C - LA PENNE : UN DES PREMIERS VILLAGES DU VAL DE CHANAN.

Les Bérétins du plan de La Penne entre autres Chanencs, vont vivre une série de bouleversements qui tout à trac, vont leur tomber sur la tête ! Ce n’est pas une mince affaire que d’avoir à : - se convertir à une nouvelle pratique religieuse sévèrement réglementée ; - abandonner sa maison aussi celle de ses ancêtres, ses champs de proximité, pour aller vivre ailleurs, apprendre ce qu’est la promiscuité, perdre beaucoup de temps dans les allers et venues ; - sacrifier une part importante de son travail d’agriculteur pour le consacrer à la construction d’édifices, le transport des matériaux, la cuisson de la chaux, la taille de charpentes,… Une mobilisation de tous les instants sans contre-partie financière que même les Romains au faîte de leur puissance, n’avaient pu obtenir. Mais les Ligures, ceux qui avaient fait trembler Rome, sont maintenant complètement éteints après des siècles de stagnation ou de « douce » anarchie. Aussi vont-ils se soumettre sans résistance à la nouvelle administration laïco-religieuse. Nous examinerons les évènements successivement alors que probablement, les corvéables en question les subirent concomitamment. Mais une première question se pose en préambule : quelles sont les terres que les premiers conquérants ont accaparées en tant qu’alleux pour leur propre usage ? Sachant que leur pouvoir seigneurial juridictionnel s’exercera sur la totalité des futures paroisses de La Penne et Chaudol et l’ensemble de leurs habitants notamment en matière de justice, de perception des impôts ou dîmes et de supervision des corvées pour les constructions. La somme des surfaces couvertes correspond sensiblement à la superficie de la commune actuelle (le terroir de Besseuges s’y rajoutera ultérieurement comme déjà signalé plus haut) et les propriétés allodiales de Grac et ses descendants s’y inscriront donc. Le site de La Penne est destiné à devenir « castral » (comme Ascros, Puget-Figette et La Rochette) mais pas celui de Chaudol qui sera « claustral » donc abandonné à la gestion des ecclésiastiques. Pour repérer les terres seigneuriales, nous ne pourrons faire appel qu’à des données apparues ultérieurement et déduites de transactions domaniales ou d’informations cadastrales mais il y aura convergence sur le paysage suivant et défini d’après la toponymie actuelle :

1 - concernant la paroisse de Chaudol : c’est un élément du flanc Sud de la chaîne du Gourdan. Cette puissante barrière rocheuses semble assurer une protection pour le val de Chanan grâce à l’à-pic continu qu’elle dessine sur sa bordure Nord. Bien que la notion de site stratégique sera toujours à prendre très relativement en considération dans nos contrées car le relief n’y constituera jamais un obstacle infranchissable pour une bande armée décidée, Grac et les siens tiendront à garder les cols et autres baisses d’accès pour les verrouiller. C’est ainsi que le flanc Sud du Gourdan par ailleurs pourvu d’un cordon de terres labourables est découpé en terroirs, depuis le Castellet (Saint-Cassien) jusqu’à Rourebel, en passant par Avenos, Saint-Saturnin, La Baume, Besseuges, Chaudol et la baisse de Sabatier. De la sorte s’expliquerait l’autonomie « stratégique » et le particularisme de la nouvelle paroisse de Chaudol laquelle, comme chacun sait, est « gardienne » du col Saint-Raphaël (cf. infra). Elle comprend actuellement les exploitations agricoles, des Combes, de Conil (César III)1, celle dite « de Chaude », du Peiron et de Roccaforte (Rochefort). Ces deux dernières sont laissées à la disposition de la paysannerie locale qui reste libre. Les seconde et troisième sont affectées aux religieux et à leur église pour qu’ils puissent en vivre. La première demeure aux mains des seigneurs laïcs lesquels superviseront « militairement » l’ensemble ! Jean de Bonvillar et ses fils étaient seigneurs de La Rochette et Chaudol en 1043 avec Galburge, la petite-fille de Robert (cf. ci-dessus) pour Chaudol, en 1044. La frontière avec la paroisse adjacente de La Penne au niveau du principal chemin d’accès, se situait à la hauteur du grand pont de l’ancienne scierie. Enfin, le terroir de Chaudol possédait aussi un intérêt économique sans doute essentiel (d’où il tire d’ailleurs son nom) car c’était le site des fours à chaux, au pied de la barre de Roccaforte et d’antique origine (cf. supra).

2 - concernant la paroisse de La Penne : les premiers seigneurs se réservent toutes les terres comprises entre les ravins des rious de la Font de Renard et de La Penne, se rejoignant au Sud du Plan et depuis la cime de Borrel où se soudent les deux paroisses sur sa ligne de faîte. Cela ne représente peut-être que le quart de la superficie communale mais en terme de terres labourables, plutôt le tiers selon les critères de l’époque, car les plus planes et accessibles. Elles comprennent pour l’essentiel, outre le village et terrains afférents avec son Castauras, les exploitations du Collet, du Puy, de l’Arène, du Plan (incluant le « Lotissement ») et des Ibacs, au sens le plus large de leurs limites anciennes. Le domaine du Puy et la butte adjacente du « cimetière » où trône encore l’oratoire du dieu Mars-Leusdrinus, sont rétrocédés aux moines de St Victor pour qu’ils puissent en tirer quelques bénéfices et y exercer la nouvelle liturgie. Donc ces terres seigneuriales laissent en dehors et de part et d’autre, les exploitations du Riou, Bourfiers, la Gagières jusqu’au Champ de Toudon exclu (cf. terroir d’Ascros), de Pinaud et Champ d’Astier et tout le quartier de La Crouette-Sarret/champ de Clément. Grosso modo, cette nouvelle répartition des terres entre seigneurs et paysans qui demeurent libres, correspond aux anciennes et traditionnelles règles du fœdus en pays pauvres. On peut donc y voir un aboutissement bien que tardif, des modalités d’implantation qui furent celles des vagues revendicatrices germano-scandinaves.

Maintenant que les acteurs et leur nouveau cadre de vie sont en place, nous pouvons nous intéresser aux évènements qui bouleversèrent les Bérétins et parmi eux les très bientôt Pennois ! Sachant qu’affaires profanes et religieuses sont toujours intimement mêlées, deux aventures principales seront à vivre : la christianisation des indigènes et la construction du « castrum » de La Penne.

§ - Les Pennois deviennent catholiques romains.

Depuis la nuit des temps et le début de l’Humanité, lorsqu’un peuple changeait de religion d’état, de gré ou de force, les nouveaux prêtres s’appliquaient méticuleusement à effacer toute trace de l’ancienne. Un des moyens les plus spectaculaires pour y parvenir, était de détruire (ou réformer) les anciens temples pour en édifier de nouveaux exactement à la même place. Au delà de l’acte symbolique, est préservée la routine des Fidèles qui continueront à se rendre sur les mêmes lieux de culte ; et si les nouveaux prêtres sont malins et… patients, les adorateurs se rendront à peine compte qu’on leur a changé les idoles ! Ils poursuivront leurs incantations sur leurs anciens sites et… jours coutumiers. Mais comment ce changement a-t-il pu s’opérer dans les faits concernant les Pennois et plus généralement les autochtones des vallées alpestres ? Nous ne disposons d’aucune information locale bien sûr mais il est permis d’extrapoler les données concordantes acquises par ailleurs dans les Alpes.2 D’abord, il faut éliminer l’image d’Epinal encore trop répandue du moine prêcheur parcourant les campagnes nu-pied avec son bâton de pèlerin pour évangéliser les foules païennes, prostrées à genoux pour entendre « religieusement » ses sermons plus ou moins apocalyptiques et recevoir sa bénédiction ! Mais pour être en situation de bien comprendre, nous devons ouvrir une parenthèse :

Les populations provençales non rhodaniennes, furent abandonnées et livrées à elles-mêmes sans administration, pendant de longs siècles comme nous l’avons vu et notamment durant la période mauresque. Or dans le monde paysan, aucun groupement indigène ne peut subsister sans un minimum d’organisation car il y a toujours une « communauté d’intérêts » à défendre ou à faire valoir ; ceci à quelque échelle que ce soit, notamment celle d’un terroir, même si l’habitat est dispersé. Les concernés avaient donc coutume de désigner l’un des leurs pour « porter la parole » en cas de nécessité ou pour les représenter. Ces « interlocuteurs valables », ancêtres pour les futurs consuls ou maires, devaient avoir une personnalité et les qualités requises pour jouer ce rôle. Dans le vocabulaire bas-latin on les désignait par le terme de boni hominis qui deviendra « Bonhomme », patronyme bien connu. Corrélativement, ces personnages étaient donc aussi et souvent, les plus « gros » cultivateurs d’une contrée et c’est eux qui négocieront le partage des terres avec les nouveaux arrivants burgondes. On imagine aisément une âpre défense des intérêts de la communauté paysanne et… le leur, car ils étaient en première ligne !

Mais ce cultivateur ou éleveur relativement le plus riche (ou le moins pauvre), n’avait pas attendu l’arrivée du premier Burgonde pour changer de défroque religieuse. Très au courant des évènements qui se tramaient déjà depuis … une ou deux générations pour le moins, il savait que la « nouvelle civilisation » débarquerait un jour ou l’autre pour l’absorber ; il prit donc les devants. Ambitieux, au moins pour l’avenir de sa progéniture, il expédiait ses fils nantis d’un pécule vers la Provence rhodanienne où le sésame de base incontournable pour prétendre y faire carrière surtout pour un transfuge, était d’afficher la confession catholique. C’était notoire et le nouvel ordre catholico-burgonde arrivant « à domicile », il était de simple prudence que les Chanencs suivent l’orientation déjà prise par leur guide local. Les moines n’eurent donc qu’à concrétiser un état de fait acquis : le consentement des indigènes à être christianisés, résignation purement politique.

Sur le terroir de La Penne, une des premières tâches des religieux fut de faire construire un prieuré sur la butte du Puy pour leur usage. Le moine-prieur seul titulaire d’une prêtrise devait être assisté par au moins un simple moine-diacre. Cette cellule de base fut probablement jugée suffisante pour officier dans la petite agglomération qui se constituait. Sur le tertre du « cimetière » sera édifiée une petite chapelle vouée à Ste Marie (actuellement N.D. du Plan) conforme au style « rural » dont les témoins sont encore nombreux dans nos régions : simple nef à voûte en berceau se terminant sur une abside en « cul-de-four » (cf. aussi supra) ; par contre, la façade était largement ouverte sous un arc plein cintre et simplement obturée par une claustra en bois. Par la suite, la chapelle locale a subi quelques remaniements et cette ouverture fut obturée.3 Un baptistère a été creusé à même le sol à quelques mètres du bâtiment sur son côté Nord ; nul doute que tous les Pennois défilèrent en colonnes dans ce petit bassin pour recevoir leur baptême. Actuellement l’emplacement est bouché et à son aplomb fut édifié le clocher de la chapelle à la fin du XIXèmè siècle. En détruisant l’ancien temple-oratoire païen pour y substituer l’église, les moines eurent l’habileté de conserver la pierre dédicacée au dieu local Mars-Leusdrino (cf. supra) et leurs nouveaux adeptes pourront encore pendant longtemps lorgner vers elle tout en balbutiant des Pater Noster ! Ainsi s’opéra par une longue transition mais sans heurt, le passage d’une pratique religieuse à une autre.

Sur le terroir de Chaudol, la manœuvre des religieux fut identique. Ils déblayèrent le cairn votif païen au départ du chemin descendant vers Puget-Théniers, itinéraire de tous les dangers (cf. supra) pour construire en lieu et place, une autre chapelle rurale vouée au culte de St Raphaël, archange protecteur des voyageurs comme il se doit et qui donnera son nom au col de Chaudol. Cet édifice a complètement disparu et il n’en subsiste aucune trace ; seul un bien modeste oratoire, d’ailleurs déplacé au gré des nécessités de la voirie moderne, en rappelle le souvenir mais non l’emplacement exact. Pareillement pour la maison du prieur, peut-être sur le site de l’actuelle propriété Conil, la mieux placée et la plus abritée ? Nous connaissons l’existence de ces prieuré et église afférente, que par des documents du XVIème siècle, époque où les religieux du coin tombés en faillite financière, virent leurs biens saisis et vendus aux enchères publiques (cf. ultérieurement). En somme, le rituel du voyageur n’était guère perturbé ; au lieu de déposer une pierre sur un tumulus, il pénétrait dans la chapelle pour assurer sa descente sur Puget puis remerciait pareillement le saint au retour… peut-être maintenant pour le prix d’une obole ? Les habitants du terroir furent-ils aussi peu respectueux de leurs religion et tradition, au point de n’avoir pas su conserver ces pieux édifices ?

Avant d’arrêter provisoirement cette rubrique religieuse, deux situations pour le moins paradoxales et anachroniques sont à signaler. D’une part, les diocèses de Sénez, Glandèves, Digne, Vence, Nice et Antibes continueront à dépendre de l’archidiocèse d’Embrun ! Territorialement, le pouvoir laïc plutôt burgonde et le pouvoir religieux plutôt lombard à leur tête, se chevauchent donc en Provence orientale ; ils n’ont pas de frontière administrative commune. Quand on sait que politiquement, la confusion desdits pouvoirs ne cessera pas d’être extrême, cela nous promet quelques belles disputes à venir. D’autre part, institutionnellement et naturellement les moines n’obéissent qu’à une hiérarchie chapeautée par leur abbé de Lérins ou de Marseille… et le pape ? Mais territorialement, ils sont tenus de reconnaître l’autorité de leur évêque ! Quant on sait que les clergés séculier et régulier sont rivaux quasiment depuis l’origine de la chrétienté, cela nous promet aussi quelques sévères empoignades. Or les Chanencs vont se retrouver au centre de cette arène conflictuelle ! A quel « saint » se vouer disions-nous (cf. Introduction) ? Selon qu’ils appartiendront à un village « castral » ou « claustral », sous la coupe d’un officiant moine attaché à son abbé ou d’un prêtre séculier encore amarré à sa famille laïque,… ne leur demandons surtout pas de prendre parti ! Ils seront souvent les témoins muets et stupéfaits de duels « fratricides » de clercs, parfois sanglants !

§ - Les Pennois construisent leur village.

Nous devons faire ici encore beaucoup d’effort avec peu de matière. Quelques pans de muraille, de vieilles maisons anhistoriques mais très probablement moyenâgeuses au moins en partie et dépourvues de toutes sculptures ou fioritures traçables, d’une rusticité désolante car des plus dépouillées ; mais aussi de vieux documents plus tardifs et néanmoins intrapolables de même que l’information extraite d’un environnement plus ou moins lointain comme à l’accoutumé…4 En dépit de ce genre de difficultés auxquelles nous sommes maintenant habitués mais jamais résignés, un schéma à peu près cohérent pourra être proposé, suite à une synthèse des connaissances acquises sur les quatre points suivantes :

- les matériaux de construction ;

- les murailles de défense ;

- les maisons-fortes ;

- le « château-forteresse ».

1 - Les matériaux : à l’évidence, il en faut à discrétion si l’on prétend bouleverser le paysage urbain : pierres, mortier composé par du sable et un liant (essentiellement la chaux à l’époque), tuiles, bois de charpente,… la quantité sera au rendez-vous mais pas la qualité ! En effet et en commençant par la pierre, il y en a de trois sortes pour la construction et globalement médiocres. Dans un ordre décroissant de disponibilité on trouve :5- la pierre du site même de La Penne. Nous ne l’avons pas répété mais le lecteur sait que le « PeN » (éperon) rocheux dominant le Plan, fut choisi comme substratum pour la nouvelle agglomération (cf. supra). La roche en question (calcaire argileux à Nummulites de l’Eocène) donne des blocs informes non taillables, à texture hétérogène tantôt dure, tantôt friable ; assez impropres pour l’édification de murs, ils sont plutôt utilisés pour le blocage de ceux-ci. Mais à l’époque, pour des raisons de facilité et de proche disponibilité, ce calcaire sera le plus généralement employé même pour le parement des façades. Sa surface très irrégulière exigera de plus, une grande quantité de mortier pour assurer le jointement des pierres. Les parements médiévaux de cette nature se reconnaissent aisément : ils se sont cargneulisés sous les effets conjugués du temps et de l’action des eaux météoriques ; c’est-à-dire que les parties les plus calcaires se sont dissoutes pour ne laisser subsister qu’une trame ou fin réseau de matière plus siliceuse et dure. Cette patine « vérolée » est très caractéristique des constructions anciennes et moyenâgeuses dans notre pays. La pierre calcaire du Jurassique vient au second rang et provient de la barre de Roccaforte à Chaudol où se situent les principales carrières. Les blocs sont ici de meilleure qualité, plus durs et relativement homogènes. Toutefois, les assises sont massives et les fortes contraintes tectoniques subies ont fait que ces couches apparemment compactes, sont finement diaclasées et se prêtent mal à une taille fine ou précise, les blocs ayant tendance à éclater ou à s’écailler sous les chocs. Mais son principal handicap était alors dû à l’éloignement des carrières et au transport uniquement par des chemins muletiers et à dos de bêtes de somme. Les grés du Crétacé constituent la troisième principale source pour les pierres de construction et incontestablement la meilleure. Mais ces blocs sont rares et proviennent de quelques bancs décimétriques intercalées dans les assises marno-calcaires litées du Crétacé inférieur. On les réservait en général, pour le chaînage des murs, les encadrements d’ouvertures, les marches des porches,…et aussi pour les petites meules à broyer ou à aiguiser. Les médiévaux l’utiliseront donc au maximum, épuisant même quasiment les ressources de proximité (collet en surplomb du Castauras, et ravines du Tarrouillas). Cependant, le grès n’est pas très dur et aussi ferrugineux (ferrique) ; donc avec le temps il s’altère et devient friable, puis se « rouille » en prenant une patine ocre-rougeâtre aussi très caractéristique d’élément ancien.

Le sable pour la fabrication du mortier provenait de la formation dite des « sables de Saint-Antonin » (cf. introduction) dont une large carrière sera ouverte sur le flanc Est de la butte du Pïn dé l’Odjié (toponymie dialectale) ; cette arène de détritique blanc donnera son nom à la ferme voisine de « l’Arène ». Quant à la chaux, elle sera « cuite » dans des fours fonctionnant près des carrières de pierres de Roccaforte, en utilisant probablement comme matière première, les résidus d’équarrissage des moellons. Le bois de chauffe était extrait des hêtraies alors encore denses qui tapissaient les pentes de l’ibac de Chaudol situé en face.

Cet ibac de Chaudol était aussi un site tuilier ancien qui connu ainsi un grand regain d’activité. Il trouvait sa raison d’être dans la présence sur place, d’un abondant combustible et d’un gisement argileux aux caractéristiques adéquates. Vu le travail des hommes, fort occupés par ailleurs, il est possible que ce travail concernât plus particulièrement les femmes ; pétrir l’argile, mouler les plaques de pâte argileuse sur leur « cuisse de nymphe »… Telle pouvait se concevoir la fabrication des tuiles « canal » nécessaires en grand nombre car contrairement à une idée reçue, il n’est plus question de tuiles romaines associant en alternance, éléments semi-cylindriques et plats (les tégulés) ; procédé trop long et minutieux à mettre en œuvre. La tuile canal de fabrication plus rapide et entièrement manuelle, se généralisera donc mais pourra toujours « poser » quelques problèmes de standardisation… liés aux « rondeurs » des Pennoises ?

Le travail de bûcherons et charpentiers devait sans doute être aussi intense pour fournir poutres, chevrons, linteaux, planches,… alors presque exclusivement en chêne comme il apparaît dans les plus anciennes bâtisses ou à la faveur de rénovations. A noter d’ores et déjà que l’activité forestière continuera à croître au point d’atteindre un stade de déforestation critique et qui culminera au… XIXème siècle ! Les belles frondaisons vertes qui meublent nos collines et font notre admiration aujourd’hui, correspondent à des bois jeunes qui ont à peine plus d’un siècle. Le paysage de nos ancêtres était plutôt… « pelé » et dès le XIème siècle !

2 - Les murailles de défense : il faudra préférer cette expression plutôt que le terme de « rempart » un peu trop prétentieux, pour désigner l’enceinte du village. En effet, il s’agit d’un simple mur de trois à quatre mètres de haut et atteignant à peine un mètre d’épaisseur. A intervalle, il était percé de meurtrières pratiquement à hauteur d’homme et ne nécessitait donc pas de coursive. Il n’en subsiste que deux éléments ruinés au sommet du village, plus l’encadrement plein cintre d’une ancienne poterne. Ce n’est pas facile mais les indices existants permettent néanmoins de proposer un schéma d’ensemble de ces fortifications (cf. Pl. V)6. Le système de défense était de type mixte, c’est-à-dire qu’il combinait en les juxtaposant, une succession de murailles et de maisons-fortes (cf. ci-dessous), histoire de joindre « l’utile au désagréable » ! Partons du point culminant du village (str. s.) où se situe le belvédère et se dresse le fameux pigeonnier (seconde édition du XIXème) construction hautement symbolique et qu’une légende particulièrement tenace, persiste à vouloir considérer comme la transformation d’un « ancien donjon »7 ; idée facile et tentante à proposer bien sûr …

Le belvédère en question, constituait un site naturel d’observation qui ne supportait aucun édifice. Point de vue ultime et plongeant, il permettait déjà d’exercer une surveillance tout azimut bien suffisante. Il n’aurait servi rigoureusement à rien de le surélever de quelques mètres au moyen d’une petite tour de guet pour en augmenter artificiellement la portée ! le belvédère était fortifié dans la mesure où il constituait un point de départ pour les murailles de défense qui se refermaient sur lui, formant un angle droit. Sa branche orientale suivait la falaise surplombant l’ibac de La Penne sur quelques dizaines de mètres, puis bifurquait vers le Sud en bordure de la propriété d’Authier pour rejoindre un bloc de maisons-fortes chevauchant la route d’accès à la place du village (entrée B). Ensuite, il faut contourner une agglomération de maisons pour retrouver la muraille au delà de l’église paroissiale dont l’abside-tour percée de meurtrières et en saillie, était intégrée au système de défense. A peu de distance d’une dernière maison-forte s’appuyant contre l’église, la muraille devenait bifide pour laisser place à deux murs de soutènement disposés en espalier et peut-être crénelés à l’origine. Celui du bas étayé par de nombreux contreforts, s’appuie sur le jardin de J.C. Paban. Il était percé par la principale porte d’accès au village (A ; bouchée en retrait depuis) dont le portique s’est effondré il y a deux hivers et n’a toujours pas été relevé ! Cette voie d’accès en larges escaliers, était rapidement couverte par des maisons-fortes et rejoignait le « pontis » actuel. L’autre mur de soutènement qui relaie le précédent vers le haut, est constitué par une série d’arches formant niches ; il s’appuie contre le pré dit « du château ». Un large escalier tournant aujourd’hui semi-ruiné, permettait de relier les deux plans. Quant à la muraille proprement dite, elle barrait à la perpendiculaire et vers l’Ouest les deux murs précédents, pour remonter vers le Nord en formant un L renversé. Elle se terminait sur la seule poterne encore debout du village, au coin du cabanon de C. Augier et servant de portique d’entrée à la propriété de G. Giraud (entrée D). Enfin, la muraille reprenait après un angle droit au moins sur quelques dizaines de mètres jusqu’à un ancien calvaire en fer forgé et un ancien substratum maçonné aujourd’hui disparus mais que nous avons connus. Ensuite il faut retourner au belvédère.

La branche occidentale de la muraille de défense suivait aussi en surplomb le ravin de l’ibac, en contournant par le Nord la propriété J. Bruschi après avoir longé l’escalier d’accès au belvédère aujourd’hui presque totalement éboulé. Un peu plus sinueuse, elle s’appuyait sur un banc naturel et conglomératique de la base de l’Eocène, redressé à la verticale et remontant vers le Castauras. Presque arrivée sur le plateau, elle s’appuyait sur une autre poterne d’accès au village (entrée C), aujourd’hui disparue mais il en reste le remblai maçonné incrusté dans la ravine adjacente. De là partait le chemin muletier conduisant à Chaudol ; pratiquement horizontal, il suivait une courbe de niveau à flanc du large ravin marneux de l’ibac de La Penne. Vu la nature du terrain et faute d’entretien, ce chemin a complètement disparu, lessivé par l’érosion. Par contre, il est toujours là et reprend dès que l’on entre dans la partie demeurée boisée mais dépendant maintenant de l’ibac de Chaudol. Une question importante se pose maintenant : comment se reliaient les deux branches de muraille ? Ou, comment joindre les deux dernières poternes d’accès C et D qui viennent d’être placées ? Si ces portes existaient, c’est bien parce que des murs adjacents existaient aussi… ou étaient prévus !

La raison d’être d’une enceinte de protection est bien de pouvoir se refermer sur elle-même ou contre un obstacle naturel. Or, entre la poterne « Giraud » et celle donnant accès à Chaudol, se situe le Castauras et la partie la plus sensible du système de défense pennois. Le plateau domine le village et s’il n’est pas barré, autant faire son deuil de toute idée de vouloir fortifier le site. Oui mais voilà ! Pour achever le travail il eut fallu construire dans des conditions très difficiles et coûteuses pour tous les intervenants : escalader la forte pente rocailleuse permettant d’atteindre ledit plateau puis sur le plat, suivre la ligne de brisure séparant sa partie plane de la pente qui rejoint le village ! Nous avons vainement cherché sur ce trajet et alentour la trace de la moindre fondation. Aussi notre hypothèse est que la ceinture fortifiée du village de La Penne ne fut jamais achevée. D’autant que la bonne volonté des habitants corvéables avait eu largement le temps de se saturer par d’autres travaux imposants et imposés qui les concernaient plus directement et en priorité, à suivre…

3 - Les maisons-fortes : on ne peut exiger d’une population éparpillée qu’elle se regroupe en agglomération si en premier lieu, on ne lui donne pas la possibilité de construire de nouvelles maisons mais en observant certaines contraintes. Il apparaît clairement en effet, que l’habitat en question sera de type modulaire et standard. Cette unité de construction a la forme d’une tour carrée et si d’aventure par la suite elle demeure isolée, l’appellation de « pigeonnier » (par ressemblance) lui restera. Le module de base est constitué de la façon suivante : - au sol, une pièce « aveugle » en principe voûtée, dont les seules ouvertures étroites sont des meurtrières ; l’accès se fait par le plafond. Cet élément est souvent encastré dans le rocher donc en semi-remblai surplombant une rue ou un chemin ; -au dessus se situe la pièce à vivre principale, à la fois salle et cuisine, sans oublier la trappe permettant d’accéder à la cave ; elle seule possède une porte ouverte vers l’extérieur et en secteur plat on y entre par une échelle amovible ; encore au dessus est une dernière pièce servant de chambre à coucher et accessible par un très étroit et raide escalier maçonné ou une échelle de meunier. Enfin, chapeautant le tout, un toit monopente à tuiles-canal protégeant un grenier. Pour les familles nombreuses, deux modules ou plus, seront juxtaposés et parfois légèrement décalés en hauteur en raison des irrégularités du substrat rocheux. De telles additions ont pu être prévues d’origine mais le plus souvent elles sont intervenues par la suite et rendues communicantes latéralement. Ce sont ces maisons modulaires surtout celles s’alignant dans le prolongement des murailles de défense qui complèteront le système de fortification, d’où leur nom de maisons-fortes. En réalité, c’est l’inverse qu’il faut comprendre : celles-ci ont d’abord été construites au gré du relief mais sans ordre préconçu et ensuite seulement, l’édification de murailles est intervenue pour compléter le dispositif et souder l’ensemble. A noter que toutes les habitations seront conçues d’après ce plan même celles se situant à l’intérieur de l’enceinte. Sans doute pour accabler de flèches un ennemi qui aurait franchi celle-ci, même au fond de la dernière ruelle !

Granges et écuries seront construites de façon identique, surmontant à l’origine des caves voûtées et aveugles. Très tardivement certaines seront transformées en appartements et surélevées (cas par exemple, du château dit « d’habitation » de l’hoirie Paban, de l’auberge, de la maison des hoirs Conil / Bresch,…). En plus, les maisons actuelles repérables comme anciennes maisons-fortes au village, en dépit de transformations ultérieures mais possédant toutes des caves voûtées pourvues de meurtrières (éventuellement bouchées ou au contraire agrandies), sont celles des familles : Augier, Bordesoules, Dalmasso, l’îlot Daumas-Roux / Jeannot, Gondran, Roman (Antoine) / Jourdan et enfin la mairie, ancien presbytère. Certaines ont été beaucoup trop modifiées pour être reconnaissables mais en faisaient probablement partie : celles de l’îlot, Roman (Bernard) / Amalberti / Raybaud, de Motto ou de l’îlot Pourchier / George, dans le prolongement de la mairie.

Cette rubrique ne peut s’achever sans évoquer une peinture du village datant de 1850 environ.8 Elle conduit à faire deux constatations : - primo, toutes les habitations autres que celles qui viennent d’être énumérées, n’existaient pas encore à cette date. Beaucoup seront construites suite aux « grands travaux » d’urbanisme qui remodelèrent assez profondément le village vers 18709 ; - secondo, plusieurs grosses maisons probablement « fortes » présentes encore en 1850 ont disparu depuis, notamment un important groupe situé dans l’Est de l’agglomération, au point que son centre de gravité s’y trouvait déplacé. Des modules amalgamés ou juxtaposés s’alignaient sans discontinuité depuis le jardin d’Authier / ancien four Conil, enjambaient la route (porte B), occupaient l’emplacement des jardins Blanchard et Roux Denise, puis bifurquaient à angle droit pour se souder à l’îlot Pourchier-George déjà mentionné ci-dessus. Enfin, deux maisons bouchaient l’intervalle entre l’église et l’auberge (ancien bâtiment, ex-Caramagnol).

4 - le « château-forteresse » et l’église St Pierre de La Penne.

Les tous premiers seigneurs de La Penne qu’ils aient eu ou non l’intention de résider en ce lieu, exigèrent bien sûr, que soit construit le symbole de leur pouvoir seigneurial local c’est-à-dire un château, au sommet du village « castral » ; ce qui fut fait.10 Son appellation de « château ou château-forteresse » qui lui fut attribuée ultérieurement était bien pompeuse car il s’agissait d’une simple tour carrée ne méritant même pas le nom de « donjon » ! Elle était encore debout en 1776 mais réduite à une simple « masure ». L’emplacement qui fut choisi se confond avec la propriété actuelle de J. Bruschi mais le site ayant été complètement remanié, il ne subsiste rien aujourd’hui des anciens bâtis. Toutefois, nous avons bien connu la plate-forme semi-circulaire en remblai qui supportait la tour, faite de gros moellons de calcaire à Nummulites à peine équarris et imbriqués sans joint de mortier. Elle comportait encore à sa surface, un ancien sol fait de larges dalles rapportées en pierre naturelle et qui permettait à un précédent propriétaire (Félix Conil) d’y fouler sa récolte de blé au milieu du XXème siècle.

Le choix de cet emplacement n’était pas quelconque et répondait à une logique militaire parfaite. La tour était située en bordure du chemin descendant du Castauras et occupait donc une position « en sentinelle », face à la voie d’accès au village la plus facile et véritable talon d’Achille du système de défense. Compte-tenu de la plate-forme susdite et de sa superficie, l’emprise au sol de la tour ne devait pas excéder 30 m2. On sait qu’elle était composée de deux étages : - le rez-de-chaussée servait d’écurie et de remise ; - le premier étage était une salle ; - deux chambres constituaient le dernier étage habitable. La terrasse de toit pouvait être crénelée et devait offrir une vue rasante sur le plateau du Castauras mais nous n’en sommes pas sûrs. Les estimateurs-huissiers du XVIIème siècle, ne se doutaient pas qu’une description un peu moins sommaire, nous aurait été fort utile. Quoi qu’il en soit, il est parfaitement clair que cette tour du XIème ne doit pas être confondue avec le « pigeonnier » du village11 ; les deux emplacements sont distants de plus de 100 mètres et en 1685, un élément du mur d’enceinte reliait encore la Tour au Belvédère en suivant « le vide » (la dépression) qui les séparait (d’après l’acte de saisi). En conséquence, il est grand temps que ce genre de légende cesse car il bénéficie toujours d’un large écho dans les médias (cf. supra).

En l’intégrant au système défensif, les seigneurs avaient prévu en toute logique, une alimentation en eau potable de la communauté. Pour cela, une fontaine fut bâtie et encastrée dans la pente montant au Castauras, en face de la Tour et qui existe toujours mais « à sec ». Par une canalisation en céramique et enterrée, l’eau d’une source résurgente du plateau au pied du collet, était captée. Aujourd’hui pratiquement colmatée, son débit devait être conséquent à l’époque car sa surverse est responsable du creusement du profond ravin qui limite le village au Nord, ni plus ni moins ! Ainsi s’achève tout ce que nous pouvions écrire sur les « fortifications » du « castrum de La Penne » dépouillées de leurs légendes. Mais les devoirs des seigneurs laïcs ne se limitaient pas à la supervision de constructions militaires et civiles, il fallait aussi veiller à l’édification d’une église paroissiale pour la liturgie communautaire de la nouvelle agglomération. Plus tard ou dans les bourgs importants, les seigneurs feront bâtir de grands « châteaux d’habitation » plus ou moins fortifiés comprenant une chapelle seigneuriale mais à usage privé et il ne faut pas les confondre. Pour l’heure, il ne s’agit pas de cela et le lecteur l’a compris, la Tour de défense en question, n’a pas l’allure d’une demeure seigneuriale et tout au plus, pouvait-elle servir de gîte provisoire ou d’étape pour une poignée de cavaliers mandatés par le seigneur vivant sous d’autres cieux. Ainsi, il s’avérait doublement nécessaire de construire un lieu de culte intégré au village pour le service religieux dû à ses habitants et éventuellement, au seigneur de passage. Mais alors, n’y a-t-il pas double emploi avec la chapelle Ste Marie du Plan ? Certainement pas. Celle-ci a largement précédé dans le temps l’église du village et à l’époque, ce dernier n’existait pas encore. Il s’agissait en priorité de christianiser des Bérétins encore dispersés dans le Plan de La Penne pour les focaliser en urgence, sur un nouveau lieu de culte. Puis les décennies voire les générations passant, les résidents ont peu à peu et laborieusement édifié leur « agglomération » et il fallait leur attacher un nouvelle église, normalement comme en tous lieux, solidaire du village. Elle sera dédiée à St Pierre, ce qui suggère que les premiers desservants furent aussi les moines-prieurs du Puy. C’était la dédicace préférée des moines qui ainsi manifestaient leur attachement « direct » à Rome et…au pape ! En quelque sorte, un pied de nez adressé à… l’évêque du coin (Glandèves).12

L’église paroissiale de La Penne est une petite chapelle qui a subi plusieurs remaniements en au moins trois étapes ou plutôt quatre. Actuellement, elle présente une nef à deux travées dans le même axe sous voûtes en berceau plein cintre mais de tailles différentes.

1 - la première travée la plus basse dite du « chœur » et se terminant en cul-de-four, pouvait constituer la chapelle initiale (XIème siècle) . Intégrée au rempart et en saillie, elle participait comme déjà vu, au système de défense par ses meurtrières. Peu profonde mais pourvue d’une petite porte latérale (bouchée) elle mériterait juste le qualificatif de chapelle oratoire.

2 - dans un deuxième temps, l’édifice s’augmente de la seconde travée plus haute mais pas aussi longue que l’actuelle (jusqu’à la hauteur de la tribune exclue). Cette seconde église pourrait dater des XII - XIIIème (croix palmée rouge du Temple sur un pilier).

3 - Dans un troisième temps, une chapelle latérale dédiée à St Etienne13 et une sacristie seront ouvertes au XVIème siècle sur le flanc Ouest, constituant ainsi la troisième église.

4 - La quatrième et actuelle église (1871) se caractérise par l’approfondissement de la nef, l’installation d’une tribune et surtout, la construction du clocher. Le tout rendu possible par la démolition des maisons-fortes adjacentes dont une s’appuyait contre l’église précédente en lieu et place des futurs clocher et tribune.

Remarques importantes : il y a une quinzaine d’années, le crépi intérieur de l’église fut brutalement et systématiquement décapé jusqu’à la pierre. Un peu trop tard, on s’aperçut que les enduisages successifs cachaient des fresques et deux silhouettes de saints personnages ont pu être préservées in extremis ! L’un d’eux au centre du chœur, révèle tous les attributs de St Pierre tenant ses clefs (et le patronage de l’église si besoin est encore). Présentement, les contours et les couleurs de ces peintures vénérables non protégées, s’altèrent à grande vitesse. Cette anecdote d’un saccage, conduit à deux enseignements :

a) - Très tôt à l’époque médiévale, les religieux ont soigneusement fait enduire les murs intérieurs de leurs églises pour faire dessiner sur la couche encore fraîche, des scènes et personnages célèbres de la Bible ou des Evangiles. Non pas pour satisfaire un simple besoin de décoration mais pour enseigner par l’image aux Fidèles analphabètes et encore ignares en liturgie, ce qu’ils devaient savoir en matière de credo et de catéchèse. C’était la « B.D. » du temps ! Donc si par chance, de vieux enduits de chaux grasse protègent encore les parois de nos églises et si les moyens manquent pour les faire traiter par des spécialistes compétents, il vaut mieux s’abstenir pour préserver l’avenir.

b) - Tous les architectes responsables des « monuments historiques » s’accordent pour dire et redire régulièrement que les vieux murs, a fortiori s’ils ont été bâtis avec de mauvais ou médiocres moellons, doivent impérativement être protégés par un enduit à base de chaux, sur leurs faces intérieure et extérieure.14 La mode de la « pierre apparente » est une hérésie particulièrement dans nos régions et répond à un engouement « de facilité » relativement récent et fort préjudiciable quand il s’agit d’édifices publics ou de façades d’immeuble. Nos Anciens se sont toujours appliqués à crépir leurs murs et à les maintenir en l’état, au moins selon la technique « à pierre vue » et moins pour masquer la pauvreté du sous-œuvre que pour préserver la solidité de la construction contre l’érosion et les intempéries. Passe encore pour les cabanes, les bergeries,… et les murailles de défense !

L’église d’une paroisse est un bon indicateur de la richesse économique d’un pays. Le clergé incitait ses habitants, leurs ouailles, à consentir un effort financier et à investir beaucoup de leur temps soustrait aux labours, pour édifier le plus beau lieu de culte et plus tard, le plus fourni en mobiliers sacrés mais… à la mesure de leurs possibilités ; c’est une évidence ! Faisons donc une comparaison rapide avec les autres établissements religieux du secteur. A Ascros (en fait, la Scros : ou arête séparant deux bassins en ligure), l’église St Véran est contemporaine de la première chapelle pennoise et de conception identique, donc approximativement du XIème. D’emblée conçue plus grande à l’échelle du village, elle a donc peu été remaniée par la suite mais surtout, la qualité et la régularité de ses parements extérieurs, le soin apporté aux jointements, font de cet édifice religieux un modèle du genre, symbolisant au mieux l’architecture paroissiale de cette époque en montagne. Ailleurs, à Saint-Antonin, Saint-Pierre, La Rochette, Sallagriffon… il n’existe plus de monuments très anciens. Ces communautés s’étaient données les moyens de reconstruire entièrement leur église à l’époque du « baroque » (XVIIème- XVIIIème). Ce ne fut donc pas le cas de La Penne où le bâtiment sacré, « rafistolé » au fil des siècles et de façon très rustique, fait incontestablement « pauvre ». Mais pour ses habitants, c’est une « cathédrale » et ils y tiennent ! D’autant qu’elle reflète les sacrifices et efforts permanents de leurs ancêtres pour maintenir en vie la paroissiale, en dépit de faibles moyens surtout si au début, ils n’étaient pas très consentants. Ce témoignage des temps passés mérite bien toute notre attention et notre respect.

En conclusion, les Bérétins du Plan « de la Val » ont certes obéi et construit le castrum de La Penne mais manifestement à l’économie ! La plus grande sobriété a présidé pour l’édification d’une enceinte et d’une tour de défense, plus pour satisfaire une question de principe que pour respecter les règles élémentaires de l’architecture militaire pourtant très rudimentaires à l’époque et très probablement, seulement réalisés en partie pour ce qui concerne la première. Quelques volontaires futurs résidents ont construit leur maison, granges et étables, puis une petite chapelle-oratoire qui devait leur paraître bien suffisante et adaptée à leurs récentes obligations de culte. Tous les indigènes du Plan ont-ils seulement répondu aux injonctions des seigneurs d’avoir à migrer sur un nouveau site ? Et lesdits seigneurs ont-ils été suffisamment forts et présents pour les faire respecter ? On peut en douter sérieusement. De longues norias de mulets lourdement chargés de matériaux convergeant sur les chantiers depuis Chaudol et l’Arène, sont facilement imaginables mais conduites par des Pennois déjà conscients de l’inanité de leurs durs efforts ? C’est fort possible car bientôt et comme un reflet de résistance, des hameaux ou quartiers vont se constituer (Pinaud, La Crouette,…) et nombre de paysans se maintiendront « à l’écart » de cette aventure. Non, le Plan de La Penne (l.s.) de par son étendue et sa topographie très cloisonnée, ne se prêtait pas à un regroupement et de nos jours encore, le village éprouve quelques difficultés à jouer son rôle de pôle d’attraction. Est-ce un héritage du XIème siècle ?

Les réalisations furent à la hauteur des moyens modestes engagés mais néanmoins pénalisants pour des habitants à faibles ressources et de ce fait, La Penne va devenir un modèle sinon « la référence en Provence » pour montrer jusqu’où pouvait aller l’exigence des seigneurs. Des limites extrêmes à leur ambition et à ne pas dépasser, ont été ici atteintes en matière de construction d’un village castral. Une telle situation ne pouvait capter l’attention des chroniqueurs contemporains aussi nous manquons cruellement de données pour meubler notre schéma d’ensemble. Cependant, le pape Grégoire VII confirme en 1079 à l’abbé Bernard de St Victor, la possession des églises paroissiales vouées à St Pierre du « castel de La Penne » et de Bonvillar (Puget-Figette) entre autres établissements (St Victor n°843). Ce qui signifie que notre village était probablement achevé vers le milieu du XIème siècle. On ne peut être plus précis.

Parmi les principaux acteurs locaux de cette épopée et au plus haut niveau, ont été présentés précédemment les deux cousins au second degré, déjà d’une seconde génération sous les conquérants : Lambert de La Penne (1037) et Galburge. Le premier fortuitement car il fut témoin de la donation d’une église, St Etienne de Gattières, faite par Amic de Vence en faveur des moines de St Victor (St V. n°789) ; mais il y a peut-être aussi une relation à établir avec l’existence du lieu-dit « champ de Lambert » dans notre contrée ? La seconde parce qu’elle possédait quelques biens à Chaudol et y encaissait les taxes du « fournil ». Elle partageait la coseigneurie du lieu avec son autre cousin (?) Jean de Bonvillar aussi coseigneur de La Rochette (avec Isnard d’Aygulf et son épouse Béatrice) en 1044 (St V. n°783). A part peut-être ceux de La Rochette-Bonvillar, ces autorités ne résidaient probablement pas dans ces terroirs. Par contre, il pouvait en être autrement pour certains cultivateurs de Chaudol comme Etienne-Maurin qui possédait le « champ long » près de l’église St Raphaël mais pas Raimbaud qui disposait d’une terre sans habitation (vinea), toujours à la même époque. C’est tout, les Pennois et les Chaudoliens du XIème, maîtres ou paysans, étaient vraiment des gens discrets !

Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - cf. C. AUGIER : Essai de généalogie - Tome I - La Penne, 1997.

2 - J. PRIEUR et D. DAVIER op. cit. cf. note 9 p.58.

3 - Un modèle typique de ces chapelles rurales ayant conservé toute son authenticité, peut encore être admiré sur le bord de la route entre Sigale et Roquestéron. Il s’agit de N.D d’Entrevignes.

4 - Raymond COLLIER : la Haute Provence monumentale et artistique - Digne, 1986.

- Philippe de BEAUCHAMP : châteaux, villages et ouvrages défensifs des Alpes-Maritimes - Edisud, 1991.

5 - revoir aussi les notions de géologie présentées en Introduction.

6 - D’après l’analyse stéréoscopique de photographies aériennes de l’I.G.N.- (travaux de l’auteur).

7 - Revue « Nice-Historique » n°3 - juillet/septembre 2000.

8 - tableau appartenant à la famille DURAND de LA PENNE.

9 - C. AUGIER : op. cit. note 16 p.405, Tome II.

10 - Nous connaissons son existence et hélas, sa description trop sommaire, par un acte d’huissiers en date du 27 avril 1685, venus saisir ce château en raison des dettes accumulées par ses « propriétaires » et ceci, à la demande du seigneur de La Penne, alors Pierre André de Raimondis (cf. supra) aussi lieutenant-général de la sénéchaussée de Draguignan (cf. ultérieurement).

11 - Même sa première édition du XVIeme qui a depuis laissé la place à l’actuelle, du XIXème.

12 - St Pierre et non pas « St Roch » comme l’indiquent certaines publications (cf. supra). La procession de St Roch est un rite commémoratif annuel qui se déroule le 16 août, le lendemain de la fête de l’Assomption.

13 - Le capitaine Jean Antoine SIGAUD dit « AUTHIER » voudra y avoir sa sépulture (testament du24/08/1620)

14 - « Monuments Historiques » - Le Pays niçois - n°139 - juin-juillet 1985.