sa mission devient vraiment une aventure.
5 h 1 mn.
Dans soixante-quatre minutes, la bombe doit exploser.
La Penne, dès qu’il sent qu’on l’a repéré, veut s’enfuir entre deux eaux… Mais, n’ayant plus d’air dans les bouteilles, il est obligé de venir respirer à la surface… Alors une grêle de balles fait gicler l’eau autour de lui.
Et, maintenant, il est comme cloué, par les faisceaux convergents de plusieurs projecteurs, contre la bouée d’amarrage du « Valiant » à laquelle il s’est accroché.

Sur la bouée, d’ailleurs, il y a un homme : son scaphandrier… éjecté du « cochon » au moment où celui-ci a coulé. Ayant perdu son masque, il ne peut qu’attendre, depuis cinquante minutes, que Luigi de La Penne ait fini son travail.
Une chaloupe à moteur s’approche, tandis que les deux hommes s’interrogent… « Est-ce que les deux autres équipes, au moins, ont réussi ? »
Dans ce cas, dans une heure, le port d’Alexandrie va s’embraser en un gigantesque bouquet de dynamite…
5 h 35 mn.
Depuis un temps qui lui paraît interminable, La Penne est debout, dans sa combinaison ruisselante, dans le bureau du commandant de ce navire amiral… le commandant Morgan…
L’interprète est là aussi pour traduire.
Mais il n’y a rien à traduire.
La Penne n’a consenti à parler que pour dire son nom et son grade :
-Luigi Durand de La Penne, lieutenant de vaisseau.
Pour le reste, il n’a rien voulu dire, ni ce qu’il était venu faire, s’il était seul, s’il était là depuis longtemps ou s’il venait d’arriver.A l’époque,les exploits des hommes-grenouilles, qui allaient devenir légendaires, sont encore mal connus, et le commandant Morgan et ses officiers se perdent en conjonctures…
Ils sont loin d’imaginer qu’une tête explosive de 300 kilos repose, en cette seconde, juste au dessous d’eux et que le mouvement d’horlogerie va s’arrêter dans trente minutes, à 6 h 5.
5 h 47 mn.
Dans dix-huit minutes, le navire va sauter.
On vient d’enfermer Luigi Durand de La Penne, qui se refusait toujours à parler, dans une cellule… Dans la soute… Dans les fonds.
5 h 55 mn : dans dix minutes, le navire va sauter.

Or, en dix minutes, il est impossible, maintenant, d’équiper des plongeurs, de les mettre à l’eau avec l’éclairage adéquat, pour explorer la coque de l’énorme navire… Alors, Luigi de La Penne se met à frapper, de toute la force de ses poings, contre la porte de fer.
-Le commandant ! Vite ! Je veux parler au commandant !
Le commandant Morgan est là, sous la coursive, devant la porte ouverte.
-Dans dix minutes, dit lentement Luigi de La Penne, le navire va sauter. Il vous reste dix minutes pour évacuer l’équipage.
6 h 1 mn.

Derrière la porte de son cachot, La Penne a deviné la dernière galopade des hommes dans les coursives…
Il est seul, enfermé dans l’immense navire. La Penne ne quitte plus sa montre des yeux. Si les calculs sont bons, dans quatre minutes il va mourir, déchiqueté ou noyé au milieu du déluge de fer et de feu qu’il a déclenché.
Dans deux minutes, si les autres équipes ont réussi leur travail, le « Queen Elizabeth » va ouvrir le feu d’artifice.
6 h 2 mn 30 s.
La Penne n’a plus que quelques secondes à vivre… Deux minutes et demi exactement…
Il entrevoit la petite silhouette droite de sa femme… Valeria. Assise en face d’un officier au visage grave, dans le grand bureau de l’amirauté, à Gênes… Sur la table, il y a un paquet pour elle. Un paquet enveloppé dans un sac de toile imperméable, avec une lettre…
6 h 4 mn…

Une immense lueur embrase le port d’Alexandrie : le « Queen Elizabeth » a sauté.
Dans son cachot, Luigi Durand de La Penne ferme les yeux et comptes les secondes : une, deux, trois…
… cinquante-cinq, cinquante-six, cinquante-sept, cinquante-huit, cinquante-neuf, soixante !
Une formidable explosion… Juste en dessous. Luigi de La Penne, projeté à terre, se relève… L’explosion a été telle que tout semble avoir bougé autour de lui… et le « Valiant » a pris 5 degrés de gîte.
Luigi de La Penne s’aperçoit alors, avec étonnement, qu’une volute de fumée se glisse sous la porte… L’huisserie s’est déformée et la porte s’est ouverte…
Luigi s’élance dans la coursive. De coursive en échelle, d’échelle en escalier… il fait irruption sur la plage arrière. Là, des marins le regardent sans rien dire, tandis que le commandant et ses officiers donnent calmement des ordres pour essayer de sauver leur navire. La plus grande partie de l’équipage est déjà dans les chaloupes.

En le voyant, le commandant Morgan lui demande :
-Lieutenant, jurez-moi sur l’honneur que vous n’avez posé qu’une seule bombe.
Comme Luigi refuse de répondre, le commandant Morgan se détourne avec un geste de colère vers ses officiers :
- C’est bon, qu’on évacue aussi cet homme.
Le « Valiant » n’a pas coulé… Gravement endommagé, il sera longuement immobilisé sur le fond du port… Mais aucun homme n’a été tué ni noyé.
Après la guerre et une longue captivité, le lieutenant de vaisseau Luigi Durand de La Penne sera décoré par les italiens pour son courage. Mais, chose beaucoup plus rare, il recevra des anglais, pour avoir permis de sauver la totalité de l’équipage, la médaille d’or de la valeur militaire… Et l’officier qui lui remettra cette médaille ne sera autre que le commandant Morgan, commandant du navire amiral « Valiant ».
P. Bellemare – J. Antoine