Les travaux routiers se sont étalés sur près d’un demi-siècle, avec plusieurs et parfois longues interruptions. En résulta-t-il pour les travailleurs immigrés concernés des périodes correspondantes de « chômage technique » ? Probablement pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Pour faire vivre leur famille les ouvriers ne pouvaient demeurer inactifs. Une nombreuse main d’oeuvre qualifiée et déjà sur place était donc disponible ; des routes  même à l’état d’ébauches, pouvaient assurer le transport de matériaux accumulés un peu partout ; les charrois et leur attelage ne demandaient qu’à servir. Des opportunités en hommes, bêtes de trait et matériaux étaient à saisir et s’offraient au moindre coût. Opportunités qu'a su saisir un vrai rénovateur...


Un maire de La Penne d’origine « étrangère »

A tout seigneur tout honneur, la fonction principale dans une commune est celle qu’exerce son premier magistrat, le maire. A La Penne comme ailleurs dans les petites agglomérations de montagnes, elle incombait naturellement à un ressortissant « du pays » et ce depuis la nuit des temps, depuis les « bonhommes » du haut Moyen Age en passant par les « syndics » et autres « consuls ». Cette règle, qui semble se conformer à une coutume non dépourvue de logique, va admettre une exception de taille sur notre terroir vu l’époque considérée. En effet, en juin 1872, un individu tout à fait étranger à la région se fait élire maire de la commune, apparemment sans problème et succède à François CONIL.

Il s'agit de Joseph Gabriel AUQUIER, qui sera en exercice pendant cinq ans et décédera en fonction. Ce chef de famille originaire de Tourves dans le Var, s’était rendu acquéreur de la ferme de Bourfiers qu’il occupe avec son épouse, Louise CROUSSET et son fils EUGENE  natif aussi de Tourves. Joseph et/ou son fils feront entièrement rénover la bastide pour lui donner son allure « bourgeoise » actuelle. L’exploitation des terres était assurée par un fermier, probablement un DAUMAS avec sa famille.

 On peut être riche et instruit mais ce n’est pas une condition suffisante pour se faire élire maire en peu de temps, a fortiori pour un nouveau venu ! Une hypothèse est permise :
Joseph devait être une forte personnalité qui sut d’emblée asseoir sa notoriété et afficher un certain esprit d’entreprise  car on lui prête « l’invention » du projet d’adduction d’eau au village. Pour la première fois depuis des siècles  l’eau courante pouvait parvenir aux habitants de l’agglomération, supprimant ainsi les corvées quotidiennes et lointaines d’approvisionnement par bêtes de somme (essentiellement depuis la Font de Renard ou la source du Riou). Joseph proposait donc de lancer le projet, de trouver un financement et d’accompagner la réalisation, .... s’il était élu. Devant un programme aussi révolutionnaire, les électeurs concernés ne pouvaient qu’obtempérer et donner au candidat les moyens et tout le poids de l’autorité administrative pour la réalisation.

Mais pour que l’idée puisse se concrétiser il fallait avoir l’eau ! Est-ce Joseph qui découvrit l’existence d’une ancienne servitude, réitérée depuis par un acte de transaction passé le 21 décembre 1587 entre messire JEAN de CASTELLANE seigneur de la Val de Chanan et les consuls et Communauté de La Penne ? Par lequel le dit seigneur reconnaît sur ses terres (nous citons), « ... que toutes les eaux et abreuvoirs du dit lieu (La Penne) et de Chaudol (dont l’ibac de Chaude) seront et appartiendront à la Communauté pour en faire ce que bon leur semblera »*. Il est fort probable en effet, que seul un étranger non lié à de vieux principes sclérosants d’origine locale  pouvait se permettre de réactualiser ce bénéfice.


Quoi qu’il en soit, si les travaux commencèrent sous son mandat il n’en verra pas la fin. Son adjoint Joseph AUTHIER assurera l’intérim durant six mois environ jusqu’à l’élection d’un nouveau maire, Joseph DROGOUL en avril 1878 lequel c’est certain, aura à superviser le chantier en cours.

Les travaux dureront un peu plus de vingt ans car conditionnés par les reprises du chantier routier. Tout ceci  sous le patronage de quatre élus successifs à la suite de l’initiateur : Joseph Drogoul (1878-1884), Horace d’Authier (1884-1888), César Drogoul (1888-1896) et César Conil au début de son mandat (1896-1899). Une canalisation en fonte profondément enterrée pour éviter le gel, amena l’eau depuis la principale source résurgente de l’ibac de Chaude, vers le village en passant par le Castauras. Le complexe du haut village était achevé en 1892 (avec citerne réservoir, lavoir et fontaine) ; celui du terminal de la place le sera en 1899 (avec lavoir en pierre de taille et fontaine) et fut l’oeuvre des tailleurs de pierres PERUGINI et ZURLI. Les travaux s'achevèrent avec la réalisation de caniveaux permettant l’évacuation des eaux usées et de surverse, vers les « busaraques » et jardins des particuliers (busar = conduit/citerne, a aque = à eau).


La citerne, le lavoir et la fontaine du haut village






Le lavoir et la fontaine de la place du village





D'après "La Penne en Val de Chanan - Essai de Généalogie - Tome II" - Claude Augier 1997-2000



*Les dispositions et privilèges édictés sous l’Ancien Régime  favorables aux populations, n’ont pas été abolis par la Révolution et sont toujours en vigueur. Il s’agit d’un élément du Droit Coutumier confirmé par la jurisprudence actuelle.