A la fin des années 80, Bertrand et Katia, originaires des Alpes-Maritimes, se rencontrent et vivent ensemble à Paris, lors de leurs études, lui en économie, elle en architecture. Au bout de cinq ans, ils souhaitent quitter la ville et partent à la recherche d'un écovillage, notamment pour assurer à leurs enfants l'éducation la plus écologique possible. Ils font un tour des lieux existants et découvrent le hameau de Boussac, dans le Lot-et-Garonne, où vivent huit familles et de nombreux enfants. Ils s'y installent un moment, le temps de constater que la dynamique collective est en baisse, les familles présentes n'ayant plus tellement d'activités ensemble, même si pour les enfants, c'est l'idéal. Ils trouvent également que le paysage n'est pas assez sauvage. Ils continuent à visiter des lieux. Lors d'une visite à Eau vivante (association au rôle pédagogique dans le domaine de la gestion écologique de l'eau), ils rencontrent Françoise et Diégo, également en recherche. Françoise, Parisienne d'origine, a fait des études de russe, Diégo, né en banlieue, a vécu en communauté dès l'âge de 19 ans et s'est formé avec des agriculteurs, des boulangers, des autoconstructeurs et des apiculteurs. Il a aussi une formation de charpentier et de pépiniériste.

A eux tous, ils envisagent de créer un lieu. Des amis leur signale une ferme en vente à 750 m d'altitude, en zone de moyenne montagne, à La Penne. La ferme est présentée lors d'une réunion du réseau des écovillages pour voir si d'autres personnes sont intéressées pour y faire une installation collective. Il y a 24 hectares, moitié en forêts, moitié en prairies, et plusieurs bâtiments. Ils proposent d'y installer un lieu d'expérimentation d'autonomie maximale autour de l'écologie pratique, la simplicité de vie, l'agriculture synergétique, la permaculture.

Comme les discussions n'avancent pas au sein de ceux et celles qui rêvent de rejoindre un écovillage, les deux couples engagent eux-mêmes des discussions avec la SAFER pour se porter acquéreurs de la ferme. C'est assez long, parce qu'ils ne sont pas agriculteurs et donc non prioritaires. Les expériences présentées dans le réseau des écovillages montrent que les choses ne sont pas toujours claires sur le plan de la propriété et que c'est souvent une cause de conflit et d'échec. Après avoir bien débattu, ils créent une société civile immobilière (SCI) pour faciliter une cogestion du lieu. Le coût d'acquisition revenant à l'équivalent de 120 000 €, ils espèrent au départ trouver six familles qui prennent chacune pour 20 000 € de parts. Devant le manque de candidats, ils font des emprunts dans leurs familles respectives et réunissent les fonds. En janvier 2001, ils deviennent propriétaires des lieux. Ils espèrent toujours voir l'installation d'autres familles à qui ils revendraient alors une partie de leurs parts de SCI pour que les différentes familles aient toujours le même nombre de parts.

La ferme comporte une ancienne maison d'habitation, une bergerie, une étable, des granges. Après avoir bien observé les lieux, les familles décident de rénover en appartement l'une la bergerie, l'autre l'étable. L'ancienne maison d'habitation est pour l'instant laissée libre, avec seulement un dortoir pour les personnes de passage. Les travaux minimums sont engagés dès le printemps et l’installation sur place a lieu à l'automne 2001.

Les bâtiments étant alors à peu près habitables, l'urgence est de commencer à produire sa nourriture. Cela ne se fait pas sans mal. La source qui alimente les maisons se tarit en été. Le groupe met alors en place un forage avec un bassin de rétention simple avec seulement une couche d'argile pour assurer l'étanchéité. Ils commencent à faire un grand potager sur 1000 m2, un peu à l'écart des maisons, mais il est ravagé par les animaux (sangliers, criquets…). Ils sont obligés de mettre en place un système de clôture pour se protéger des plus grosses bêtes.

De même, n'étant pas assez nombreux pour mener le projet pensé au départ, ils sont obligés de limiter l'exploitation des terres, de nombreux champs étant laissés en prairie. C’est là une réserve foncière pour faciliter l'arrivée d'autres projets.

Un lieu ouvert

Ils décident que le lieu doit être ouvert, avec un rôle pédagogique, mais qu'il ne faut pas tomber dans la marchandisation (gîtes, stages…) ce qui serait contraire à leur volonté de mode de vie simple. Il est alors préféré l'organisation de journées portes ouvertes avec présentation des alternatives mises en œuvre sur le site et l'accueil de visiteurs sous forme d'entraide, avec un fonctionnement proche de celui des Wwoof1 : ceux qui veulent rester plus d'une journée doivent mettre la main à la pâte.

Des expériences diverses

Des expériences alternatives sont menées dans plusieurs domaines. Les deux familles ne choisissent pas toujours les mêmes solutions pour un même problème, ce qui est source d'enrichissement pour eux et les visiteurs.

Au niveau de la rénovation des bâtiments, tout est fait pour privilégier un habitat sain et économe, rénové à partir de matériaux de récupération ou produits localement . Une approche facilitée par la formation d'architecte de Katia. Dans les maisons, on trouve ainsi une isolation à base de fibres naturelles, une épuration d'eau par filtres plantés, de l'eau chaude solaire, des cuiseurs solaires… Ils disposent d'un minimum de panneaux solaires. Le moulin qui produit de la farine chaque semaine est cependant alimenté par Enercoop (électricité provenant des énergies renouvelables). Ils ont supprimé pas mal d'outils électriques, une machine à laver a été adaptée pour fonctionner avec une personne qui pédale.

le lave-linge à pédales

Pratiquement aucun outil à pétrole n'est utilisé. Deux chevaux de trait permettent de faire les gros travaux. De nombreux travaux sont effectués soit en reprenant des techniques anciennes (comme les palans pour hisser les charges dans le bâtiment) soit en expérimentant des techniques nouvelles dont ils prennent connaissance par les différents réseaux de la mouvance alternative2.

Les arbres, une cinquantaine de fruitiers actuellement (pommiers, pêchers, cerisiers, amandiers, poiriers, azeroliers, amélanchiers…) sont communs. D'autres fruitiers ont été plantés (d'autres variétés de pommiers, poiriers, cerisiers, mais aussi pêchers, abricotiers, amandiers, noyers, châtaigners, amélanchiers, azeroliers, oliviers, jujubiers, grenadiers, barbousiers, pistachiers, plaqueminiers...). Ils greffent aussi des arbres fruitiers directement sur des portes greffes sauvages (aubépines, poiriers sauvages, merisiers..).

L'eau, les chemins et les gros chantiers sont également gérés collectivement. Dans la maison principale, quelques pièces semi enterrées au nord ont été affectées à devenir « pièces fraiches », ce qui permet de stocker fruits et légumes sans avoir recours à un frigo.

Chaque famille a un garçon et une fille. Les deux garçons ont 13 ans, les deux filles 11 ans. Les visiteurs remarquent régulièrement que les enfants sont très épanouis dans ce cadre, et participent souvent volontiers aux activités de la ferme.

Ils testent différentes techniques avec un objectif : que la solution alternative donne de meilleurs résultats pour l'utilisateur (soit en qualité, soit en effort), afin que cela puisse inspirer ceux qui découvrent ces techniques alternatives. Il faut également que cette technique soit reproductible par le plus grand nombre et donc qu'elle ne soit pas trop complexe à mettre en œuvre.

Les activités aujourd'hui

La recherche d'autonomie n'est pas l'autarcie et, outre une activité collective centrée surtout sur l'agriculture, chacun mène d'autres activités. Ils précisent que le fait qu'ils n'aient pas fait d'emprunt bancaire pour démarrer ou pour acheter des outils coûteux leur permet d'avoir une grande souplesse financière et donc une grande tranquillité d'esprit.

Bertrand, qui a fait des études d'économie, a été très actif au sein des réseaux d'écovillages où il essayait d'aider à la création de nouveaux lieux, en particulier en expliquant l'intérêt de mettre les questions financières au clair avant de démarrer. Il a mené également une réflexion avec d'autres pour mettre en place une structure qui permettrait de faciliter l'achat collectif de terrains permettant l'installation de gens socialement différents. Il a travaillé à l'extérieur à Vie et Action3 pour améliorer les connaissances en permaculture ou culture permanente. Il a récemment suivi une formation dans le domaine de la spiruline et a mis en place sur place des bassins de production, d'abord pour leur consommation personnelle, et progressivement pour la vente4. Il mène dans d'autres bassins des expérimentations diverses, la spiruline pouvant être fertilisée notamment par des purins animaux, des purins de plantes ou d'urine, cela pourrait être un excellent moyen de recyclage. Le choix est actuellement de fertiliser la spiruline avec du lactoserum de chèvre récupéré chez un éleveur de La Penne en bio, permettant une production complètement biologique. Pour assurer une production optimale, il convient de maintenir l'eau du bassin à la bonne température, d'où aussi des expérimentations pour bénéficier de l'énergie solaire.

Katia exerce par intermittence comme architecte en libéral, accompagnant localement surtout des projets d'autoconstruction ou de rénovation en habitat sain.

La vente de spiruline devraient leur permet de couvrir leurs faibles besoins financiers.

Du côté de Françoise et Diégo, ce dernier s'est lancé dans la production de pain biologique qu'il vend par différents réseaux associatifs locaux5. Le pain s'avère un excellent mode de contact avec l'extérieur. En dehors des fournées hebdomadaires (entre 120 et 160 kilos selon les commandes), Diégo gère la traction animale. Il produit lui-même la plupart des céréales dont il a besoin pour la fabrication du pain : blé, seigle et, en projet, petit épeautre et kamut.

Florette et Diégo

Ils autoconstruisent leur maison en ossature bois et torchis. Toutes les poutres proviennent de leur forêt et sont débardées avec la jument.

Depuis 2005, Françoise et Diégo sont actifs dans "Grain de sel", une association citoyenne sur la communauté de communes. Cela leur a permis de rencontrer d'autres personnes locales. Les réunions se font au chef-lieu de canton, Puget-Théniers, dans la vallée du Var, à 11 km. mais avec un dénivelé impressionnant. Sur les routes de montagne, il est difficile de se déplacer autrement qu'en voiture et il y a vite une heure de route pour aller voir quelqu'un.

Les distances peuvent parfois être un frein à la vie sociale et culturelle, mais c'est aussi un encouragement à tisser des liens localement et apprécier que cette vallée splendide soit préservée de l'urbanisme.

Les deux familles collaborent au sein d'associations culturelles à Puget-Théniers (danse, musique, chant, théâtre).

Marie-Thérèse, dynamique retraitée a rejoint le lieu il y a 2 ans pour satisfaire sa passion du jardin et gagner en autonomie dans un cadre de solidarité intergénérationnel. Elle rénove son logement notamment en expérimentant la terre comme matériau de construction et mène des expériences dans des domaines comme le compostage, la construction de serre enterrée...

Françoise et Marie-Thérèse se chargent de l'accueil des visiteurs, de la communication extérieure. Elles gèrent la question des stagiaires sur le lieu et étudient l'idée d'accueillir des visiteurs sans tomber dans le tourisme.

Ainsi c'est l'Association « EcoAgir Ensemble » qui sert de passerelle avec l'extérieur. Elle a pour objet général de réunir et gérer des moyens permettant à ses membres de vivre sans nuire à la planète, à l'humanité et aux générations futures ; et notamment animer la Ferme du Collet en tant que lieu de vie, de recherche, d'expérimentation, et de formation en écologie rurale et humaine, (stages, formations, journées pédagogiques, conférences, etc..) ; rechercher des techniques de sauvegarde et reconstruction d'un environnement écologique (agricole, forestier, faune et flore, sonore), et préserver le patrimoine naturel et culturel.

Dans les prochains chantiers collectifs, il est envisagé de mettre en place une salle commune pour favoriser l'accueil et l'arrivée de nouveaux projets en lien avec la recherche d'autonomie.

Les travaux sont faits manuellement avec peu de machines, cela permet une réflexion : comme ils cherchent à privilégier les solutions les plus écologiques possibles, ils découvrent qu'il faut du temps. L'écologie, c'est souvent long ! Il y a toujours des compromis, mais ce qui est important c'est que les choix soient conscients.

L'activité agricole de la ferme peut paraître atypique dans la région du fait de la volonté de diversité des projets visant une autonomie globale. C'est aussi la volonté de se préserver une qualité de vie et de ne pas glisser vers la course à la production.

Le lieu est ouvert à d'autres familles avec enfants pour permettre à ceux-ci de vivre sur place une expérience forte en groupe, ce qui attire beaucoup de personnes en recherche d'installation même si peu franchissent ensuite le pas.

La ferme du Collet est donc aujourd'hui un lieu particulièrement riche en expérimentations aussi bien techniques que sociales.

Extrait d'un article de Michel Bernard, réactualisé par les habitants de la Ferme du Collet.

La Ferme du Collet, 06260 La Penne, tél : 04 93 05 88 93 ou 04 93 05 84 50 ou 04 93 03 42 45


1 Wwoof (World Workers on Organic Farms): système d'entraide dans les fermes associatives biologiques où des stagiaires participe à des travaux pédagogiques au bénéfice de l'association et sont logés et nourris pendant la periode du chantier dans ce cadre.

2 Cf Revues: Silence, Les quatres saisons du jardinage biologique, L'age de Faire, Passerelle-Eco.

3 Vie et action, association au rôle pedagogique dans le domaine de la naturopathie et le jardinage écologique: le Roc fleuri, 380, route de Coursegoules, 06620 Gréolières, tél : 04 93 59 98 99.

4 La spiruline est une algue microscopique, très riche en protéines, qui peut constituer un complément alimentaire intéressant pour les végétariens et les végétaliens. Elle peut aussi être cultivée dans les pays du Sud comme source de protéines.

5 Notamment les associations:

- « Montacalavaï » tel 04 93 16 19 59

- « Bicybar » et « Je sais d'Où » te 04 93 53 19 81 à Nice qu'il fournit en envoyant le pain par le train de la ligne Nice-Digne, (la gare se trouvant à 11 km de chez eux).
- L'Association Mouansoise du commerce equitable (M.C.E)
Mouans-Sartoux tel 04 92 92 04 40 en envoyant le pain par le bus jusqu'à Grasse

- L'Association « DINA » à Annot (04 92 83 38 41) aussi par le train des Chemins de Fer de Provence