Chronique Historique - Fascicule 4 (2nde partie) -
le 20 décembre 1999
Les "francs" de la mouvance mérovingienne
La Penne
Ligure dans les parenthèses Gothiques, Franques et Mauresques
« Les Bérétins en marge de l’histoire du haut Moyen Age » (406 – 972)
2ème Partie
III - LE PROBLEME DES "FRANCS"
A - Les "francs" de la mouvance mérovingienne
III - LE PROBLEME DES « FRANCS »
« Sans la justice, les royaumes sont-ils autre chose que de grandes associations de brigandage ? » (DANIEL-ROPS).
Les associations de « francs » nous les avons déjà vues à l’œuvre en Burgondie, en Gothie, intervenant en Italie pour appuyer l’ambition des évêques de Rome, … mais c’est un évêque de Tours, saint Grégoire (v.538-v.594) qui s’attacha à nous les faire connaître dans le plus grand détail, en écrivant leur histoire à ses débuts. En une dizaine de volumes il nous conte une naissance (pratiquement celle de la France), un siècle après les événements et procéda donc par ouï-dire mais peu importe, la trame de son sujet était déjà préétablie et il avait l’intention de dépeindre pour la postérité, l’histoire « d’un vrai peuple, dirigé par de valeureux rois conduisant des armées invincibles, occupant un royaume reconnu dans le Nord-Est de la Gaule, bientôt les maîtres respectés de tout l’Hexagone, devenus de parfaits catholiques et l’on ne pouvait trouver meilleurs défenseurs de la Chrétienté dans tout l’Occident » ! Curieusement, Grégoire n’écrivit que rarement sur les événements historiques contemporains dont il fut le témoin mais il encouragea d’autres chroniqueurs généralement anonymes (« Frédégaire ») ou évêques, à le faire en poursuivant son travail « dans le même esprit », ce qui fut consciencieusement réalisé. C’est ainsi que « l’histoire des Francs » eut une suite et nous avons ainsi hérité d’œuvres uniques mais aussi d’un monumental galimatias de légendes ! Toutefois, dans le monde des ecclésiastiques, seuls capables d’écrire, de lire et manipuler des codex à l’époque, il faut faire une distinction entre les falsificateurs auteurs de célèbres documents déjà présentés ici et les fabulateurs maintenant en question, qui poursuivaient d’autres buts.
A une époque où l’esprit éprouvait encore quelque mal à se détacher de ses racines antiques, le narrateur bâtisseur de fables se plaçait plutôt dans la continuité des récits homériques. Le peuple analphabète soucieux de traditions, ne recevait l’information que par le canal oratoire et la retransmettait de même. Il était beaucoup plus réceptif aux récits merveilleux, aux discours fantasmagoriques qu’à un chapelet de vérités crues souvent désespérantes, qu’il vivait déjà au quotidien. Un tel état d’esprit fera d’ailleurs la fortune ou la célébrité des auteurs de contes de fées, des troubadours et des conteurs du Moyen Age et il est loin d’être éradiqué de nos jours. Ce que l’on souhaite entendre compte beaucoup plus que la réalité des faits annoncés. En conséquence, les chroniqueurs hagiographes appliqués à nous décrire à leur façon l’épopée de leurs mécènes, avaient le champ libre. En ce qui concerne Grégoire de Tours, il tenait à fabriquer une identité assortie d’une renommée pour une communauté celtique qui en était dépourvue. Le malheur est que certains historiens « officiels et francophiles », déjà sensibilisés au chant du « coq gaulois », aient cru bon de continuer à servir de vecteurs pour conduire la légende jusque dans nos manuels scolaires. Le travail de révision entamé par des chercheurs hommes de science, s’annonce d’autant plus comme une entreprise difficile et délicate qui débute à peine et précautionneusement. Il faut dire que, bouleverser des « idées reçues » aussi énormes et ancrées dans la mémoire et les opinions depuis si longtemps, est une opération bien ingrate. Ce n’est pas notre objectif ni de notre compétence et nous nous contenterons de retenir quelques acquis nouveaux, les plus utiles pour cette chronique. Nous le ferons à travers deux rubriques principales :
- les « francs » de la mouvance mérovingienne ;
- les « francs » de la mouvance carolingienne.
A - LES « FRANCS » DE LA MOUVANCE MEROVINGIENNE.
En préambule nous devons connaître qui sont ces gens et pourquoi leur fut accolée l’épithète de « francs ».1 Ils sont issus des communautés celtiques qui durant les deux derniers millénaires précédant notre ère, s’étaient figées aux abords du Danube et du Rhin. Elles constituaient les éléments résiduels du grand mouvement migratoire « indo-européen » qui conduisit notamment, au peuplement du Nord de l’Hexagone et des îles Britanniques après avoir emprunté les couloirs d’immigration fluviatiles susdits (cf. supra). Ceux du Danube et déjà avant notre ère, s’étaient fondus soit au Nord dans les ethnies germano-scandinaves ostiques, soit au Sud dans les nations italo-hellènes. Par contre, ceux du Rhin n’avaient pas pu ou voulu suivre leurs congénères qui essarteront la « Gaule chevelue » et resteront agglutinés aux rives du fleuve, principalement le long de son cours inférieur et deltaïque au Nord de Mayence. C’est d’eux dont il s’agit.
Les Celtiques rhénans très divisés, conserveront leur mode de vie essentiellement tribal et n’étaient donc pas porteur d’une culture spécifique. Ce n’était pas un peuple même au sens « barbare » du terme, ne constituaient le noyau d’aucune ethnie et n’obéissaient qu’à leur chef de clan ou de tribu. En matière de spiritualité, ils suivaient les directives de leurs druides respectifs, plus sorciers que prêtres. En aucun cas ils ne furent une gêne pour les déplacements des Germano-Scandinaves westiques lesquels au début de notre ère, cherchaient à rejoindre le plus directement possible le seuil de Rhétie, la Souabe ou la région des « champs Décumates » en remontant plutôt le cours du Weser, de l’Elbe ou de la Saale pour préparer les grandes vagues d’immigration. Mais en permanence au contact de ces Germains, les Celtiques rhénans adoptèrent un parler westique et de tout temps, resteront germanophones (ce qui engagea certains auteurs à les considérer comme un peuple germanique pour rehausser leur prestige). Il est vrai que lorsque l’empereur Gallien fut amené à intervenir sur le Rhin entre 253 et 268 pour parer aux incursions des Alamans westiques, il ne se préoccupait pas trop de savoir si ceux qu’il refoulait au-delà du fleuve étaient des Germains ou des Celtiques ! En somme, le groupement des Celtiques rhénans pris dans son ensemble, ne se distingue de ses voisins et congénères occidentaux, les Belges au Nord et les Eduens au Sud, que par sa situation géographique.
Depuis la conquête de l’Hexagone par Jules César, le début de notre ère qui est aussi celui de l’Empire augustinien, les Romains se sont appliqués à défendre le Nord-Est de ce territoire contre les attaques germaniques en construisant nous le savons, un limes ou semis de fortins rapprochés alignés sur les deux rives du Rhin et de son affluent du Neckar pour se relier au limes du Danube sans solution de continuité. Ce système fut peaufiné jusqu’au temps de l’empereur Marc Aurèle (161-180). C’était l’époque où le futur et éphémère empereur ligure Pertinax (+193, cf. supra), était commandant de la « flotte du Rhin » laquelle complétait le système de défense. Mais c’est surtout sous le règne de Gallien (+268) déjà nommé qu’une réorganisation eut lieu, l’empire sur le déclin entrait dans sa longue période finale d’anarchie militaire et il fallait récupérer un maximum de légionnaires pour le service actif. L’idée d’une « sous-traitance » pour assurer les emplois statiques de gardiens du limes fit ainsi son chemin et l’on s’adressa tout naturellement aux guerriers indigènes pour cela, c’est-à-dire aux Celtiques rhénans, fédérés pour la cause. Ils répondent en masse mais il n’y aura pas de place pour tout ce monde. Le fait qu’ils soient très divisés en clans ou tribus n’était pas un handicap bien au contraire, puisqu’il s’agissait de pourvoir à l’occupation d’une multitude de petits fortins quasiment autonomes. Les Celtiques rhénans reçurent une seconde mission, assurer la police en Belgique uniquement pour un service de maintien de l’ordre civil (la réputation belliqueuse des Celtiques belges qui avaient donné beaucoup de fil à retordre à Jules César était toujours vivace dans les mémoires, sinon encore justifiée). Bien entendu, ce contrat d’association prévoyait son financement. Un tiers des impôts locaux (fonciers) sera réservé à la solde de ces guerriers, car gardiens ou policiers, ils ne constituaient pas d’armée, à l’instar des « barbares » fédérés lesquels pouvaient éventuellement, se payer avec du butin. De plus et c’est important, il est précisé que ces militaires aux fonctions singulières, seront « affranchis d’impôt » (alors que ce privilège allait de soi pour les mercenaires germano-scandinaves ou autres). De cette qualité « d’affranchis » viendra le qualificatif de « franc » ! Le terme de « francs » ne désigne donc pas un peuple mais des militaires soumis à un statut particulier.2 Les Romains, Gallo-romains ou tout autre indigène qui d’aventure entraient dans le système, devenaient des militaires « francs » et inversement, les Celtiques qui le quittaient devenaient des civils citoyens latins puis romains.
Un second point important apparaît concomitamment, source d’ambiguïté dès le départ et de désordres incalculables pour l’avenir. Les chroniqueurs avaient coutume de baptiser « saliens » les indigènes vivants aux embouchures des fleuves, « au plus près de l’eau salée » (cf. les Ligures salyens de la zone deltaïque rhodanienne). Il y eut donc des Celtiques rhénans qualifiés de saliens et qui stationnaient dans le delta rhino-meusien ou « Zélande » (Hollande). Jouxtant la province de Belgique, c’est eux qui furent pressentis en priorité pour assurer la police dans ce pays. Le fait qu’ils soient amenés à circuler au milieu des populations celtiques indigènes pour les surveiller et contrôler pouvait amener des heurts et des conflits. Aussi, les Romains ont prévu d’insérer au contrat de fédérés, un volet juridique particulier ayant force de loi pour régler les litiges éventuels.
Depuis la nuit des temps et déjà en Grèce antique, les édiles soucieux de justice s’étaient penchés sur les problèmes de vengeance et d’indemnisations pour les victimes de conflits armés ou d’une soldatesque meurtrière et destructrice. Ils s’étaient rendu compte que l’application brutale d’une « loi du talion » pour être libératrice dans l’immédiat, ne constituait pas le châtiment le plus adéquat à terme, loin de là. En effet, un chef de famille pouvait être tué, son assassin exécuté à son tour, mais il restait une famille désemparée, une veuve et des enfants sans ressources, sans protection, … risquant une autre mort ? Par contre, ce que craignait par-dessus tout un délinquant, c’est d’être condamné à œuvrer peut-être toute sa vie ou pour un temps, uniquement pour indemniser pécuniairement les victimes et « payer » ainsi son crime ou son vol. C’est le principe qu’adoptèrent les législateurs de toutes les grandes nations. Le droit romain et quel que soit son code (Théodosien, Justinien, …) contenait toujours une échelle pénale de compensations en numéraire pour tout délit, reconduite et complétée avec le temps. Les Scandinaves puis les Germains possédaient aussi dans leurs coutumes un code semblable, le Wergeld ou « or du sang ».
Tel était l’encart pénal que voulaient introduire les commanditaires romains dans le contrat pour signifier aux Celtiques rhénans « saliens » qu’ils devront respecter et faire respecter cette règle élémentaire de droit latin au cours de leurs déambulations policières en Belgique. C’est essentiellement un code pénal tarifaire où cependant tout était prévu :
- vol d’une cloche (qui peut désorganiser un troupeau) : 15 sous3 ; - vol d’un animal de trait qui ne peut être consommé (bœuf) : 15 sous ; - vol d’un animal qui peut être consommé (porc) : 17,5 sous ; - meurtre d’un citoyen ordinaire : 100 sous ; - d’un notable ou fonctionnaire : 300 sous ; ces amendes sont doublées si la victime est un militaire respectivement simple mercenaire ou chef. Plus tard, les évêques se « tarifieront » : 900 sous ! Si une femme était touchée contre son gré, à la main : 15 deniers, au bras : 35 deniers, au sein : 45 deniers, etc … En dépit de son caractère très dissuasif, ce catalogue de peines n’avait qu’une portée assez spéculative. Il était rare en effet, qu’un litige aille jusqu’au tribunal sachant que le droit romain ne reconnaissait pas la fonction de juge comme dans la coutume germanique mais une assemblée de pairs, sorte de « tribunal de commerce » constitué par la famille sociale du plaideur ayant la condition la plus élevée.
Le plus souvent bien sûr, ce sont les paysans qui étaient victimes des exactions de la soldatesque abusant de réquisitions pour la nourriture, le logement, la violence exercée contre les personnes et il était vain d’attendre d’un « tribunal » forcément militaire, donc à la fois juge et partie, une quelconque indemnisation. Mais le problème n’est pas là. Les chroniqueurs « francophiles » susdits, ont pris prétexte de ce code pénal, simple aparté afférent à un statut de militaires, pour échafauder une arnaque intellectuelle monumentale. Ils ont fait du code une « loi salique » ! Or qui dit « loi » dit « peuple » (cf. les lois constitutionnelles ou coutumières des différents royaumes germaniques), censé être celui des « Francs saliens ». Puis pour faire bonne mesure en pensant que la « loi » pouvait aussi s’appliquer aux Celtiques rhénans demeurés à la garde des fortins, ils en firent un nouveau peuple de « Francs ripuaires » (de ripa ou rives d’un fleuve) !4 Maintenant, il va s’agir de fabriquer un royaume pour eux et une personnalité pour leurs dirigeants.
En 357, l’empereur Julien leur rappelle qu’ils sont « soumis perpétuellement à Rome à titre d’auxiliaires ». Aussi, les chefs en particulier de ces groupuscules celtiques rhénans trouvaient plus prestigieux de combattre dans une armée romaine d’active à titre de mercenaires. C’est ainsi que le Celtique Gennobald pu s’enrôler sous le règne de Dioclétien (v.288), Bonitus et son fils Silvanus sous celui de Constantin (324), que Mérobald fut même général sous Valentinien Ier (v.368) et que Bauto fut un des tuteurs militaires de Valentinien II (v.380) … Mais il y avait relativement peu d’élus, les Romains préférant le service des Germains, des Turcs et autres Iraniens, les meilleurs cavaliers du temps. Puis arrive la grande percée de 406 et le déferlement concomitant des vagues Vandale et Burgonde à travers l’Hexagone, sans oublier le balayage d’Est en Ouest opéré par les Wisigoths (410) et l’occupation de l’Alsace-Lorraine par les Alamans. Toutes ces immigrations ont ignoré le Nord de l’Hexagone, au Nord de la Loire, à l’Ouest de la Moselle, comme il a été vu. Ce qui permet aux milices, résidus d’armées romaines qui stationnaient dans les Gaules, de s’y rassembler. Voilà donc nos Celtiques rhénans isolés et coupés de leur employeur ; plus question de garder des fortins ou de faire du maintien de l’ordre en Belgique devenue en grande partie, un refuge pour des milices de mercenaires maintenant démotivées qui sous le commandement du « comte » Paul (titre marquant son indépendance, cf. en Africa), établissent leur QG (quartier général) à Soissons. Les Celtiques n’ont pas été trop bousculés par la ruée des masses germaniques réalisée au Sud de leur dispositif de défense et ils n’étaient pas de toute façon, en mesure de s’y opposer. Cependant, ils ne resteront pas longtemps au « chômage technique » ! Entre 413 et 420, les « rhénans » se dispersent dans la région de Trêves, l’ancienne capitale romaine de la province, pour piller les villes et un secteur pratiquement désertifié depuis le départ des Germains. En 430, le général romain Aetius à la tête des milices de Soissons parvient à refouler tous ces Celtiques sur les rives du Rhin. Toutefois, dès son départ (432), c’est au tour des « Celtiques saliens » de se manifester ; ils reprennent pied en Belgique et occupent l’espace jusqu’à la Somme avec les villes de Cambrai et Tournai (leur QG), conduits par un certain Clodion le « Chevelu » (+v.455). Dès lors va débuter une longue lutte pour amalgamer ces diverses tribus celtiques et les placer sous l’égide d’un seul chef. Elle sera sanglante et jamais totalement accomplie. L’assassinat des dirigeants récalcitrants fut le moyen le plus souvent employé et c’est ainsi qu’un Childéric (v.436-482, -ric = puissant) devient le principal brennus (cf. supra) de ces Celtiques saliens vers 450. Il entretenait de bonnes relations avec le général Aegidius, alors à la tête des anciens mercenaires romains, toujours cantonnés au centre du bassin parisien ; ensembles, ils remettront au pas les Celtiques rhénans en renouvelant l’action naguère entreprise par Aetius et en les chassant de Trêves. Ils s’étaient donc partagés la Belgique, le « Romain » régnant sur sa partie centre ouest et le Celtique sur sa partie Nord-Est. N’étaient-ils pas tous deux des laissés pour compte de la Romanité, sachant que les « saliens » toujours « sans foi ni loi », occupaient sans fœdus leur territoire, dans la plus totale illégalité pour l’époque ?5 Mais peu importe, en 481 Childéric pensant à sa succession, fait reconnaître son fils ou un de ses fils par ses bandes de guerriers. Il avait 15 ans.
Nous ne connaissons pas son nom de baptême enfant mais adulte on le dénommait Chlodovecchus (Claude ou Clodion « l’Ancien » ou « l’Aîné »), Chlodovic, -vich, -witz, … Il y avait donc plusieurs « Clodion » dans la famille, frères ou cousins. Le nom subit par la suite plusieurs altérations : Lhiudovic, …Ludovic, Ludwig amenant Louis oupar aphérèse : Clo(do)vic et l’intéressé aurait été le premier surpris d’apprendre que la postérité le connaîtra sous le nom de Clovis (v.466-511) ! C’est alors que la machine à fabriquer les légendes de Grégoire de Tours et surtout celle de son émule « Frédégaire » se remettent en marche. D’abord ils voulaient en faire un « roi élu de son peuple » en exploitant l’ambiguïté entre les termes rix latin (simple chef de guerre ou brennus) et reiks germanique (chef d’un peuple) déjà vue (cf. supra). Ensuite, il fallait une dynastie à ce roi donc, lui bâtir une généalogie :6
La généalogie tient en effet, une place importante déjà au haut Moyen Age pour asseoir les dynasties en les rattachant si nécessaire, à des ancêtres divins ou mythiques ce qui est le cas ici pour enfin, projeter le tout sur une « nation » (qui n’aurait pas existé sans cela). Les Celtiques (notamment) souhaitant avoir ainsi une solide et lointaine ascendance, se disaient issus du père-ancêtre MEROVEE (fils d’un Minotaure de Neptune, lequel Minotaure s’appelait MERO) ! D’où l’expression de « Mérovingien ». De plus, les personnes qui voulaient se rattacher à ce mythe, modifiaient leur nom en y rajoutant le dénominatif (préfixe) Méro comme : Méro-bald, Méro-gaisus, Méro-vecchus, …ou le radical (suffixe) mères qui évoluera en mir comme : Theudo-mer, Richo-mer, Sigis-mer, Chlodo-mer/Chlodo-mir, … En conséquence et à part son père, Clovis est un simple guerrier sans ascendance particulièrement notable. Il ne fait pas partie ni ne sera l’auteur d’une dynastie royale. Le terme de Mérovingien évoquant un Mérovée soi-disant « grand-père » de notre héros, n’a donc aucune consistance historique. Totalement inapproprié, il est néanmoins entériné par un certain usage.
N.B. : la tête de taureau en or, symbole du Minotaure, était le talisman préféré des chefs celtiques.
A l’avènement de Clovis répondait celui de Syagrius qui avait succédé à son père Aegidius à la tête des mercenaires anciennement au service de Rome et cantonnés à Soissons. Le premier obtient du second en 486, que les deux troupes de guerriers en déshérence soient réunies. Il n’y a pas eu de bataille entre les deux héritiers ni de vase cassé à Soissons comme le prétend la légende « grégorienne » (de Tours). En fait, Syagrius « vendait sa clientèle de guerriers » et en compensation, reçut un tribut considérable puisqu’il permettra à la famille des Siagre de vivre de ses rentes durant plusieurs siècles.7Certes, la négociation pour un « roi » dont la réputation reste à établir, est un acte moins glorieux qu’une victoire sur le champ de bataille mais a priori, il n’y avait pas de raison que les relations de bon voisinage qu’entretenaient les pères, ne se retrouvent pas chez les fils. Toutefois, même en agrégeant ce nouveau renfort, Clovis n’avait pas assez de guerriers pour occuper la «Gaule chevelue » pourtant amputée de l’Armorique (qui venait de passer aux Celtes bretons, cf. p.263). Cette hypothèque levée et pour achever d’implanter le décor, il faut que Clovis devienne le seul maître incontesté de cette Gaule nordique qui s’étire entre la Bretagne et le Rhin car il y avait d’autres chefs importants dans la région. A l’Ouest mais en deçà de Rennes dans l’espace qui deviendra normand, c’est le domaine de Rignomères du Mans, chef d’un parti de « saliens » qui n’avaient pas suivi le clan des « Mérovingiens » ; à l’Est, il y avait toujours ces Celtiques rhénans et maintenant regroupés autour de Sigebert dans le secteur de Cologne. Clovis fait assassiner le premier (486) puis le fils du second, après avoir poussé celui-ci à tuer son père ! La perfidie du personnage se met ainsi bien en évidence ; elle ne se démentira jamais et sera léguée à ses successeurs. Mais le maître doit aussi se faire respecter des populations indigènes, ses congénères celtiques et agriculteurs d’origine antique et alors, va se mettre en place un système d’asservissement dont l’exemplarité, la spécificité et la durée traverseront les siècles ! Depuis leur pénétration en Gaule comata dès la chute de l’Empire, les « Rhénans » toutes factions confondues, déambulaient toujours en armes à travers la campagne. Ils vivaient intégralement aux crochets des populations laborieuses en parfaits parasites, de la manière la plus dure et oppressive au point que les paysans vont se révolter. D’abord sous la conduite d’un certain Tibatto en 435, puis sous celle du médecin celtique Eudoxe entre 443 et 448. Resurgissent ainsi des bagaudes comme au temps de la Romanité lesquelles pareillement, seront écrasées dans le sang. Il sera paradoxal de constater que, grâce à la fameuse chevauchée du Turc hunnique Attila à travers le territoire (cf. supra), ce dernier y gagnera quelque répit et à cette occasion, de nombreux paysans en profiteront pour fuir en se joignant aux Huns ; alors que les fougueux et prétentieux guerriers celtiques se réfugiaient dans les taupinières !8 Sous Clovis, la persécution des autochtones va se généraliser et s’affiner. Dans un premier temps, il accapare toutes les terres à l’Est de la Bretagne et au Nord de la Loire pour les incorporer à son domaine personnel ; il est seul propriétaire foncier. Dans un deuxième temps, il distribue des parcelles de ce domaine à ses « seconds couteaux » à titre de gratification, pour qu’ils puissent en vivre et en tirer des bénéfices. Dans un troisième temps, il fixe les paysans sur leur exploitation en leur interdisant d’en sortir. Il est interdit aux filles de se marier en dehors du clan, afin que les enfants à naître puissent assurer la relève dans la localité. Mais bientôt, les « francs » vont récolter l’ivraie de cette politique : une démographie en chute libre et elle fut à double effet.
Un peuple de ruraux soumis à une telle pression, n’a pas le cœur à l’ouvrage pour procréer et une dénatalité s’ensuit qui ne sera pas ici, compensée par une germanisation (cf. supra). A celle-ci s’ajoute le fait qu’à la moindre opportunité, le paysan cherchera bien sûr à fuir ce renouveau de l’esclavagisme. De plus, dans les cités aussi on assiste à un véritable exode des classes moyennes et supérieures et notamment, tous les fonctionnaires au nombre de 3 à 4.000 quittent le pays. La plupart rejoignent la Burgondie et la province d’Arles mais un seul, Parthénius,resta pensant pouvoir profiter d’un monopole de situation ; il fut massacré par l’entourage de Clovis. Quant à la soldatesque, lorsqu’un guerrier est longtemps en déshérence, inéluctablement le soudard apparaît ! Il peut semer des bâtards à tous ses passages mais ce n’est pas avec des reîtres qu’une caste de militaires consciente de ses devoirs se maintiendra ; elle entre au contraire en dégénérescence. Par ailleurs, les abus sexuels une coutume de ce temps, débouchent souvent sur une certaine forme de stérilité et dans les générations qui se succèdent, les êtres viables sains d’esprit et de corps sont rapidement de moins en moins nombreux (nous accrochons là une des causes essentielles qui présideront à la disparition des lignées « franques » successives). Clovis et ses successeurs de la mouvance mérovingienne ne disposeront au mieux, que d’un effectif potentiel de 5 à 6.000 guerriers lesquels ne pourront pas évidemment, être engagés en même temps. En résumé et dès sa prise de pouvoir, le principal héros de la prose mythique grégorienne va se trouver devant une double échéance :
1 - L’épuisement des ressources agricoles : inéluctable, il rend déjà difficile le ravitaillement des « francs » et a fortiori, l’espoir de pouvoir en tirer quelques profits. Il faut aller piller les voisins et les regards se portent naturellement vers les royaumes germaniques naissant de Gothie et de Burgondie. Ce volet restera intégralement valable pour la période suivante qui intéresse la mouvance carolingienne.
2 - Le faible potentiel militaire des « francs » : exclut la possibilité d’une invasion armée. Il faudra procéder par des raids de petites unités mais répétés, en toutes saisons, en échelons successifs si nécessaire. Ce mode de combat très ancien et connu (cf. supra) sera exclusivement utilisé par les « francs » comme déjà vu à divers propos notamment en Burgondie. Là aussi, ce volet restera intégralement valable pour la période carolingienne.
N.B. : durant le haut Moyen Age, l’Hexagone ne sera jamais le théâtre de batailles rangées (comme en Espagne) mettant face à face de véritables armées tant au niveau de leur organisation qu’à celui des effectifs. Par contre, Grégoire de Tours et nombre de chroniqueurs hagiographes à sa suite, se sont toujours appliqués à transformer le moindre accrochage que pouvait produire une action commando, en un vrai choc d’armées conséquentes. Ceci dans le but évident de valoriser la personne et la politique des chefs « francs ». Un roi caracolant à la tête d’une armée est quand même une bien meilleure image que celle d’un vulgaire brennus conduisant une bande de pillards ! De plus, si la chance est au rendez-vous, la victoire pourra être assortie d’une portée politique qu’elle n’aurait jamais eu sinon. En dépit du fait qu’un simple accrochage peut néanmoins être très meurtrier même pour … les chefs (cf. Théodoric Ier et Alaric II de Gothie …). Et puis, Charles « Martel » (cf. infra) n’a-t-il pas arrêté ainsi les « Arabes » à Poitiers en 732 ?
Clovis comme tout chef « franc », aurait donc eu beaucoup de mal pour constituer une armée de mercenaires par contre, sans aucune difficulté il pouvait réunir une armée de concubines : domestiques, esclaves, otages, prostituées, … et n’aurait pu tenir la comptabilité de ses bâtards ! Mais ces brennus n’ont pas attendu qu’un Grégoire leur tresse des couronnes. Soucieux d’acquérir une stature royale et riches de butin, ils étaient amateurs de princesses étrangères et le faisait savoir. Ils avaient simplement oublié ou ne savaient pas que, d’après le droit romain (accepté par eux), une épousée de l’aristocratie ne pouvait transmettre sa condition sociale et au contraire, se rabaissait à celle de son époux. Or débarrassés de leur auréole légendaire et posthume, lesdits chefs n’étaient toujours pas reconnus en dehors de la Gaule chevelue et certains auteurs se demandaient même comment les qualifier. Fallait-il les considérer comme des ducibus (ducs, « chronique de Prosper », 625) ou des subreguli (roitelets, Sulpice Alexandre) ? Quoi qu’il en soit, ils étaient riches9 et les souverains qui avaient des filles à caser, n’étaient pas trop regardant sur l’origine de leur fortune. C’est ainsi que le père Childéric compta parmi ses femmes, Basina une princesse thuringienne ou alamane, et que le fils Clovis eut Clotilde (v.475-548) en 493, une burgonde fille du renégat Godegisel (cf. supra). A ce stade nous devons faire une remarque très importante car récurrente, à propos des filiations dans toutes les mouvances franques :
- Toutes ces « femelles » se livreront à un combat acharné pour occuper la place de favorite sous le regard indifférent du « mâle ». Il en allait non seulement de leur survie mais et surtout, de celle de leur progéniture. Ce fut une lutte à mort car l’enjeu était d’importance. En effet, il s’agissait de faire une place au bâtard qui pourra prétendre à la succession et le ou les heureux élus le devront à la pugnacité de leur mère. De plus et rétroactivement, celle-ci y gagnera un statut d’épouse « légitime » ou de « reine » ! Cet esprit de compétition qui détruira tout esprit de famille, les mères le communiqueront à leurs enfants bien souvent déjà acteurs conscients. Ces bâtards tous frères consanguins, deviendront ainsi et aussi, des frères ennemis irréductiblement. Si leur situation d’héritier présomptif n’a pas été réglée par leur mère, devenus adultes ils poursuivront le combat en usant du moyen le plus radical, l’élimination physique des concurrents. C’est ainsi que Grégoire de Tours et ses successeurs furent amenés à remonter le temps pour nous fournir a posteriori, une suite de « rois et reines » afférent à une pseudo dynastie mérovingienne ou carolingienne ! Ceci explique aussi que lesdits chroniqueurs traitaient toujours avec un recul bien souvent séculaire, d’événements anciens et se gardaient bien de faire référence à leur actualité.
Volontairement, nous omettons pour l’instant toute interférence ô combien déterminante, des questions religieuses, le milieu profane étant à lui seul toujours suffisamment riche en enseignements de premier plan. Clotilde, la « première reine de France » disent encore nos manuels scolaires, nous l’avons déjà vue à l’œuvre pour venger son père (523, cf. p.238). Mais elle ne chômait pas depuis la mort de Clovis (511) et pendant 37 années de veuvage s’occupa à déblayer le terrain autour de celui qui fut probablement son seul fils ou son préféré, Clotaire. La Gaule chevelue ou ce qui en restait, avait été partagée entre les quatre principaux bâtards : Childebert (511-558, QG à Lutèce devenue Paris), Clodomir (511-524, QG à Orléans), Clotaire (511-561, QG à Soissons) et Théodoric (Thierry en français, 511-533, QG à Reims). C’est eux qui lanceront la plupart des raids contre la Burgondie et s’ils ne furent pas victimes des accrochages ils le seront du poignard, excepté le troisième. A des sicaires qui revenaient rendre compte de leur mission et posaient la question : « Que devons-nous faire des petits-enfants ? », (Sainte) Clotilde répondit : « Je les préfère morts plutôt que tondus (dans un monastère) » ! Clotaire Ier se chargea lui-même d’égorger des enfants âgés de 7 à 10 ans qui hurlaient en vain leur appel à la pitié, sous le regard impavide de la vieille Clotilde. « Cet informe regnum Francorum instable et incohérent … ce mutant historique, résultat de la dégradation du Bas-Empire portée à son comble et d’une férocité hors du commun » (Patrick LOUTH, op.cit.), va se poursuivre avec les héritiers. Une chronique rouge qui, par son lot d’assassinats, parricides, fratricides, tortures, mutilations, trahisons, adultères et incestes, meublait l’ennui du pouvoir pour des « rois devenus fainéants » ! Encore une image d’Epinal bien trompeuse ! Rois, ils ne l’étaient toujours pas quant à être fainéants, certainement pas dans tous les domaines ! En effet :
Clotaire Ier avant sa mort (651) avait redivisé l’espace gaulien pour le concéder à trois principaux bâtards : Sigebert (QG à Reims,+567), Gontran (QG à Orléans, +592), Chilpéric (QG à Soissons,+584). Sigebert le premier, éprouve le besoin de redorer sa cour de concubines et envoie pour cela de coûteux présents au roi d’Espagne Athanagild (cf. supra) pour avoir sa fille Brunehilde. Le Wisigoth y consent en 566. Mais le frère consanguin Chilpéric jaloux, veut lui aussi épouser une princesse sœur de la précédente car il n’avait que des compagnes de second choix dont une certaine Frédégonde, particulièrement brutale et encombrante qui lui causait beaucoup d’ennuis. C’est ainsi qu’il obtient Galswinthe et l’installe à Soissons mais elle était moins jolie et plus âgée que sa sœur et, tout compte fait, Chilpéric refait de Frédégonde sa favorite. Bafouée, Galswinthe veut retourner en Espagne. Plutôt que perdre son bien, Chilpéric la fait étrangler (567). Alors, Sigebert sans doute excité par une épouse qui veut venger sa sœur, déclare la guerre à son frère. Mais il n’aura pas le temps d’intervenir, deux esclaves commandités par Frédégonde montent un traquenard contre sa famille, son épouse et un fils en réchappent mais pas lui. Brunehilde gouverne seule les « francs » de Reims jusqu’à la majorité de son fils Childebert II (592) or, entre temps, Chilpéric est assassiné (584). On ne sait pas si cet acte fut commandité par la veuve de Sigebert ou par des Goths qui voulaient venger l’un des leurs, Sigila, un prisonnier que Chilpéric fit torturer à mort en lui brûlant les articulations au fer rouge avant de lui arracher les membres. Quoi qu’il en soit, voici Frédégonde qui à son tour, se retrouve à la tête d’une bande de « francs » (de Soissons), jusqu’à la majorité de son fils Clotaire II. Le duel entre les deux veuves qui se haïssent au plus haut point, promet d’être épique ! Frédégonde attaque la première en soudoyant un jeune clerc pour qu’il assassine Brunehilde. Il échoue dans sa mission et pour cela, aura les mains et les pieds coupés. Mais Frédégonde ne désarme pas et jusqu’à sa mort en 597, elle ne cessera de fomenter révoltes sur révoltes dans le fief de sa rivale. Son fils Clotaire II prend la relève et intervient militairement. Il dépose Brunehilde alors octogénaire, la torture pendant trois jours puis la fait attacher nue par les cheveux, une main et le pied opposé, à la queue d’un cheval qui fouetté, par au galop dans les rues de Soissons (614). Mais le lecteur connaissait certainement cette célèbre enluminure du bréviaire mérovingien. Dans l’entourage de Gontran d’Orléans dont le terrain de chasse préféré était la Burgondie, l’atmosphère était moins délétère. C’est seulement à la mort de sa favorite Austrechild que celle-ci à l’agonie, fit promette et obtient de son époux, que tous les médecins qui n’avaient pu la guérir de son mal soient exécutés !
D’ailleurs, Grégoire de Tours lui-même ne croyait pas à la médecine et « déclara coupable son usage au lieu de la religion pour guérir les maladies. Etant malade, il envoya quérir un médecin mais le congédia bientôt pour son inefficacité ; puis il but un verre d’eau contenant de la poussière de la tombe de St Martin et fut complètement guéri » !
Le « royaume des francs » n’était peut-être pas connu ou reconnu mais les actes grand-guignolesques de ses responsables commençaient à résonner au-delà des frontières. Une interrogation de l’empereur d’Orient Justinien (v.539) voulant savoir qui étaient ces gens, parvient jusqu’aux oreilles de Théodebert de Reims (un petit-fils de Clovis réchappé du massacre diligenté par Clotilde, +547) qui lui fit répondre : « Vous avez daigné vous inquiéter de savoir qui nous étions et dans quelles provinces nous habitions ? Par la grâce de Dieu (sic) nous avons soumis les Thuringiens, acquis leur territoire, détruit leur race royale. Les Souabes (Alamans) sont soumis à notre majesté. Les Saxons se sont volontairement remis à notre volonté. Notre domination atteint le Danube, la frontière de Pannonie et l’océan ». Bien entendu, une telle forfanterie ne pouvait tromper personne mais le caractère horrible des exactions qui se commettaient en Gaule chevelue avait déjà inquiété Théodoric le Grand roi des Ostrogoths en Italie, lequel adresse deux missives à Clovis : « …un grand guerrier quand il est vainqueur doit faire preuve de miséricorde à l’égard de ses ennemis défaits…. » ; « … un chef prompt à la violence est par son orgueil prêt à abandonner les contraintes communes de la loi pour assouvir sa soif immodérée de vengeance ». Mais au fait, qui pouvait écrire ou lire un courrier au pays des « francs » ? Eux certainement pas puisqu’ils étaient analphabètes, alors vraisemblablement un clerc. Là nous abordons un nouveau volet essentiel pour ce chapitre car sans l’interventionnisme religieux, tout ce que nous venons de rédiger n’aurait pas eu de raison d’être ni probablement, les aventures « franques » mérovingiennes et carolingiennes à venir !
Au lieu de nous pilonner sans cesse avec cette image éculée de guerriers « francs issant leur chef sur le pavois »10 et qui n’a pas de portée politique, l’illustration événementielle devrait plutôt nous montrer des ecclésiastiques catholiques issant sur le pavois un simpleCeltique rhénan car sans eux, Clovis et ses compagnons n’auraient jamais pu exercer aucune emprise sur la Gaule chevelue. D’où l’importance capitale de leur intervention. Les raisons de ce « coup de pouce » décisif ont déjà été évoquées (cf. supra). L’Europe occidentale du Vème siècle est presque entièrement sous la coupe de royaumes germaniques ariens. Le Nord de l’Hexagone est encore libre mais s’apprête à recevoir une invasion de Celtiques rhénans. Or ces derniers présentent un double intérêt : - ils possèdent un potentiel militaire ; - ils sont païens, c’est-à-dire neutres en regard du conflit qui oppose déjà les catholiques aux ariens. A l’évidence, leur choix s’impose car les chantres de l’orthodoxie romaine ont besoin d’une aide manu militari ; d’une part, pour contrecarrer l’expansion de l’arianisme (assistance au parti aristocatholique) et d’autre part, faire en sorte que la Gaule chevelue, pour l’instant dernier bastion vierge de chrétienté militante, se convertisse directement à l’orthodoxie officielle. Dans le cercle des évêques qui œuvreront en secret pour le projet on trouve entre autres : Quintianus de Rodez, Vérus de Tours, Avit de Vienne, Sidoine de Clermont, Loup de Troyes, Germain d’Auxerrois, Rémi de Reims, etc … sans compter l’adhésion lointaine mais totale des évêques de Rome. Il s’agit pour eux d’accompagner au plus près les pérégrinations des « francs », de provoquer et faciliter leurs avancées, comme un serviteur de curling qui balaie la glace devant la course du palet. Le but est évident et annoncé : convertir les dirigeants celtiques au catholicisme romain (la masse des guerriers suivra dans la foulée). Un premier moyen fut très tôt utilisé mais il n’est que subsidiaire ; les unions avec des princesses catholiques que les évêques s’efforçaient de provoquer et d’organiser (cf. supra). Par quelques exemples déjà vus ci-dessus et d’autres à venir, il est clair qu’il ne fallait pas attendre des miracles de l’influence de ces femmes aux sentiments chrétiens pour le moins très volatiles. Qu’il s’agisse de Clotilde, des deux nonnes principales épouses de Caribert (+632)ou des trois reines officielles du fameux « ami des Saints » Dagobert (+639), qui écrémaient ensemble un lot de douze concubines. Non, il suffisait d’attendre une réelle opportunité que sut saisir Clovis. L’interprétation classique et légendaire qu’en a donné Grégoire de Tours ne va pas résister au temps.
L’affaire démarre avec les soi-disant « bataille de Tolbiac (496) » et appel de Clovis : « Si le Dieu de Clotilde me donne la victoire … ». En réalité, elle se limite à un simple accord du chef « franc » pour être baptisé et recevoir le sacre royal, obtenu par les évêques en 508 le jour de Noël et non pas en 496 comme le prétend le seul conte de Grégoire.11 Compte-tenu de ce qu’était et sera le comportement inhumain, sadique et cruel de ces brennus mérovingiens, on ne peut faire offense aux religions. c’est-à-dire, croire qu’avant cet acte, Clovis et les siens étaient de parfaits idolâtres comme ceux des grands cultes hellène, égyptien, romain, scandinave et même ligure. Ils étaient simplement païens athées et suivaient un totémisme ou un animisme des plus rustiques. Ou croire qu’après cet acte, ils ont pu devenir de vrais monothéistes chrétiens. Après le « baptême de Clovis », on verra une bande « franque » faire un sacrifice humain de femmes et d’enfants pour se concilier les génies du combat (en 626, le concile de Clichy s’élevait encore avec vigueur contre la pratique courante des sacrifices aux Dieux) (Daniel-Rops). De toute façon, Clovis faisant preuve de pragmatisme, avait décidé de se convertir. L’évêque Rémi de Reims tout en lui conférant parallèlement l’onction, le revêtait d’une cuirasse connue depuis la plus haute Antiquité (cf. supra) car comme le rappellera Isidore de Séville : « Toucher à un roi oint du Seigneur, c’est attenter à Dieu lui-même ». L’intérêt de cette cérémonie était donc double : - accorder une protection spirituelle ; - consacrer un « roi » (d’où reconnaissance implicite d’une souveraineté) ! Malheureusement pour Clovis et en cette circonstance, le rituel ne pouvait être qu’artificiel et sans valeur, pour deux raisons fondamentales. Primo : l’évêque de Reims n’avait aucune habilitation l’autorisant à consacrer un « roi ». Que faire en effet, si le moindre prélat de province s’avisait d’en faire autant pour l’élu de son choix ? Secondo : consacrer c’est bénir un objet ou une personne en l’occurrence le dirigeant suprême d’une nation, d’un royaume ou d’un empire. Or Clovis n’était qu’un chef de guerre, le patron d’un groupement de mercenaires qui s’était imposé dans le milieu par la force et le crime. Il n’était l’élu d’aucun peuple, d’aucune ethnie et certainement pas des indigènes celtiques belges qu’il opprimait. En conséquence, ce cérémonial du sacre est une opération nulle et non avenue aux yeux de l’Histoire comme pour les contemporains. Car il existait encore à l’époque un droit coutumier, des lambeaux de droit romain, un souci de réguler certaines actions (fœdus), des tentatives de recours aux arbitrages chez les gens qui se réclamaient d’une civilisation. Même à l’époque, tous n’avaient pas oublié et savaient différencier un rix ou un heerkönig (chef de guerre) d’un reiks ou volkskönig (chef d’un peuple) d’après Tacite (+120). On savait aussi que des Deutschlands (Germanie, Gothie, Burgondie, Espagne, Angleterre) entouraient le « Frankreich » cisrhénan, anciennement la Gaule chevelue amputée de la Gothie, de la Burgondie du Nord et de l’Armorique aux mains des Celtes bretons.12 Le roi Wamba des Wisigoths d’Espagne, reste donc le premier souverain d’Europe occidentale à être légitimement consacré par les Catholiques en 638, plus d’un siècle après la mort de Clovis (cf. supra).
Quant à la conversion de Clovis, elle fut tout autant que le sacre, un simulacre qui ne modifia en rien son comportement. En donnant un « ticket » de catholiques aux « francs », le parti des prélats en faisait ses protégés, voulant ainsi « moraliser » dans la lettre sinon dans les faits, les actions futures de son nouveau bras séculier. Si ce bouclier n’avait pas existé, la parenthèse franque n’aurait pas eu lieu ; il fut donc efficace. Il a retenu le bras des rois germains de Gothie ou de Burgondie qui auraient pu facilement à ce moment, écraser dans l’œuf les velléités d’hégémonie des Celtiques rhénans mais ils n’ont pas osé le faire craignant d’aggraver la situation interne de leur royaume, déjà en butte aux machinations dudit parti. Donc Clovis ne pouvait que se prêter de bonne grâce au cérémonial religieux. Mais ce faisant, le parti catholique engageait la religion qu’il était censé représenter, dans une aventure aux risques incalculables. Il va devenir le complice objectif de la violence et de la cruauté, en couvrant leurs exactions, crimes et polygamie. Ces derniers ne doivent pas nous surprendre car ils ne sont pas au début, inhérents aux « francs » en tant qu’hommes et nous avons toujours convié le lecteur à faire l’effort de se placer dans le contexte de la période. Ce qui est choquant, c’est que la cruauté soit devenue une véritable institution chez les Mérovingiens ! Ceux-ci ont sombré parce qu’ils respiraient une atmosphère empoisonnée instaurée par leurs dirigeants laïcs ou clercs. D’ailleurs est arrivée l’époque où bascule la sémantique du barbarisme. Le « barbare » n’est plus l’étranger plus ou moins cultivé hors du monde gréco-romain, il devient seul dépositaire de la sauvagerie extrême. Désormais, « franc » est son synonyme et c’est ainsi que les Orientaux et autres Méditerranéens baptiseront les cruels et avides guerriers de l’Occident, quel que soit leur pays d’origine et pour une seconde fois, les Germains seront confondus dans cette nouvelle « barbarie » !
En conclusion, les Mérovingiens ne constituent pas un peuple mais des groupements de pillards toujours en armes vivant en parasites sur le pays ou de raids ensanglantant les Etats du voisinage. Ils n’avaient pas de rois fussent-ils « fainéants » mais des chefs de bandes qui s’entretuaient. Ils pouvaient convoler avec des « princesses » pensant rehausser leur condition mais ils n’ont réussi qu’à rabaisser celles-ci au rang d’harpies sanguinaires. Ils ont adopté le catholicisme mais uniquement pour s’en servir de paravent ou de bouclier. Ils ne pratiquaient pas la justice et il était interdit à un « franc » de témoigner contre un camarade de combat sous peine de mort (!). Par contre, la torture fut institutionnalisée de façon bien particulière sous les « francs » ; elle n’était pas appliquée par un bourreau mais par le plaignant lui-même, ce qui conduisait l’acte jusqu’aux combles de l’horreur. Pour faire bonne mesure, leurs associés ecclésiastiques inventèrent « l’ordalie » ou jugement de Dieu ! Les plaideurs entraient dans l’eau bouillante ou brassaient des braises incandescentes ou encore manipulaient des fers rougis et s’il y avait un survivant, il était déclaré « juste ». C’est aussi toujours sous le patronage des évêques, l’origine des duels judiciaires. Quant à la culture, à part celle des pois chiches, il n’en existait pas d’autre puisque le pourtant, pas très connaisseur Grégoire de Tours disait : « Malheur à notre époque car l’étude des lettres est morte parmi nous ».
Les Mérovingiens ont montré que l’on pouvait être à la fois catholique et sanguinaire, d’une pratique que nous condamnons bien sûr aujourd’hui mais qui en ce temps avait pignon sur rue. En bon pragmatiques, ils s’appliquèrent à museler complètement leurs promoteurs ecclésiastiques. C’est eux qui convoquaient et présidaient les rares conciles tenus en territoire « franc ». Certes, ils feront construire quelques églises et monastères mais pour mieux les contrôler car ils avaient très vite reconnu en eux des foyers de fixation sociaux et économiques intéressants. Pourvoyeurs de bénéfices, ils se les accaparent ou les distribuent en apanages à leurs adjoints. Chaque établissement aura donc son « supérieur » laïc ! Telle est l’amorce de ce que l’on nommera plus tard le catholicisme gallican en marge ou en dissidence du catholicisme romain et les pseudo papes ayant misés sur les « francs » pouvaient en rester pantois ! Quant aux évêques qui ont conduit lesdits Mérovingiens sur les fonds baptismaux, ils pouvaient en attendre aussi un autre traitement, sinon des remerciements au moins un peu plus de considération. Au contraire, pour assurer leur survie ils devront se soumettre à la plus plate allégeance et ils boiront le calice jusqu’à la lie ! Nous rejoignons là le précepte d’introduction de Daniel-Rops, une communauté de guerriers sans foi ni loi, sans morale et justice, c’est du pur banditisme.
Voilà l’héritage
que nous Chanencs
maintenant Français de France
devons assumer mais nous ne remercierons pas pour autant les
historiens qui ont entretenu le mythe de Clovis
et de ses successeurs « francs » jusqu’à
nos jours. « Leur prise en charge comme un
maillon essentiel de l’histoire de France, constitue l’une des
ironies de l’Histoire les plus inattendues ».13
Claude Augier - novembre 1999
Sommaire du fascicule 4 : La Penne Ligure dans les parenthèses Gothiques, Franques et Mauresques "Les Bérétins en marge de l'histoire du haut Moyen âge" (406 - 972) 2ème partie
sommaire
III - Le problème des « francs »
A - Les « francs » de la mouvance mérovingienne
B - Les « francs » de la mouvance carolingienneIV - Une nouvelle religion : l’Islam
A - L’Arabie patrie du prophète Mahomet
B - Le Coran et ses adeptes
C - Les conquêtes de l’IslamV - Le royaume de Burgondie et la Provence mauresque
A - Préludes à une renaissance pour la Burgondie
B - La Provence « mauresque »
C - La première dynastie burgonde post-carolingienneVI - Conclusion générale
Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction
Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"
Sommaire du fascicule 3 : La Penne Liguro-romaine "Les bérétins au combat"
Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)
Sommaire du fascicule 5 : La Penne Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »
Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.
La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.
1 - LES FRANCS ou la genèse des nations. Dossiers d’Archéologie - n° 223 - mai 1997.
2 - D’où la justification d’une minuscule à « franc », le terme n’étant pas un nominatif mais un qualificatif.
3 - Le sous à 60 FF (très approximativement) mais l’amende était beaucoup plus pénalisante car l’or qui entrait dans le titre de la pièce était très rare à l’époque et le sous d’or avait une valeur bien plus grande. Or l’amende devait être payée immédiatement dans cette monnaie et l’impécunieux devait avoir recours à des prêts. (1 sous = 40 deniers).
4 - De nos jours et seulement depuis les années 1950, les notions de « Francs saliens ou ripuaires » n’ont plus cours officiellement, une grande première dans le travail de révision entrepris par les spécialistes. Toutefois, le qualificatif de saliens pourrait être maintenu à propos des peuplades celtiques qui vivaient aux abords de l’embouchure du Rhin.
5 - Jean DURLIAT : Les Francs et les Romains devant la loi salique. Univ. de Toulouse. 1997 - Note 142 p.292.
6 - Eugen EWIG : Les origines de la « dynastie mérovingienne ». Université de Bonn. 1997 - Note 142 p.292.
7 - Les Syagrii étaient issus de Flavius Afranius Syagrius, consul de 382. Un « comte » Syagrius entrera au service de Gontran petit-fils de Clovis en 585, puis deviendra diplomate à Constantinople. Leur fortune était encore colossale au début du VIIIéme siècle, époque où la famille émigre en Burgondie et y possèdera dès 739, de nombreux domaines agricoles dans le Mâconnais et le Gapençais. En 757, ils ont fourni un abbé au monastère de Nantua.
8 - On s’éloigne encore plus de la réputation malveillante et mensongère faite à ce roi turc par les chroniqueurs francophiles à l’excès.
9 - Les « francs » tiraient leurs ressources des raids en ciblant préférentiellement la capture de prisonniers, marchandise très mobile facile à négocier sur les marchés d’esclaves.
10 - Le « pavois » est un écu spécifique aux milices de Pavie et seulement connu au XVIème siècle !
11 - Alain DIERKENS : Université Libre de Bruxelles. Note 223 p.292 - 1997 et Ian WOOD : TheMerovingian Kindoms. Londres - New York - 1994.
12 - Herwig WOLFRAM : Essai de typologie des ethnogénèses. Université de Vienne (Autriche). Note n°223 p.292.
13 - Patrick J. GEARY : Un nouveau regard sur Clovis - Directeur du Centre d’Etudes Médiévales et Renaissantes (UCLA) - Note n°223 p.292 - 1997. ( Le fait que l’année 1996 ait pu être officiellement consacrée à « Clovis » reste … confondant !).














