Chronique Historique - Fascicule 4 (2nde partie) -
le 13 décembre 1999
La première dynastie burgonde post-carolingienne
La Penne
Ligure dans les parenthèses Gothiques, Franques et Mauresques
« Les Bérétins en marge de l’histoire du haut Moyen Age » (406 – 972)
2ème Partie
V - LE ROYAUME DE BURGONDIE ET LA PROVENCE MAURESQUE
C - La première dynastie burgonde post-carolingienne
C - LA PREMIERE DYNASTIE BURGONDE POST-CAROLINGIENNE.
Le royaume germanique de Burgondie va pouvoir renaître malgré la longue période marquée par l’interventionnisme des « francs ». Trois principaux facteurs auront rendu cette renaissance possible : d’abord le travail acharné d’obscurs patrices, comtes, comtes-évêques, voire ducs, qui luttèrent contre les tentatives d’ingérence des pillards mérovingiens ou carolingiens, en dépit de la compromission de certains et souvent au péril de leur vie (cf. supra). Ensuite, grâce à une résultante même de la cinquième vague germano-scandinave conduisant les immigrés burgondes et consorts (des Alamans pour l’essentiel) à induire par leur grand nombre, un véritable bouleversement ethnique entre le Rhin et la Méditerranée dans l’Est de l’Hexagone, conséquence d’une stricte application du fœdus (cf. supra). Enfin, la renaissance sera grandement facilitée par la politique religieuse suivie par ces Burgondes depuis leur arrivée, en s’alliant les bonnes grâces du parti aristocatholique (cf. supra). Elle va porter ses fruits et peu à peu avec le temps, les charges ecclésiastiques ont été accaparées par les familles burgondes ou assimilées. Dorénavant, éléments laïcs et religieux ne font qu’un tout bien solidaire.
HUBERT (-859-864), est le premier personnage important à se signaler en tant qu’auteur d’une future dynastie royale (cf. Pl.1 ci-après). Il se proclame duc de Burgondie transjurane, c’est-à-dire pratiquement tout le massif du Jura, l’actuelle « Franche-Comté », le Bugey, la Savoie, la Tarentaise et le pays de Vaud ou Suisse romane. L’ensemble constituera le « royaume de Haute Burgondie » sous le règne de son fils aîné Rodolphe Ier (888-912). Il jouxtait au Nord, à l’Ouest et à l’Est, les duchés germaniques de Saxe, Bavière, Souabe, Franconie et Lorraine, devenus indépendants en 911. A noter d’ores et déjà, que son fils cadet Thibaud (+888) fut comte en Viennoise puis en Provence et le premier époux de Berthe, fille du Carolingien Lothaire II (cf. supra).
RICHARD le Justicier, premier neveu de Hubert et époux de sa fille Alix, se proclame duc de Burgondie autunoise, soit la vallée de la Saône ou la Bourgogne actuelle et partie des possessions du précédent duc Augier (cf. supra).
BOSON Ier (-879-889), second neveu de Hubert et frère de Richard, est l’époux d’Ermengarde, autre carolingienne fille de Louis II, frère de Lothaire II. Ce nom de baptême qui aura beaucoup de succès, provient de son oncle par alliance, un comte lombard qui avait épousé sa tante Engeltrude, sœur de Hubert. « Ego Boson, Dei gratia, id quod sum » (Moi Boson, je suis ce que je suis par la grâce de Dieu !). Ce fier prince accapare le Lyonnais en 870, s’impose en Provence en 877 et dispute même l’Autunois à son frère Richard durant une dizaine d’années. Il se proclame donc duc de Burgondie provençale et lyonnaise.Voilà l’homme fort que les Burgondes attendaient ! Aussi, dans une assemblée convoquée au château de Mantaille qui réunit la majorité des seigneurs laïcs et religieux du Sud-Est, Boson est élu par ses pairs roi de Burgondie-Provence, le 14 octobre 879. Pour un territoire connu aussi sous le nom de « royaume de Basse Burgondie ».
En résumé et à l’approche du Xème siècle, on assiste à une renaissance de la Burgondie dans ses anciennes frontières et qui se dessine en trois entités indépendantes, sous l’égide de suzerains apparentés et de souches agnatiques (mâles) : deux royaumes méridiens se joignant, les Haute et Basse Burgondies, un duché autunois plaqué à l’Ouest et dévolu à la descendance de Richard (en 960, sa capitale sera transférée d’Autun à Dijon).

Bien entendu, nous devons nous intéresser en priorité à la descendance du roi Boson Ier, maître de l’ancienne Viennoise ou Provence rhodanienne, mais nous aurons à revenir souvent sur les branches collatérales car le fils de Boson décèdera sans descendance légitime. A noter qu’à cette époque, la Provence centrale et montagneuse (Narbonnaise seconde avec les terres d’outre Var des Alpes Maritimes incluant donc le val de Chanan), entre en dissidence et devient « mauresque ». Boson Iern’aura que deux enfants devenus adultes, un garçon et une fille. La fille Engelberge épousera un Goth, Guillaume dit le Pieux (+935) marquis d’Auvergne, comte de Mâcon, comte palatin de Burgondie (titre honorifique). Il se rendit célèbre en faisant construire la fameuse abbatiale de Cluny (près de Mâcon) en 909, fleuron du catholicisme pour l’Europe occidentale dont l’importance sera considérable. Cette grande construction prémédiévale fut à l’épicentre de la première réforme bénédictine. Elle essaima dans plus de mille autres établissements monastiques directement rattachés à l’abbatiale.1
LOUIS dit « l’Aveugle » (880-928) est l’unique héritier et sera couronné roi de Burgondie-Provence en 890 à Valence, après une régence de sa mère Ermengarde. Or le jeune roi, poussé par cette dernière qui était une descendante de « Charlemagne », se croit autorisé de ce fait à intervenir dans les affaires lombardes en Italie !
La Carolingienne Berthe épouse du comte Thibaud déjà présenté ci-dessus, lui a donné trois enfants (cf. infra) mais devenue veuve (888), elle se remarie avec le Lombard Adalbert le Riche (+v.905) marquis d’Ivrée (Piémont), dont elle eut aussi trois enfants : Guy (891-894) duc de Toscane, Lambert (892-898) duc de Spolète et Ermengarde qui épouse Bérenger Ier(888-924) marquis du Frioul (dit aussi d’Aquilée ou de Vérone). Mais ce dernier entre en conflit avec ses deux beaux-frères pour une prééminence car il était aussi question de restaurer une royauté lombarde en Italie !
Louis pense mettre les protagonistes d’accord en s’imposant à leur place. Il arrive à circonvenir quelques magnats de Pavie pour se faire élire roi des Lombards en 900 et même, « empereur » en 901 par le pseudo pape Benoît V mais nous verrons que ce genre de bénédiction n’avait toujours aucune valeur. En tout cas, c’est l’opinion de Bérenger qui vient combattre le prétendant avec son armée et le fait prisonnier. Il ne lui rendra la liberté que sous la promesse et le serment solennel de ne plus remettre les pieds en Italie. Cependant, Louis récidive en 905 en dépit de sa promesse mais il est à nouveau battu par Bérenger près de Vérone et son prisonnier. Il va durement payer son parjure et le marquis du Frioul lui fera crever les yeux avant de le libérer, d’où son épithète. C’est ainsi mutilé que Louis l’Aveugle revient dans son royaume de Burgondie-Provence qu’il ne pouvait plus gouverner directement. Il demeurera cependant théoriquement à sa tête durant vingt-trois ans mais en se faisant assister par une sorte de « vice-roi », Hugues le fils du comte Thibaud et de Berthe, petit-fils de l’ancêtre Hubert et aussi frère utérin de Bérenger du Frioul !2 On mesure ici combien ces familles burgondo-lombardes et ces diverses branches d’une même parentèle, pouvaient déjà être intriquées. Hugues devient sans aucun doute le dirigeant effectif du royaume rhodanien avec les titres officiels de duc de Provence et de marquis de Viennoise ; à titre personnel, il acquière celui de « comte d’Arles ». Lui aussi mais en qualité de frère utérin des anciens protagonistes ducs de Toscane et de Spolète (tous deux décédés), se croit tenu d’intervenir en Italie contre Bérenger pour continuer leur lutte. En 912, une première expédition échoue ; fait prisonnier à son tour, il doit consentir au « cérémonial » et jurer à son vainqueur de ne plus revenir en Italie ! Il tiendra sa promesse, … jusqu’à la mort brutale du marquis du Frioul (924). Après tout ce serment n’était-il pas lié « à la vie durant de Bérenger » ?
HUGUES d’Arles (-926-947) revient donc en Italie pour se faire couronner roi des Lombards et d’Italie, à Pavie le 9 juillet 926. Cette fois-ci sans difficulté puisque son cousin germain Rodolphe II roi de Haute-Burgondie, avait éliminé pour lui le clan de Bérenger et tué son chef après une dure bataille dans la plaine du Pô (plus de 1500 chevaliers burgondes ou lombards au sol). Il le demeurera presque jusqu’à sa mort, alors qu’il n’était encore que duc et marquis en Basse-Burgondie. Absorbé par les affaires italiennes, on comprend mieux maintenant pourquoi ce « vice-roi » rhodanien et comte d’Arles, ait un peu négligé celles de la Provence « mauresque » (cf. supra) ! En dépit du climat d’insécurité, il pouvait se rendre sans problème de la vallée du Rhône en Lombardie en passant par la vallée de la Durance et les cols alpestres et vice-versa. Mieux même, une mainmise mauresque sur l’ancienne Narbonnaise seconde et désordres afférents, lui garantissait en quelque sorte, de ne pas être pris à revers par des troupes lombardes ennemies pénétrant en Provence par son littoral. Les « Maures » ligures purent donc avoir les mains libres durant longtemps !
Au décès de Louis l’Aveugle (928), Hugues d’Arles déjà roi d’Italie, pouvait-il aussi prétendre au trône de Basse-Burgondie en sa qualité de vice-roi ? D’autant que l’infirmité du défunt souverain s’accompagna d’un autre malheur ; il ne put se marier légalement et donc avoir des héritiers légitimes. Certes, des concubines lui donnèrent des bâtards qui pouvaient être dotés de biens tels les comtes Charles Constantin (+960) et Rodolphe mais que les coutumes germaniques excluaient de tout héritage ou fonction politique (cf. la chasteté des Germano-Scandinaves). Ceci, contrairement aux très larges voire systématiques latitudes offertes dans ce domaine aux pays des « francs », comme il a été vu. Donc, à cette apparente logique de succession, les deux autres grands princes de Burgondie répondent par la négative : Rodolphe alias « Raoul », héritier du duché autunois et le régent de Conrad Ier,fils de Rodolphe II roi de Haute-Burgondie ou de Transjurane.
D’une part, Richard le Justicier ancien duc de la Burgondie autunoise (cf. supra) avait eu d’Alix, au moins quatre enfants : 1)- Rodolphe (+936) plus connu sous le nom de « Raoul » car du fait de son épouse Emma fille du « franc » Robert le Fort, il fut élu chef de ce futur parti des Capétiens (cf. supra) ; 2)- Hugues le Noir (936-952) qui a hérité de son frère le duché de B. autunoise ; 3)- Wila qui épouse Hugues comte de Savoie petit-fils du comte Thibaud (cf. ci-dessous) ; 4)- Boson II (+935) qui héritera du comté d’Arles, non pas parce qu’il était le neveu de Boson Ier,le premier roi de Burgondie-Provence, mais du fait de sa première épouse, Berthe nièce et héritière du roi d’Italie Hugues d’Arles ! C’est ainsi que nous verrons la suzeraineté de Basse-Burgondie passer de la branche transjurane (Hubert, Thibaud, Hugues,…) à la descendance d’une branche apparentée autunoise.
D’autre part, dans la filiation de la branche aînesse de l’ancêtre Hubert, le royaume de Haute-Burgondie échut successivement à Rodolphe Ier (850-912) et Rodolphe II (912-926) le vainqueur de Bérenger du Frioul. Mais à sa mort, Hugues d’Arles épouse sa veuve Berthe de Toscane. Or Rodolphe II avait eu d’elle un jeune fils Conrad, héritier présomptif du royaume de Haute-Burgondie (alors âgé de 12 ans). En conséquence, il est clair que par ce mariage, Hugues d’Arles en plus de ses prétentions sur le royaume de Basse-Burgondie, a aussi des vues sur celui de Burgondie-transjurane. Dès lors, l’ensemble de la Burgondie c’est-à-dire la moitié Est de l’Hexagone, additionnée à l’Italie, pouvaient constituer un puissant empire au Sud de la Germanie. Il y avait de quoi inquiéter son titulaire, OTHON Ier le Grand (cf. infra) lequel pour parer à la menace, s’arroge le tutorat du jeune Conrad qu’il fait enlever en juillet 936. Que va devenir Hugues d’Arles après ce coup de force qui lui coupe l’herbe sous les pieds ? A ce propos, il est intéressant de passer en revue les nombreuses épouses légitimes qu’eut le roi de Lombardie et duc de Provence-Viennoise.
En 912, Hugues d’Arles avait épousé la veuve de Rodolphe Ier , Wilde sa tante par alliance. Ce jeune comte affichait ainsi quelque ambition sur la Haute-Burgondie aussi est-ce un peu pour le détourner d’un tel projet que son fils adoptif et cousin germain Rodolphe II va l’aider à conquérir la couronne de fer de Lombardie comme déjà vu. Il s’associe dans l’entreprise à la belle intrigante Ermengarde propre épouse de la victime Bérenger Ier du Frioul mais sœur utérine de Hugues ! Toutefois, un Burgonde peut se sentir étranger en terre lombarde et il est à craindre qu’il faille en permanence utiliser la force ou l’intrigue pour s’y maintenir et il serait plus sûr d’avoir un pied-à-terre royal dans son pays en Burgondie ! A la mort de Wilde (924) il épouse une autre Ermengarde mère de son fils, Lothard qui lui succèdera mais pour peu de temps, sur le trône de Lombardie (947-950). Ici, nous devons ouvrir une parenthèse au milieu des quatre épouses du duc d’Arles, pour introduire ses frère et sœur, Boson d’Avignon et Thiberge.
Hugues d’Arles, roi des Lombards, avait fait de son jeune frère Boson, un comte d’Avignon et un marquis de Toscane (en lieu et place de son frère utérin Guy mort en 894 et surtout de son autre frère utérin Lambert qui en avait hérité mais fut énucléé pour avoir comploté en 898). Il lui donne comme épouse, Wila sa fille adoptive et sœur du roi Rodolphe II. Elle va intriguer elle aussi contre son beau-père et père adoptif en entraînant son époux. Hugues va les punir, d’abord en emprisonnant Boson puis à sa mort intervenue dans un cachot en 936, en ramenant Wila déshéritée, à son frère Rodolphe II. Ce dernier meurt l’année suivante, aussi Hugues en profite-t-il pour épouser sa veuve Berthe de Toscane !S’il avait quelque projet en tête pour son nouveau fils adoptif Conrad, il faudra qu’il l’abandonne grâce à l’intervention d’Othon de Germanie comme déjà vu précédemment. A noter que le malheureux couple Boson-Wila n’eut que quatre filles dont l’aînée, Berthe de Provence,qui héritera des comtés d’Arles et d’Avignon en 947. A noter aussi que Berthe de Toscane a laissé une fille adoptive à Hugues, Adélaïde de Burgondie sœur de Conrad Ier,qu’il va choisir comme épouse pour son fils Lothard avec la bénédiction des plus hauts prélats du Sud-Est de l’Hexagone dont Manassès,archevêque d’Arles et bientôt de Milan, neveu de Hugues et fils de sa sœur Thibierge. Celle-ci avait épousé Garnier comte de Troyes dont elle eut au moins trois fils : le précité Manassès, Richard (+<948)et Hugues comte de Savoie (+948). Ainsi se définit la souche de cette future grande famille comtale puis ducale et enfin royale, qui intéressera au premier chef le val de Chanan. La dernière épouse de Hugues d’Arles, Marozia,vaudra le détour (cf. infra). Personnage de roman issu de la haute aristocratie romaine, cette intrigante s’il en est dont les aventures amoureuses ont égalé sinon surpassé celles de son émule de la Renaissance Lucrèce Borgia, était déjà passée entre les mains de nombreux hommes, laïcs ou religieux. Maîtresse de pape, mère et grand-mère de papes, elle put néanmoins donner un dernier fils au duc de Provence, un Boson qui deviendra évêque de Plaisance (946).
En résumé, il est difficile au cours de ce haut Moyen Age de trouver un individu dont les ambitions de conquête égalent celles Hugues d’Arles. Sans le recours systématique aux armes (à la manière d’un Charlemagne), son projet de devenir le maître des abords du bassin Parisien à Naples, de la Méditerranée aux frontières de la Germanie était absolument dément. Prétendait-il reconstituer une « Lotharingie » en n’utilisant que des combines maritales ? Le pragmatisme des germaniques ne nous a pas habitués au brassage d’idées aussi déraisonnables. Pour expliquer l’échec patent de son utopie ainsi d’ailleurs que celle de Louis l’Aveugle, on peut remonter à leur ascendance. Du sang « franc » coulait directement dans leurs veines du fait de leur mère respective : Berthe fille de Lothaire II et Ermengarde fille de Louis II, toutes deux petites-filles de Lothaire Ier donc arrière-petites-filles de Louis Ier le Débonnaire et arrière arrière-petites-filles de Charlemagne. C’est plus qu’il n’en faut sachant que lesdites mères ont largement contribué à exciter l’appétit des fils ! Quoi qu’il en soit, l’échec de la politique d’Hugues d’Arles est scellé quand en 940, Othon Ier de Germanie prend à Arles, la souveraineté totale de la Burgondie au nom du jeune Conrad Ier,fils de Rodolphe II. Il n’y a plus de Haute ou Basse Burgondie mais unseul royaume de la Lorraine (l.s.) exclue (duchés alamans) à la Méditerranée. Hugues le Noir, déjà duc de Burgondie autunoise, reçoit en plus le comté du Lyonnais et le marquisat de Viennoise auquel sont rattachés tous les territoires de la rive droite du Rhône jusqu’à l’Allier que doit lui céder le roi de Lombardie (traité de Voise, septembre 942). Ceux-ci, c’est-à-dire le Vivarais et l’Uzéche, seront tenus par le comte Augier (956-961)3, son épouse Gotheline et leurs héritiers qui en feront donc l’hommage aux ducs de l’Autunois ou marquis de Viennoise.
Hugues d’Arles se rendait bien compte que son règne déclinait en Burgondie et de même en Lombardie, aussi quitte-t-il définitivement ce pays avec tout son trésor (946) en y laissant son fils Lothard mais sous la directe de Bérenger II d’Ivrée (ou du Frioul). Il vient finir ses jours en Provence d’Arles auprès de sa nièce et héritière Berthe de Provence, fille de feu son frère Boson d’Avignon (testament de 931 : elle héritait d’Arles de son oncle et possédait déjà Avignon par son père à titre de dot). Hugues qui décèdera l’année suivante en 947, laissait aussi d’immenses biens domaniaux personnels dans les comtés de Fréjus, Riez, Gap, Vaison, Apt, Orange, Saint-Paul « Tricastin », Die, Vienne, Lyon, sans compter de nombreuses autres plus petites agglomérations et églises qu’il avait faites construire. Au décès de Lothard en Italie (950), Bérenger II « épouse » sa veuve Adélaïde et se fait avec son fils Adalbert II, couronner roi de Lombardie mais il maltraite sa femme-otage. Elle appelle son frère Conrad à la rescousse et c’est Othon Ier son tuteur, qui arrive de Germanie avec une solide armée, élimine la famille d’Ivrée, délivre Adélaïde et l’épouse à son tour ! Voilà comment Othon Ier le Grand déjà roi de Germanie, devient aussi roi d’Italie et des Lombards. Il semblerait qu’épouser des veuves en ce temps-là, conférait sinon des droits absolus, au moins un bon prétexte pour intervenir.En 936, le duc Rodolphe dit « Raoul » de Burgondie autunoise qui exerçait parallèlement la fonction de « chef des francs » du parti capétien (cf. supra), eut la malencontreuse idée de faire revenir de son exil anglais, Louis IV « d’Outremer » de la mouvance carolingienne à l’agonie, pour lui succéder à la tête des « francs ». Celui-ci devra reconnaître en 940, toutes les possessions occidentales du roi de Germanie avec les duchés de Haute et Basse Lorraine (comprenant les évêchés de Metz, Toul et Verdun) et celles de Conrad Ier roi de Burgondie (comprenant le duché d’Autun). Or en 952, au décès du duc Hugues le Noir qui avait succédé à son frère « Raoul » et voulant mettre à profit l’éloignement d’Othon alors en Italie, Louis IV tente un coup de main en Burgondie autunoise. Pas directement mais par l’intermédiaire du comte burgonde Charles Constantin, bâtard de Louis l’Aveugle et naturellement exclu de tout pouvoir, lequel se met à manœuvrer dans la vallée de la Saône en direction de Besançon. Mais la machination échouera, Othon arrive à bride abattue et détruit les rebelles. Charles Constantin obtiendra son pardon. Le 2 février 962, le roi est couronné empereur à Rome. Il est donc à la tête d’un empire comprenant, la Germanie, la Burgondie et l’Italie. Nous devons maintenant mieux connaître sa dynastie car il devient un souverain suprême pour Conrad Ier roi de Burgondie qui lui doit allégeance, donc aussi pour l’ensemble des Provençaux. Bien que l’enclave « mauresque » soit toujours en dissidence, l’autorité légale par exemple pour des Chanencs, n’en demeure pas moins celle exercée par le duc d’Arles aux noms du roi Conrad et de l’empereurOthon, même si pour l’instant elle reste théorique.
Nous avions laissé les Saxons exsangues après le massacre perpétré contre eux par Charlemagne, le bourreau de Verden (804, cf. p.307). Il incomba d’abord à Vitikind leur roi rescapé, d’entamer un redressement long et difficile. Tâche qui devra être poursuivie par son successeur Liudolf probablement son fils. Mais leurs voisins et néanmoins ennemis, les Vikings danois, ne l’entendaient pas ainsi. Mettant à profit l’affaiblissement de ce peuple, ils voulaient le dominer en lançant des expéditions continuelles et le roi Liudolf est même tué au cours de l’une d’elles en 880. C’est son fils, LUDWIG Ier dit « l’Oiseleur » (-919-936) qui redressera définitivement la barre et fera de la Saxe un grand pays, l’essentiel de la Germanie d’alors. Il chasse les Vikings de son territoire en les refoulant au Nord dans leur péninsule danoise ou vers l’Ouest en Belgique celtique. Ces marins scandinaves indomptables apprennent donc qu’il ne faut plus se frotter à ces congénères saxons, d’une autre trempe que les « francs » de Charles le Chauve et ses successeurs ! La Saxe s’étend bientôt de l’embouchure de l’Elbe au Danube de Ratisbonne au Sud et de l’Elbe au Rhin à l’Ouest. Il est vainqueur à Riade en 933 contre les Turcs hongrois qui voulaient pénétrer en Germanie et les refoule à l’Est. Enfin arrive le règne de son fils, le fameux OTHON Ier le Grand (912-973) déjà présenté. Choisi par son père pour lui succéder mais néanmoins élu et intronisé par les nobles de Germanie à Aix-la-Chapelle en 936. Il étend le pouvoir saxon sur les Lombards d’Italie comme vu précédemment mais contient aussi la pression des Slaves germano-scandinaves en créant des marches ou marquisats frontaliers jouxtant la Pologne et la Hongrie. Il supervise leur christianisation commençante (cf. action des moines orthodoxes byzantins). La couronne impériale lui sera remise à Rome par Jean XII en 962. OTHON II (955-983) son fils, lui succède en 973 comme premier « empereur effectif des Chanencs ». Epoux de Théophano, nièce le l’empereur d’Orient, il contiendra avec beaucoup de difficultés les assauts des Slaves. Enfin, son fils OTHON III (-980-1002), roi de Saxe après une régence conduite par sa mère et sa grand-mère Adélaïde (cf. supra), sera élu empereur en 995 à Rome où il impose son cousin Bruno comme nouveau pape (Grégoire V, 996-999).
En Burgondie (lato sensu) incluant donc la Provence rhodanienne d’Arles et « en principe », la Narbonnaise seconde « mauresque », c’est nous le savons, le roi CONRAD Ier (947-993) qui gouverne, au nom des empereurs othoniens précédents. Cependant, au delà de cette superposition de légitimités, il importe le plus de savoir qui en pratique, peut exercer le pouvoir sur le terrain, au plus près des administrés. Car ne l’oublions pas, nous sortons depuis la fin du IXème siècle d’une longue période d’anarchie imposée par les menées « franques » et l’habitude avait été prise par des potentats locaux de gouverner à leur guise. Non pas pour satisfaire une velléité personnelle d’indépendance mais parce que les événements politiques l’imposaient. Il s’agissait de mettre en défense des cités, des paroisses, des régions, et il est apparu comme une évidence que l’action des patrices, des comtes et autres comtes-évêques, était de loin la mieux adaptée aux circonstances pour protéger et administrer des populations ou tenter de le faire. Les racines de ce que l’on nommera le pouvoir féodal, se justifiaient donc amplement en période de désordres. A contrario, il est apparu comme non moins évident que, lorsque tous ces comtes manifestaient l’ambition de s’agrandir en additionnant les comtés, les duchés, voire les royaumes jusqu’à devenir empereurs, ils couraient immanquablement sur un échec à plus ou moins long terme. « Qui trop embrasse mal étreint » et plus que de nos jours, le haut Moyen Age après l’Antiquité a apporté la preuve que les emprises territoriales de type impérial ou même royal, n’étaient pas viables et du domaine de l’utopie, considérant en particulier les difficultés inhérentes aux communications et aux transports. Il est donc important de revenir à une échelle de gestion plus humaine et ces quelques réflexions rendent d’ores et déjà comptent de l’échec de la politique menée par Hugues d’Arles. Ses successeurs auront-ils retenu la leçon ?
En conséquence, à la veille de sa mort Hugues ne pouvait plus guère compter que sur son duché d’Arles. Mais avant de nous intéresser à ses successeurs sur les bords du Rhône, nous devons faire un détour par le domaine de la religion. Jusqu’ici dans ce chapitre il n’en a pas été question vu que les chantres du catholicisme faisaient corps avec la politique conduite par les dirigeants burgondes, tous étant de même origine ethnique et liés d’intérêts. Or un grand bouleversement se dessine. Il apparaît en effet dans la société profane autant que religieuse, un besoin impérieux de donner vie au concept de papauté ! Jusqu’ici en effet, il avait surtout été question des évêques de Rome qui essayaient sans succès, de se faire reconnaître comme chefs suprêmes de l’Eglise catholique romaine. Or depuis la création de l’abbaye de Cluny (cf. supra), le développement de ses nombreuses succursales et aussi à la suite des avatars vécus depuis des siècles par les monastères tels ceux de Lérins et de St Victor, le clergé régulier voulait s’affranchir de l’emprise laïque des états et du clergé séculier. La meilleure façon d’y parvenir était bien de se mettre sous l’autorité d’un « souverain pontife » et de ne dépendre que de lui, en l’occurrence le pape de Rome ! Le problème devenait urgent car les monastères commençaient à accumuler des biens fonciers considérables qui attiraient les convoitises des seigneurs et des évêques (celui de Marseille s’arrogeait déjà l’office d’abbé de St Victor !). Ils avaient donc besoin d’une immunité ou que la fameuse « Exemption » de rattachement à Rome se concrétise enfin (cf. supra). En second lieu, les problèmes récurrents d’investiture que connaissaient notamment les prélats de la vallée du Rhône depuis l’origine de la Chrétienté et à valoir pour une reconnaissance de leur légitimité, atteignent maintenant un niveau de disputes paroxysmal. Les archevêques de Vienne (Audran, Alexandre, Thibaud, …) contestent toujours la primauté de ceux d’Arles (Manassès, …)au point d’abreuver Rome de « faux documents » censés prouver la plus grande ancienneté de l’Eglise de Vienne. L’affaire aura d’ailleurs des suites au Moyen Age et chaque parti entraîne une foule d’évêques suffragants. Il était grand temps qu’un arbitre suprême tranche et décide et ce ne pouvait être qu’un pape de Rome. Pour la première fois depuis le début de notre ère et le symbolisme de St Pierre, un consensus est donc atteint généralisant l’idée que le palais du Latran peut servir de siège à un souverain pontife et l’empereur de Constantinople avec son patriarche, ne sont plus maintenant en mesure de s’opposer à ce projet. Mais attention, deux remarques fondamentales s’imposent ici : premièrement, ce désir ne répond pas à un besoin de spiritualité nouveau mais à celui de protéger ou régler des situations matérielles ; deuxièmement, il y a accord seulement pour une structure pontificale, sur le contenant mais pas sur le contenu ! Autrement dit, la personnalité des papes ou les modalités de leur élection continueront à être contestées, plus que jamais même et il y aura de quoi ! En effet.4
En 897, le pape Etienne VI fit exhumer le corps de son prédécesseur, le pape Formose (891-896) pour le juger devant un concile. Le cadavre revêtu de la pourpre sera condamné, dénudé, mutilé et jeté dans le Tibre. La même année, Etienne est renversé par des émeutiers et étranglé en prison. « Durant un demi-siècle, la famille romaine des Théophylacte, fournissant les plus hauts fonctionnaires civils du Latran, faisait et défaisait les papes à son gré. La fille d’un de ces Théophylacte, Marozia (épouse de Guy duc de Toscane, puis quatrième et dernière épouse d’Hugues d’Arles, cf. supra) fait élire pape son amant Serge III (904-911). Puis c’est au tour de Théodora mère de Marozia, de faire élire son amant Jean X (914-928). Mais la fille (avec l’aide de son époux Guy) complota contre lui, jusqu’à le faire assassiner avec son frère Pierre. En 931, Marozia élève à la papauté son fils bâtard Jean XI (931-935) qu’elle avait eu de Serge. Mais son autre bâtard Albéric fait enfermer son frère utérin au château St Ange tout en lui permettant d’exercer son ministère. Albéric régna sur Rome et la papauté pendant 22 années. A la veille de sa mort, il fit élire son fils Jean XII (955), donc le petit-fils de Marozia et pape qui sacra empereur Othon le Grand en 962 ! Jean fit du Latran un vrai lupanar, y vivant avec ses amis au milieu de prostituées et d’orgies » !
Othon Ier, scandalisé par la conduite de celui qui l’avait sacré empereur, accourt à Rome dès 963, pour le déposer et le faire juger avec le soutien du clergé transalpin. Jean XII ne se présente pas devant le tribunal conciliaire (il était à la chasse) et sera condamné par défaut. Il s’avéra qu’il vendait les offices d’évêques aux plus offrants (simonie) même à des parents qui achetaient la charge pour leur fils mineur. Le pape déposé est remplacé par le candidat de l’empereur, un laïc, Léon VIII (963-965). Mais sitôt Othon parti, Jean revient avec ses sbires, s’assure des agents impériaux en les faisant torturer et massacrer puis se fait rétablir sur le trône de St Pierre par les cardinaux romains (964) mais il décède dans l’année et lesdits cardinaux le remplacent par l’un des leurs, Benoît V. Et voilà de nouveau l’empereur qui revient précipitamment à Rome pour le déposer et rétablir Léon VIII ! Là se place un événement important. Par un décret le pape reconnaît à l’empereur germanique et à ses successeurs, le droit de mettre leur veto à l’élection de tout pape dans l’avenir. Mais les catholiques romains ne vont pas bien sûr, avaliser l’acte ! Nous assistons ici à la naissance d’un véritable et nouveau schisme et probablement le premier qui fracturera le catholicisme (lui-même schismatique au sein du christianisme comme souvent vu à propos des confessions orientales ou byzantines). Il s’agit d’un phénomène essentiellement politique au fondement de deux grands partis ou mouvances qui sous peu (1002), seront dénommés respectivement : des Gibelins (de Waiblingen, le château des Staufen) qui pensent que la papauté doit se placer sous la protection et le contrôle des impériaux ; les Guelfes (du comte Welfen, famille ennemi des Othoniens en Germanie) qui pensent que la papauté doit demeurer une exclusivité pour les familles romaines et italiennes ou sous leur contrôle. Source de conflits considérables, la lutte de ces deux clans enflammera l’histoire du Moyen Age. En conséquence, il nous a paru important de situer les racines de ce mal car en général, les chroniqueurs médiévaux oublieront que l’inconduite des papes en fut l’étincelle. Mais nous n’avons pas encore atteint l’an Mil.
A la mort de Léon VIII, l’empereur Othon Ier assure l’élection de Jean XIII (965-972) puis de Benoît VI (973-974) lequel fut emprisonné et étranglé par le noble romain Bonifazio Francone (!) qui prendra sa place durant un mois, surtout pour piller le trésor du Latran et s’enfuir avec à Constantinople. Il revient neuf ans après à Rome pour tuer le pape Jean XIV (983) et revêtir la tiare. Il mourra tranquillement dans son lit en 985 ! Alors l’aristocratie romaine s’apprête à faire élire son consul Crescentius quand Othon III déboule en Italie avec une armée. Le jeune empereur supprime la « république » romaine et installe son chapelain Grégoire V (996-999) sur le trône pontifical. Mais dès qu’il est de retour en Allemagne, le consul romain dépose Grégoire (qui l’excommunie pour le principe) et fait élire son protégé Jean XVI (997). Othon III « revient » immédiatement, agrafe le pape, lui fait crever les yeux, couper le nez et la langue puis le promène à travers les rues de Rome juché à l’envers sur un âne ! Crescentius et les douze principaux chefs des « guelfes » romains sont décapités et leurs dépouilles pendues aux créneaux du château Saint-Ange. Grégoire V mourra empoisonné en 999. Enfin, à un an du « grand bug » de l’an Mil, Othon installera un véritable pape digne de cette fonction, le Goth Gerbert d’Auvergne, grand érudit, homme de lettres et de sciences, ancien archevêque de Ravenne qui fut évincé de celui de Reims par le « brennus franc » Hughes dit le Capet (991). Nous voulons parler du pape Sylvestre II (999-1003). Mais avec lui, nous sommes déjà dans le Moyen Age.5
Nous venons d’illustrer la fin d’un précédent chapitre consacré à l’évolution du catholicisme en cette fin du haut Moyen Age dans nos régions (cf. supra). A la veille d’une « croisade contre les Maures » suspectés de sympathie pour l’Islam et qui amènera une grande partie des Liguro-provençaux à intégrer le giron de l’Eglise romaine, il fallait le faire.
L’héritage de Hugues d’Arles décédé en 947, restera dans la parentèle burgonde de l’ancêtre Hubert de Transjurane (cf. pl.1). En effet, sa nièce et légataire Berthe de Provence avait épousé en premières noces Boson II (+935), fils cadet de Richard le Justicier ou « Taillefer » duc de Burgondie autunoise (cf. supra). Devenue veuve, Berthe se remariera plus tard avec Raimond d’Aquitaine, comte de Rouergue. Mais avant de quitter définitivement la Provence, elle céda tous ses droits et biens à valoir dans ce pays au fils qu’elle avait eu de son premier mari, Roubaud. Quels sont-ils ? Hugues avait perdu beaucoup de pouvoir et de titres en Basse-Burgondie mais Berthe savait qu’elle hériterait au moins du comté d’Arles de son oncle, toutefois amputé de vastes domaines et territoires dévolus à l’archevêché d’Arles et cédés par Hugues en 921 au premier bénéficiaire, son neveu Manassès cousin germain de Berthe. Ensuite, elle était l’unique héritière de son père Boson d’Avignon et devait donc recevoir le comté d’Avignon. Enfin, il était plus que probable qu’elle héritera de la majeure partie des nombreux domaines fonciers et églises qu’avait possédés le duc à titre personnel entre Fréjus et Lyon (cf. supra).
ROUBAUD Ier (+966) s’est très peu fait connaître. On sait seulement que le roi Conrad Ier lui conserva les biens et titres légués par sa mère, lors du renouvellement du personnel comtal et vicomtal de Provence rhodanienne entrepris en 959. Qu’une épouse lui donna au moins deux fils : Guillaume Ier comte d’Avignon et Boson III comte d’Arles. Il se présente donc comme le père ancêtre d’une seconde et future dynastie burgonde et spécifique à la Provence car elle exercera un pouvoir quasi suzerain sur ce pays. Son histoire sera traité dans un prochain fascicule mais son développement doit être entamé ici puisque ce sont les petit-fils de Roubaud qui entreprendront la conquête de laNarbonnaise seconde « mauresque » juste avant l’an Mil. Or pour nous, cet événement est à la charnière de deux grandes époques : - il clôture celle du haut Moyen Age par achèvement de la cinquième vague germano-scandinave qui permettra au royaume de Burgondie de s’étendre jusqu’aux Alpes Maritimes donc, en y incorporant de fait le val de Chanan ; - il amorce celle du Moyen Age car tous ses éléments politiques, sociaux, économiques et religieux nouveaux qu’auront à connaître nos Chanencs se mettront en place à l’occasion de ladite conquête.
GUILLAUME Ier et son frère BOSON III gouverneront donc leur comté respectif d’Avignon et d’Arles. Le premier, probablement cadet car sa ville était de moindre importance, eut deux fils : Boson IV qui devient à son tour comte d’Avignon mais meurt sans descendance avant 970 et Archimbaud qui entre dans les ordres. En conséquence, cette première branche cadette s’éteint. Il n’en sera pas de même pour la seconde heureusement. Boson III comte d’Arles (-949-967) eut de son épouse Constance (+963) aussi deux fils : l’aîné Roubaud II comte d’Arles (+<1015) et le cadet Guillaume II comte d’Avignon (+994) qui avait hérité de la ville de son cousin germain Boson IV. Ce sont ces deux frères qui conduiront la conquête sur les « Maures » et le second y gagnera même l’épithète de « Libérateur ». Roubaud et Guillaume gouverneront toutes les Provences en indivis mais seul Guillaume II le Libérateur aura la prééminence et le droit de porter le titre de comte de Provence, probablement parce qu’il fut le plus actif et ambitieux. Nous ne faisons pour l’instant que planter un décors, une analyse plus précise de cette « croisade » sera fournie ultérieurement. Par contre, ses prémices et un état des lieux avant le grand chambardement font toujours parties de ce haut Moyen Age finissant tout en constituant des racines pour la période à venir. C’est dire combien il est difficile de placer une limite conventionnelle pour des faits qui s’enchaînent. Heureusement ou fortuitement, les Bérétins du val de Chanan vont vivre eux, un véritable changement contrairement à leurs contemporains de la vallée du Rhône.
Un plaid comtal de 965 et d’autres documents nous indiquent que ces comtes gouvernaient assistés de juges conformément à la coutume germanique (les juges, Lambert, Reinhardt, Bérenger, Garbide,…)6. Que les comtes d’Arles et d’Avignon, pour gouverner les principaux territoires de la basse vallée du Rhône, n’étaient pas les seuls à gérer des espaces provençaux. Tout autour, entre Aix et le fleuve, de Marseille à Valence, de la Durance au parallèle de Die-Embrun, une mosaïque de comtés ou de vicomtés se juxtaposaient, plus ou moins indépendants ou subordonnés à ceux d’Arles et d’Avignon. Ainsi, Pons III le Jeune (963) vicomte des Baux époux de Blismode, fils d’Ison des Baux, petit-fils de Pons Ier (954), neveu de Pons II l’Ancien (966-990) ; Arlulf vicomte de Marseille (949), « Griffon » comte d’Apt (955), etc … Les vicomtes étaient nécessairement subordonnés aux comtes notamment ceux des grandes cités. Ils avaient plus particulièrement la charge de la défense et de l’administration du périmètre urbain (fortifications, milice municipale, marchés, approvisionnement des populations citadines, …). Mais depuis la disparition d’Hugues d’Arles, il manquait manifestement un étage de gestion entre le roi Conrad Ier et les comtes susdits d’Arles, d’Avignon ou d’ailleurs, au niveau d’un duché ou d’un marquisat à la rigueur. La conquête seule donnera la possibilité de combler cette lacune. En raison de son succès et de la part qu’il y a prise, Guillaume II le Libérateur à la tête pour l’instant du seul comté d’Avignon, s’intitulera « marquis de la Provence arlésienne » en 979, vraisemblablement avec l’accord de sa hiérarchie. Conquérir la Provence « mauresque », on en parle maintenant depuis bien longtemps, les Liguro-maures y sont presque résignés (cf. supra), la situation est mûre, presque explosive (cf. supra). Qu’en est-il depuis le détournement en 942 du pseudo projet d’Hugues d’Arles ?
Conrad Ier manifesta plusieurs fois son impatience notamment en 958 et probablement poussé par l’empereur Othon. Continuer à tolérer une enclave rebelle au sein de la Burgondie devenait une incongruité de plus en plus insupportable. Une paix commerciale en Méditerranée en balance avec les actes de pillages et l’insécurité dans les Alpes ? Il fallait rompre cet équilibre malsain. Evêques et abbés réfugiés sur les bords du Rhône, font de plus en plus pression pour récupérer leurs diocèses et monastères. Cependant, nous pensons qu’un autre facteur dont on parle peu, fut peut-être des plus déterminants. La paix revenue après l’ère « franque », le royaume de Burgondie reconstitué, les familles seigneuriales burgondes s’enflent et commencent à être à l’étroit dans la vallée rhodanienne. Il leur faut un exutoire pour caser leurs cadets, accaparer de nouvelles terres pour des apanages et ce problème de démographie devient urgent à régler. Or la Narbonnaise seconde à leur porte, s’offre à l’évidence comme un fruit mûr pour les satisfaire. La suite nous montrera qu’effectivement, ce facteur fut décisif ! La mobilisation des hommes et des esprits semble générale. Il ne manque plus qu’un prétexte, une étincelle, pour que les armes se mettent à parler. Les « Maures » vont le leur offrir sur un plateau.
Le 21 juillet 972, Mayeul abbé de Cluny est capturé avec sa suite de moines et leurs bagages, par une bande de « Maures » dans le Nord des Alpes, on ne sait trop où précisément, dans la vallée de la Dranse près de Thonon ou dans les parages du col du Grand St Bernard, sans qu’il y ait eu effusion de sang. Les brigands demandent une rançon 1000 livres d’argent, rapidement réunie et remise par le monastère de Cluny. Mayeul et ses moines sont donc libérés sains et saufs. Mais l’affaire fit grand bruit en raison de la stature particulière de la victime :
Dans l’Uzèche (pays d’Uzès) de part et d’autre de la frontière qui sépare les territoires goth de Septimanie et burgonde de la rive droite du Rhône, deux familles d’alleutiers se livraient une guerre sanglante sans merci depuis 916 ; celle burgonde des Sabran contre celle gothe des Fulcrad dont descend le futur moine clunisien. Vers 930, la première massacre presque entièrement la seconde, seuls Mayeul et son jeune frère Henri en réchappent. Ils seront recueillis et élevés par un comte du Mâconnais. Mayeul notamment sera instruit au monastère voisin de Cluny et bientôt assez célèbre pour en devenir l’abbé (963-994). Compte tenu du rayonnement de l’abbaye et de la grande renommée de son père abbé, ce rapt constituait une goutte bien suffisante pour faire déborder le vase des hostilités !
Nantis de leur trésor, les brigands avaient pris le chemin du retour vers la Provence centrale quand un traître issu de leur rang, accourt auprès des frères Guillaume et Roubaud pour leur signaler qu’il connaissait l’itinéraire que les « Maures » devaient emprunter (un dénommé Aymond ?). Tout ce que pouvait compter la Provence d’Arles comme chevaliers, était déjà sur le pied de guerre et en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, les bans étaient convoqués et les osts constitués. Où eut lieu la rencontre, en fait une embuscade ? On ne le sait pas mais c’était dans un défilé. Les Liguro-maures cheminaient à couvert au fond d’une vallée quand, relevant la tête, ils aperçoivent les crêtes hérissées de guerriers la lance levée aussi loin que le regard pouvait porter. Quelles étaient les forces en présence ? On l’ignore aussi. Peut-être quelques centaines de « Maures » (l’effectif d’un raid) contre quelques milliers d’assaillants (cf. ultérieurement) ? En tout cas le déséquilibre devait être impressionnant et dissuasif car lesdits « Maures » se rendent sans combattre et pourtant, ils étaient réputés téméraires et avaient un bon pécule à défendre ! Les vainqueurs conserveront l’argent de la rançon car ils prévoyaient probablement beaucoup de frais pour la conquête à venir dans un pays qu’ils savaient pauvre ; par contre, ils rendront les bagages et les livres qu’ils contenaient au monastère de Cluny. Ainsi s’achève cette anecdote, toujours sans effusion de sang et ce fut un bien. Ensuite, les chevaliers burgondes vont entamer un long périple, un large et systématique ratissage de la Narbonnaise seconde jusqu’aux rives du Var et aux crêtes qui dominent la Vésubie mais cette épopée fera partie du Moyen Age et nous servira d’entrée en matière.
Donc un jour vers 975, les Bérétins du val de Chanan de même que les Nissards sur les bords du Var, voient arriver des colonnes de guerriers burgondes cuirassés … mais dont les armes n’ont guère servi. Néanmoins, ils sont dans les Alpes Maritimes ! Là une question nous interpelle. Qu’était devenue cette ancienne province militaire romaine depuis sa prise en charge par les Lombards à la fin du VIème siècle (cf. supra) ? Sa situation politique n’a pas changé. Elle n’intéresse ses nouveaux maîtres que dans la mesure où elle peut leur servir de frontière, en protection du Piémont sud-occidental centré sur Coni (Cuneo), Mondovi et la vallée de la Stura/Tanaro, régions riches. Ils tenaient donc tous les plus hauts massifs montagneux de la « marche » piémontaise, notamment autour de l’ancienne capitale Embrun d’où ils avaient lancé directement ou souvent par alliés Saxons interposés, les nombreux raids de reconnaissance déjà signalés (cf. supra). Ils étaient aussi dans la haute vallée de l’Ubaye aux abords du col de Larche et enfin, occupaient solidement le col de Tende. En bref, tous les accès au Piémont dans le Sud des Alpes et du marquisat d’Ivrée (bientôt dit de Turin ou de Montferrat) qui jouait en relais le même rôle, étaient verrouillés ! De plus, des familles lombardes s’étaient très probablement infiltrées plus au sud-ouest dans ce « haut-pays nissard » notamment entre les hautes vallées du Var et de la Vésubie pour y fonder des villages d’altitude (cf. supra). Qui étaient ces maîtres du jeu ? Les comtes de Vintimille qui s’arrogeaient aussi le titre de marquis des Alpes Maritimes.7
Ces marquis seront plus connus au Moyen Age sous le titre de comtes de Tende. En effet, sans en perdre l’apanage, ils avaient déjà à notre époque abandonné la zone côtière de Vintimille devenue un cul de sac sans intérêt stratégique depuis la dégradation de l’ancienne via Aurélia qui ne reliait plus le littoral génois à celui de Nice par le « pseudo trophée ou temple de la Turbie ». De plus, les pirates de tous bords y faisaient régner l’insécurité. Donc, les comtes de Vintimille s’installent à Tende et au « pays de Lusane » (Coni), tout en restant en liaison rapide et facile avec la côte grâce à la vallée de la Roya. Depuis Tende, ils pouvaient aussi contrôler aisément la vallée du Paillon, exutoire terrestre naturel du pays nissardvers lePiémont depuis des lustres comme nous le savons. En conséquence, lesdits marquis lombards ont le souci manifeste de protéger leur territoire piémontais et se désintéressent complètement du sort des habitants des basses vallées et des plaines de leur marche. Tout au plus, consentent-ils à maintenir un lien entre Tende et Nice par la vallée du Paillon. Ainsi, ils avaient déjà abandonné tout l’Ouest des Alpes Maritimes d’outre Var, de Castellane au val de Chanan en passant par Glandèves, d’Antibes- Mandelieu à Vence, à la Provence « mauresque » ! Comme tout état, ils se montrèrent impuissants face aux raids impromptus des « Maures » même au cœur de leurs terres (ravage des couvents de Novolaise et de Borgo san Dalmasso). A fortiori ne pouvaient-ils protéger les plaines nissardes (saccage du monastère de Cimiez, cf. supra).
GUIcomte de Vintimille et Lusane, marquis des Alpes Maritimes, représentait en 954 les intérêts lombards sur cette marche frontière. Pour les mêmes raisons qu’affichait Hugues d’Arles mais inversées, les Lombards comptaient sur une pérennisation de la situation en Provence centrale. Les « Maures » constituaient certes, un état d’anarchie mais qui faisait tampon et les protégeait de l’ambition italienne du vice-roi burgonde, au moins pour un accès méridional. Gui avait épousé Eléonore8 qui lui donna trois fils : Conrad futur comte de Vintimille fils aîné, Odon futur marquis des Alpes Maritimes fils puîné et Rolland comte de Lusane fils cadet (décédé). On remarquera que l’honneur du comté de Vintimille était plus important que celui des Alpes Maritimes (bien que « marquisat »), puisque c’est l’aîné qui en héritera. D’ailleurs à cette époque d’insécurité, Gui délèguera à son fils Odon ses responsabilités pour la défense du bastion de Nice en le nommant « comte de Nice et gouverneur de la tour Bellanda » (tour de la « bella landa ou beau pays ») ! Probablement le seul élément-vigie fortifié en dur de cette petite cité de pêcheurs, cernée de palissades au sommet du rocher. Au moment des faits, c’est-à-dire de l’invasion de la Provence « mauresque » vers 975, Odon était devenu titulaire du marquisat. Retourné auprès de son frère Conrad dans le comté de Tende-Vintimille, il avait laissé Nice et sa tour Bellanda à la charge de son adjoint, le « capitaine » Richard Miro lequel venait de confirmer au nom de son maître et marquis, les privilèges de la cités à ses potestats (consuls).
Telle pouvait être la situation politique dans nos régions du Sud-Est de l’Hexagone à la veille du Moyen Age. Nous n’avons brossé qu’un décor sommaire mais il fallait le mettre en scène pour l’ouverture du théâtre provençal et médiéval à venir car ils formeront un tout difficilement dissociable.
Claude Augier - novembre 1999
Sommaire du fascicule 4 : La Penne Ligure dans les parenthèses Gothiques, Franques et Mauresques "Les Bérétins en marge de l'histoire du haut Moyen âge" (406 - 972) 2ème partie
sommaire
III - Le problème des « francs »
A - Les « francs » de la mouvance mérovingienne
B - Les « francs » de la mouvance carolingienneIV - Une nouvelle religion : l’Islam
A - L’Arabie patrie du prophète Mahomet
B - Le Coran et ses adeptes
C - Les conquêtes de l’IslamV - Le royaume de Burgondie et la Provence mauresque
A - Préludes à une renaissance pour la Burgondie
B - La Provence « mauresque »
C - La première dynastie burgonde post-carolingienneVI - Conclusion générale
Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction
Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"
Sommaire du fascicule 3 : La Penne Liguro-romaine "Les bérétins au combat"
Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)
Sommaire du fascicule 5 : La Penne Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »
Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.
La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.
1 - Les nombreux et gigantesques bâtiments de Cluny ont dans leur plus grande partie, été détruits au XIXème siècle !
2 - Dans cette tutelle, Hugues prit la place tenue jusqu’en 908 par le vieux comte viennois Thibert (= Aimerude), seigneur de Mantaille et compagnon de Boson Ier. Son frère Sigibodus ou Sobon, aussi comte en Viennoise, devient archevêque de Vienne en 942. Son fils Arlulf sera la souche des vicomtes de Marseille en 950.
3 - Cartulaire St Bernard de Romans n°21. Augier de (Au)Gélinus, cf. note 190, p.358. La sépulture familiale est dans le cloître du monastère de St Maurice de Vienne, d’après l’orbituaire de l’église de Vienne.
4- in W. DURANT op. cit. note 111, p230
5 - Comme chacun sait, le « bug » de l’an Mil n’eut pas lieu mais malheureusement, Sylvestre II mourra empoisonné comme son prédécesseur par Stéphanie, la préposée aux breuvages spéciaux des « guelfes » romains, la même qui d’ailleurs, avait déjà préparé la boisson du pape Grégoire V !
6 - Et ceci depuis les origines de l’implantation des Burgondes. Juges et vicomtes, parfois les mêmes personnes, assistaient les comtes ou comtes-patrices. Ainsi, le comte de Provence Aldebert (cf. supra) est accompagné de sept juges en 845 : Joseph, Nortaud, Auphant, Odilon, Guildemer, Bertelaïco et Reinhardt (cartulaire St Victor n°26).
7 - Charte de l’abbaye de Lérins n°112 de 954. Probablement rédigée à Vintimille, elle concernait le don de l’église St Michel de ce lieu à l’abbé Aldebert et que le comte Gui avait faite édifier.
8 - la nièce d’Alphonse roi de la marche catholique transpyrénéenne en Espagne. Aussi, sœur de Thomas comte de Savoie, fils aîné d’Humbert Ier aux Blanches Mains, auquel Thomas succèdera Odon le frère cadet.














