D - LA « RECONQUISTA » ESPAGNOLE A SES DEBUTS

Le mot de reconquista est bien connu, il est pourtant impropre ! Il serait plus juste de parler de « conquista hispañola » car on ne peut reprendre ce que l’on n’a jamais possédé. En effet, c’est en voulant supplanter la religion d’état chrétienne arienne que les chrétiens catholiques ont déclenché la guerre civile dans la péninsule wisigothique (cf. supra). Une guerre de Cent-ans qui s’acheva en 711 grâce à l’arbitrage « musclé » de l’Islam et son armée arabo-« sarrasine », surtout berbère et c’est ainsi que l’Espagne devient mozarabique dans les conditions que nous connaissons déjà et elle le demeurera très longtemps. Maintenant, les catholiques romains pensent être en mesure de pouvoir relancer par les armes leur tentative d’hégémonie à la fois religieuse et politique. On ne peut parler non plus à ce propos, de « grand événement » ou de « guerre sainte » pour une affaire qui va s’étaler sur près de huit siècleset ne s’achèvera qu’en 1502 ! C’est une véritable tranche d’histoire dont il s’agit, certes conflictuelle mais avec ses hauts et ses bas, ses avancées et reculs, ses longues périodes de paix où la plus belle civilisation de l’Occident pourra même continuer à se développer, ses phases de « croisades », ses périodes de compromissions où les alliances se font et se défont, ses conflits satellites opposant les Chrétiens entre-eux, les Islamistes entre-eux (africains, orientaux, hispaniques,…), etc… L’Espagne de ce temps ? Un véritable microcosme du Moyen Age au sens le plus large et complet, puisque nous le prenons en charge au haut Moyen Age pour ne le quitter que sous la Renaissance et tous les Européens viendront y « faire un tour » ! Mais bien entendu, dans cette toile de fond pour l’Europe, ne sera pris en considération ici que son arrière-plan du XIème siècle. Déjà très riche en enseignements, il nous intéressera à plusieurs titres en tant que Pennois ; non seulement parce que des Provençaux ou des Nissards partiront combattre en Espagne et certains y mourir, mais aussi parce que très bientôt, des seigneurs espagnols plus précisément catalans, vont devenir « copropriétaires » dans les Provences et prétendront être des suzerains pour les Chanencs. Aussi parce que la péninsule va devenir un champ-clos pour l’activisme papal et les intrigues de ses chantres, un berceau pour la future Inquisition ! Enfin et surtout, n’oublions pas que la civilisation mozarabique est le phare qui éclaire toujours l’Europe.

§ - La civilisation de l’Espagne sous les Omeyyades de l’an Mil.

Nous avions laissé les Mozarabes d’Espagne, certainement le peuple le plus heureux de notre hémisphère, sous le règne enviable du très éclairé prince Abd er-Rahmân III (912-961, cf. p.349 et suivantes). Le calife avait su prendre en charge et développer un monde de civilisation à nul autre comparable, sans doute celui d’une autre planète pour le Moyen Age ! Et cela va continuer au moins jusqu’au XIIIème siècle. Tous les esprits supérieurs seront incités à exprimer leurs idées, à étaler leur savoir-faire dans tous les domaines, scientifiques, littéraires, philosophiques,… dans la plus grande liberté religieuse, pour le plus grand bien de leurs semblables moins favorisés et de la société. S’il est permis de faire un choix et de placer en exégèse une seule de leurs découvertes et diffusions, nous prendrions celle du papier !

La découverte proprement dite est antique et chinoise mais fondée sur l’utilisation très coûteuse de tissus soyeux. On préféra alors utiliser le papyrus égyptien cependant de faible diffusion car les pharaons voulaient en conserver le monopole de fabrication. Il faut attendre le procédé du parchemin (fine peau animale tannée) venu d’Asie mineure (Pergame) vers le second siècle de notre ère, pour assister à une certaine généralisation de l’écriture en Europe. Mais ce support demeurait fort cher et ne pouvait constituer un vecteur déterminant pour diffuser la culture,… pardon, la théologie. En effet, le moine copiste numérotait ses premiers feuillets originaux, par exemple un extrait d’évangile et à valoir pour tous les pays ! Les autres moines résidants dans des monastères parfois très éloignés et désirant à leur tour faire des copies de ces textes, devaient emprunter la première reproduction numérotée mais en versant une forte caution, suffisamment dissuasive par son montant pour assurer le retour du document de référence et ainsi de suite…

Ce sont les Arabes d’Orient qui eurent le mérite de réinventer le papier en utilisant comme matière première, la simple fibre végétale issue de la paille, de l’alfa, du roseau,… ou tout autre résidu cellulosique largement disponible en tout lieu. Bien entendu, les califes de Cordoue importent aussitôt le procédé de fabrication pour le divulguer dans la péninsule avec un siècle d’avance sur le reste de l’Europe. C’est ainsi que le papier devient le support universel pour l’écriture, donc pour la culture, disponible à discrétion pour un prix abordable et accessible au plus grand nombre. D’où le développement du livre, reliure « de maroquin » (de… Maure !) qui remplace le codex (ligature de feuillets de papyrus ou de parchemin).1 Ils vont proliférer notamment sur les rayons de bibliothèques publiques (70 dans tout le pays). Une véritable course pour la richesse de leurs décors et enluminures s’engage. Les plus belles réalisations vont s’arracher à prix d’or au cours d’enchères spécifiques que fréquentent assidûment de fortunés amateurs. Mais les bibliothèques publiques ne sont pas réservées aux seuls érudits et lettrés !Sans le papier, les responsables musulmans n’auraient pu créer 27 écoles primaires dans la seule Cordoue et ouvertes à tous, garçons et filles, payantes pour les riches, gratuites pour les pauvres et surtout, il n’aurait jamais été question d’universités ! L’enseignement primaire se généralise à toutes les villes mais à Cordoue, Grenade, Tolède, Séville, Murcie, Almeria, Valence, Cadix, il se prolonge par un enseignement supérieur dispensé dans des collèges, en principe rattachés aux mosquées mais où professent des laïcs de toutes confessions, sur des matières « universelles », c’est-à-dire touchant à tous les sujets, sans tabous ni exclusives. On y enseigne donc les « universités », dans ces premiers établissements européens ! Des livres pour tous ? C’est fantastique, mais pour véhiculer quelles idées, quelles techniques ?

Dans le domaine de la littérature et de la philosophie2 : théologiens, grammairiens, rhétoriciens, philosophes, lexicographes, anthologistes, historiens et généalogistes (nouvelles générations succédant à des maîtres déjà vus, cf. p.352) vont pouvoir correspondre, éditer leurs œuvres plus facilement. Un des plus célèbres théologiens et historiens de ce temps, Abu Muhammad Ali ben HAZM (994-1064) vizir chez les Omeyyades à Cordoue, publie le « Livre des Religions et des Sectes », premier essai mondial de religions comparées et qui le demeurera longtemps. Faisant autorité en Occident, il est souvent consulté notamment par les judaïques et les chrétiens et son opinion sur le catholicisme pourrait nous intéresser :

« Les chrétiens (catholiques romains) peuvent se glorifier de princes sagaces et d’illustres philosophes (théologiens). Pourtant, ils croient que Un est Trois et que Trois est Un ; que l’un des Trois est le Père, l’autre le Fils et le troisième l’Esprit ; que le Père est comme le Fils mais le Fils n’est pas comme un fils ; que l’homme est Dieu et pas dieu ; que le Messie a existé de toute éternité et fut néanmoins créé,… puis flagellé, souffleté, crucifié et que durant trois jours l’univers fut sans maître,… ». Formule lapidaire et ironique pour stigmatiser les plus grands schismes de la chrétienté depuis Sabellius.

Dans le monde profane et bien avant Mme deStaël (+1817), les princesses musulmanes et les dames de la haute société, comme Mugha ou Wallada (+1087), tenaient salons pour disserter sur la condition féminine. Au delà du droit et de leurs situations matérielle et familiale déjà estimées des plus élevées, les femmes souhaitaient autre chose et un peu plus de considérations en tant qu’être et non pas objet convoité pour le seul plaisir de l’homme ou la procréation (cf. supra). Chantres de la liberté sexuelle, elles veulent néanmoins la soumettre au « désir amoureux » qui s’exprime avant tout à travers la poésie et l’amour « platonique ». La promotion sinon l’idéalisation de la femme devient un thème préféré des poètes que ne retient pas la licence des vers et au sein d’institutions littéraires maintenant financées par le mécénat des califes ou des émirs. Dans ces salons on évoquait la mémoire de Saïd ibn Judi (+897), jeune et beau « gentilhomme, courageux, cavalier accompli, éloquent et poète de talent, maître dans le maniement des armes,…qui exerçait un énorme pouvoir de séduction sur les femmes » (Dozy). Ce fut un ancêtre pour tous les troubadourset c’est grâce à quelques amateurs éclairés ayant pu séjourner dans les cours califales que plus tard, l’idée de l’amour courtois pourra faire son chemin en particulier dans le Sud de l’Hexagone. Les racines de ce nouveau concept émane donc de la civilisation mozarabique.

Dans le domaine des sciences et de la médecine : nous savons déjà qu’ils sont de prédilection pour les Sémites islamistes et hébreux. L’astronome Maslama ibn Ahmad (+1007) le premier, importe en Espagne les connaissances acquises en Orient et entre autres, les « Tables astronomiques » du fameux al-Khwarizmi ; c’était aussi un chimiste qui découvre les propriétés de l’oxyde de mercure et le produit à partir du « vif-argent » natif. Mais le plus grand, à la renommée internationale, est certainement Ibrahim al-Zarkali(1029-1087) de Tolède. Il était le seul à pouvoir fabriquer des instruments fiables pour l’astronomie (lunettes, astrolabes,…) ; démontre pour la première fois, l’apogée solaire dans le système stellaire et écrit les « Tables de Tolède » sur les mouvements planétaires et toujours au fondement des connaissances actuelles. Copernic (+1543) lui-même, reconnaîtra que toute son œuvre fut sous-tendue par celle de Zarkali. A noter que l’Eglise catholique et ses savants ecclésiastiques, considéraient que la Terre était plate et qu’il était hérétique de penser autrement ! Quand nous prétendions que chrétiens et musulmans ne ramaient pas sur la même planète, ce n’était donc pas une simple image…

Nous connaissons déjà la réputation des Sarrasins dans les sciences médicales, notamment en pathologie, pharmacopée et techniques hospitalières. Au XIème siècle, ils vont se tailler une renommée en chirurgie grâce au précurseur Abul Kasim al-ZAHRAWI (936-1013) médecin à la cour de Cordoue et plus grand chirurgien de son temps. Dans la chrétienté on le connaissait sous le nom « d’ALBUCASIS ». Son al-Tasrif (encyclopédie médicale), trois tomes de chirurgie traduits en latin, servira de bible pour les praticiens européens jusqu’au XIXème siècle ! « Tous les seigneurs d’Europe venaient se faire opérer à Cordoue » (W. Durant).

Dans les domaines de l’urbanisme et de l’architecture : c’est ici que l’on mesure au quotidien, les bienfaits d’une civilisation au mieux des intérêts d’une population qui ne recherche pas toujours les mêmes jouissances que ses élites et n’a pas forcément les mêmes sujets de satisfaction. Le califat pouvait bien éditer un annuaire des célébrités comportant 60 pages et les plus grands noms de poètes, juristes, médecins et savants, ce qui comptait pour l’habitant par exemple de Cordoue, la ville la plus grande et urbanisée d’Occident, c’est qu’il disposât de l’eau courante dans son appartement. Il logeait dans des immeubles à étages, alternant avec des hôtels particuliers et de nombreux hammam (bains publics) qui pouvaient s’aligner sur 10 km de long. Il déambulait dans des rues pavées à trottoirs surélevés, éclairées la nuit par des réverbères. Les îlots de constructions étaient entrecoupés d’allées-promenade, de grands parcs arborés et fleuris bien entretenus. Il pouvait traverser le Guadalquivir en empruntant un pont de pierre de 17 arches, de 11 mètres de portée chacune. Chaque cité importante avait son alcazar (al-Ksar = château) plus palais que forteresse, aux décors les plus raffinés pour le plaisir de son émir… Mais le musulman de la base sait aussi trouver son bonheur en fréquentant de belles mosquées et celui de Cordoue était très fier de posséder la plus magnifique d’Occident, la fameuse Mosquée bleue de 250 m. de long, aux 1290 colonnes, 11 nefs et 21 bas-côtés, éclairée par 200 immenses chandeliers à huile fonctionnant automatiquement. Son décor de mosaïques en verre émaillé était et restera, inégalé. Cette mosquée « n’a pas d’égale pour la dimension, la beauté du dessin, le goût de l’ornementation ou la hardiesse de l’exécution et même sous sa forme chrétienne diminuée, elle passe unanimement pour le plus beau temple musulman du monde » (al-Makkari, +1632). Tant mieux pour l’Espagne mozarabique, mais ce qui compte peut-être le plus pour nous est que cette construction fut rendue possible en utilisant pour les ouvertures et passages des arcs plein cintre, en ogive brisée, en « fer à cheval », dont la gracilité et la légèreté se retrouveront en partie deux siècles plus tard dans nos « cathédrales gothiques ». Mais les architectes européens auront beau sillonner l’Espagne un carnet de notes à la main, ils n’épuiseront pas toutes les trouvailles des ingénieurs sarrasins. Cette mosquée (de même que nombre de palais) avait des plafonds de bois sculpté, dorés et peints de motifs divers et « d’arabesques ». Les décorateurs de la Renaissance s’en inspireront… Or cet urbanisme élevé au niveau de l’art, était déjà en place à l’orée de l’an Mil !

Voilà la société schématiquement présentée, que les chrétiens d’Occident ont l’intention de détruire ! Nous allons voir pourquoi mais avant, une question importante devrait se poser. Elle est fondamentale bien que rarement soulevée par les chroniqueurs. D’où proviennent les capitaux ayant permis ce développement, sachant que les Mozarabes payaient peu d’impôts ou raisonnablement ? Essentiellement d’une activité économique très florissante basée sur, un commerce mondial hégémonique, une industrie de pointe, un artisanat universel et ingénieux mais aussi et cela est inédit, du mode d’investissement de leur fortune personnelle opéré par les califes ainsi enrichis. Ils ne thésaurisent pas ! Déjà, Abd er-Rahmân Ier (+788) grand rassembleur de main d’œuvre et très solidaire de son peuple, consacrait sa fortune au rachat de ses prisonniers de guerre sarrasins ou mozarabes sur les marchés d’esclaves. D’où une cohésion ethnique, un moteur pour l’économie, bien gérée par des gouvernants lucides et non pas éclatée sous une oligarchie despotique à velléités féodale ou impérialiste comme dans les royautés de l’Hexagone. Ensuite, un grand bâtisseur comme Abd er-Rahmân III (+961) consacra entièrement la sienne à financer les grands travaux ; néanmoins il trouvait les moyens d’entretenir un harem de 6000 concubines qui paraît-il, étaient heureuses et ne manquaient de rien ! Alors ? Qu’à cela ne tienne, Zahra une de ses favorites, utilisa son pécule pour donner du travail à 10.000 ouvriers et techniciens, durant 25 ans, attachés à la construction du palais royal « d’al-Zahra » près de Cordoue. Un élan était donné durablement.

Que la civilisation mozarabe soit devenue au XIème siècle un phare éclairant (toujours en pure perte pour l’instant) le reste de l’Europe, est maintenant plus compréhensible mais le plus grand bonheur peut occulter le retour du malheur si l’on y prend garde. N’oublions pas ce précepte philosophique inhérent à l’homme : l’abondance de biens peut faire abandonner tout sens moral à l’individu (cf. supra). La société s’engage immanquablement dans une fuite en avant orientée vers le plaisir et la seule jouissance permise par le progrès. En tête, caracolent ses couches moyenne et haute mais la société populaire a du mal à suivre. Il est connu en particulier, que l’ardeur religieuse décline à mesure que la richesse s’accroît et l’esprit de solidarité en sera la première victime. Si le mozarabisme avait pu convaincre facilement et absorber les milieux chrétiens de toutes obédiences dès le VIIIème siècle, il commençait maintenant à toucher les mahométans ! Les érudits devenus gnostiques (cf. supra) se détachaient de leur religion, critiquant même ses dogmes comme l’avaient fait les premiers chrétiens, « déclarant fausses toutes les religions » (Dozy).3 Or si le peuple éprouve beaucoup de mal à suivre l’élite dans ses « goûts du luxe », a fortiori doit-il abandonner la course quand il s’agit de la suivre dans ses spéculations intellectuelles ! Aussi, retournent-ils vers leurs mollah pour un recours, un secours,… ibn Hazm le grand théologien lui-même (cf. supra) commençait à craindre que le développement des sciences et de l’esprit philosophique, nuisent à la foi du peuple ( ce que les « pères » de l’Eglise chrétienne avaient compris d’emblée ). Abu Hamid al-Ghazali (1058-1111), titulaire de la chaire de droit à l’université de Bagdad, va devenir une référence pour l’Islam et peser lourd sur son avenir. Il condamne avec violence tout enseignement laïc des sciences, de la littérature, des arts, a fortiori de la philosophie,… qui éloignent le Croyant de sa Foi. « La sensation ne peut par elle-même, être preuve de vérité et la mystique (le dogmatisme) doit supplanter la Raison » ! Ce penseur sera considéré pour les musulmans, comme un parfait émule et continuateur de St Augustin et après sept siècles… deux extrémistes se sont rejoints ! Il contribuera insidieusement mais sûrement à effacer dans les siècles à venir, tout ce que les civilisations arabo-sémitiques et mozabiques avaient pu apporter de bénéfique pour l’Humanité… presque jusqu’à leur souvenir ! Mais le revers de la médaille de cette haute et peut-être trop grande prospérité qui régnait dans la péninsule ibérique n’était pas qu’une affaire interne aux populations hispaniques.

Au delà des frontières septentrionales de la « Mozarabie », sur la rive droite du Douro, sur la rive gauche de l’Ebre, s’entassaient des populations envieuses et arriérées de chrétiens. Il n’est jamais bon qu’un pays prospère se juxtapose à un autre défavorisé. Une « différence de potentiel » se crée, générant un courant migratoire, sorte « d’appel d’air » difficile sinon impossible à éradiquer.4 Tout le drame de la « conquista » aura son fondement dans ce constat et qui s’ajoutera aux difficultés internes que connaissaient déjà les Mozarabes.

§ - Saint-Jacques de Compostelle : son pèlerinage.

Le pèlerinage de Saint- « Jacob » de Compostelle,5 est le troisième en date et en importance apparu après Rome et Jérusalem. Tout commence dans un petit village implanté sur une rivière côtière, pas loin d’un « champ-cimetière marin pour les étoiles de mer », d’où son nom de Compostelle. Ce village avait une ancienne tradition religieuse, apparemment la seule dans ces monts Cantabriques qui constituaient le « finisterre » N.O. de la péninsule ibérique et fief ancestral des rebelles lusitano-basques. D’après les habitants, la mer rejeta un jour sur la plage (v.800 ?) un cercueil de cèdre contenant le corps inaltéré de l’apôtre St Jacob le « Majeur » lequel aurait vécu huit siècles auparavant !6 On oublie un peu tout puis v.844, à la faveur d’un de ces multiples accrochages frontaliers entre chrétiens et musulmans, dit depuis « de la bataille de Clavijo », le saint serait apparu aux combattants chrétiens, armé et en véritable « matamore » (tueur de Maures) pour les encourager ! Autre événement, v.870 un sarcophage de pierre (vide et ibéro-romain ?) aurait été déterré dans le secteur et « identifié » comme étant le cercueil de St Jacques par un moine ; relique miraculeusement retrouvée et amenée en grande pompe au village où bientôt, un sanctuaire va s’élever en son honneur. Nous connaissons la suite, de moins en moins légendaire. L’écho de ce nouveau culte franchit les Pyrénées et vers le début du Xème siècle, une mission de moines bénédictins de la nouvelle abbaye de Cluny (cf. supra) se rend à Compostelle. Il est probable qu’à cette occasion, la décision fut prise de faire de ce site un haut lieu de pèlerinage et à l’échelle de l’Europe. Là, nous devons faire une hypothèse en ouvrant une parenthèse :

Le choix de ce site absolument excentré, perdu au bout d’un finisterre européen et encore inconnu (que les Lyonnais de l’époque plaçaient en « Bretagne » !) a priori surprenant, n’était certainement pas quelconque et devait probablement correspondre à une double préoccupation : - consolider la christianisation des indigènes d’une région demeurée parmi les plus sauvages (pour une faible part de la motivation) ; - amener dans les massifs cantabriques un maximum de monde pour accroître les effectifs de guerriers en vue d’une franche reprise des combats contre les Mozarabes, ceci sous couvert d’un pèlerinage attractif et à notre avis, objectif essentiel de l’Eglise.

En effet, il devenait urgent de réorienter la hargne des catholiques pyrénéens exclusivement contre les « Maures », car ces farouches chrétiens se combattaient entre eux dans de sévères guerres de rivalité, n’hésitant pas pour ce faire à quémander l’aide de leur voisin mozarabe, créant ainsi des alliances « contre religion » (cf. infra) ! En conséquence et pour inaugurer le pèlerinage dans le faste, les moines firent appel à Godescale évêque du Puy, gagné à la cause. Il arrive en 950, avec une consistante suite de chanoines, de clercs et une puissante escorte militaire. Le pèlerinage est lancé

Au début, le papisme n’y est pour rien car pendant un siècle encore les papes s’entretueront par le poison et il faudra tout ce temps aussi pour que la vogue du rituel se concrétise. Le projet est essentiellement celui des moines clunisiens et précède de peu la conquête provençale, elle aussi dirigée contre des « Maures » et qui impliqua également des Clunisiens (affaire de l’abbé Mayeul) mais toujours pas les papes. Il est donc difficile de voir dans ces deux évènements successifs, des « pré-croisades » vu les causes profondes très différentes qui les ont respectivement initiés et les ennemis déclarés n’étaient pas les mêmes.

Les moines bénédictins vont créer un réseau d’itinéraires particulièrement bien tracé et organisé à travers l’Europe occidentale, convergeant sur Compostelle et incroyable pour l’époque !7 Ils traversaient quelques principales villes (pour drainer leurs habitants) et anciens monastères mais les moines en firent édifier d’autres sur le parcours et surtout, ils furent régulièrement jalonnés par des hôtelleries, des hospices, des auberges, correspondant à des étapes pour piétons. Ces termes à peu près synonymes désignaient des lieux où l’on pouvait se restaurer, dormir, éventuellement se faire soigner et aussi… se faire plumer ! La plupart de ces établissements étaient tenus par les moines eux-mêmes, parfois assistés de… nonnes. Une parfaite signalisation balisait ces itinéraires, incitant vivement le « Jacot » à ne pas s’en écarter de crainte de tomber sur les brigands qui commencent à pulluler le long des parcours ; ce sont les « bandits de (ces) grands chemins ». GUI le vieux comte de Vintimille et marquis des Alpes Maritimes (cf.supra), ayant abandonné ses charges à ses enfants, part pour Compostelle vers 970 avec quelques compagnons. Il empruntera le chemin méridional qui seul nous intéresse ici. Parvenu à Arles, il traverse le fleuve pour se rendre à la célèbre abbatiale de St Gilles et recommander son âme à Dieu puis, par Montpellier, Saint-Guilhem-du-Désert et Castres, il atteint Toulouse8 et de là peut envisager de traverser la chaîne des Pyrénées en passant, soit par Saint-Bertrand-de-Comminges et le col de la Bonaiga, soit par Tarbes et le col du Somport, soit enfin par Oloron et le col de Roncevaux. Tous « camino francès » qui convergent sur Pampelune et « Puente la Reina » (Pont de la Reine), point de rassemblement avant le parcours commun et final conduisant à Compostelle, le plus dangereux car longeant la chaîne Cantabrique, pays des maquis basques. S’il lui reste assez de force ou si ses compagnons le laisse gravir le premier la colline de la Sainte-Croix qui domine Compostelle, le Jacquet ou Jacquier ou encore Jacquard,méritera aussi l’autre surnom de « Roy » ou « Leroy » qu’il pourra porter dorénavant. Nous ne connaissons pas le destin du comte GUI mais il faut penser qu’il fut plus heureux que celui de son prédécesseur et confrère Raimond II comte de Rouergue et marquis de Gothie, assassiné et dépouillé sur la route en 961. En effet, accomplir ce pèlerinage n’était pas seulement une prouesse physique et morale mais aussi une aventure dangereuse où l’on risquait sa vie et les pires ennuis à chaque pas comme le suggère encore le « Guide du Pèlerin » édité par le prêtre Aymeri Picaud au XIIème siècle :

En confinant étroitement les pérégrins sur leurs itinéraires soi-disant protégés, les moines voulaient de toute évidence, soulager les chemineaux de St Jacques de leur pécule de sorte qu’ils atteignent le sanctuaire « sans le sou » et nous verrons pourquoi. Qu’ils touchent à leur but était impératif, il fallait donc procéder graduellement grâce aux monopoles exercés sur le ravitaillement, les gîtes d’étape, les secours,… en maîtrisant les dépenses de la « victime ». Tous les « petits malins » qui voulaient se soustraire au système, en se nourrissant par eux-mêmes ou en couchant à la « belle étoile », risquaient au mieux de se faire détrousser, au pire la mort car proies faciles pour les fripons et autres petits seigneurs « hobereaux » en quête de subsides, souvent les mêmes, embusqués aux aguets. Arrivé sain et sauf dans une hôtellerie, le pèlerin devait offrir un cierge pour en rendre grâce au Seigneur (à la graisse de chèvre brûlant mal et qui pouvait resservir) puis il se sustentait pour un prix « gastronomique », buvait du vin arrosé d’eau dans des pichets à double fond et enfin, pouvait aller se reposer sur un grabat dans la mesure où une prostituée ne venait pas l’importuner. Cette organisation était tellement lucrative que bientôt, des gîtes monastiques concurrents vont proliférer plus que nécessaire et des valets accouraient au devant des pèlerins pour se les disputer et les entraîner vers leur établissement qui offrait la « meilleure bouffe ». Sur le chemin, il avait souvent à franchir de larges rivières en empruntant des ouvrages que les petits « pontifes » cénobites avaient construits et devait donc s’acquitter d’un péage. S’il pensait pouvoir s’en affranchir à meilleur compte en traversant sur un bac en amont ou en aval, un passeur l’attendait effectivement… ; surchargé volontairement de passagers, animaux, bagages, l’engin chavirait immanquablement au milieu de la passe, ensuite des complices en aval récupéraient les dépouilles des noyés et les bestiaux ! Bonne de Pise à la tête d’un contingent d’Italiens, particulièrement habile pour déjouer tous ces pièges, enthousiasma ses compagnons qui lui firent une solide réputation de protectrice.9 Mais le parcours final et commun en pays basco-cantabrique était réputé de très loin le plus dangereux. Les pillards, escrocs, prostituées s’acharnaient maintenant sans retenue sur le pauvre pèlerin car celui-ci touchant au but, n’avait plus besoin de conserver le moindre sou sur lui et tant pis s’il avait cru devoir préserver quelques économies pour le retour. D’où la fâcheuse réputation des « auberges espagnoles » acquise de ce temps ! Le retour ? Là est la grande question mais avant, nous devons répondre à une autre interrogation :

Qui pouvait avoir assez d’audace pour se lancer dans une telle aventure ? Pratiquement personne ou une très faible minorité si on invoque les seuls motifs de pure spiritualité. Par contre, c’est par dizaines de mille que se compteront chaque année les « volontaires » pour entreprendre ce voyage ô combien périlleux ! Leur intérêt s’appelait « l’indulgence » ou pardon des péchés qu’ils avaient pu commettre mais en fait, le mot « pieux » cachait une véritable prescription pour leurs crimes et quels qu’ils soient ! En conséquence, les candidats au départ « pour sauver leur âme » sont dans leur immense majorité, des délinquants de toutes espèces, du voleur au tueur, des fauteurs d’adultères ou d’incestes, aussi des serfs ou esclaves fugitifs, des religieux particulièrement ignobles,… en bref, des pécheurs qui avaient beaucoup à se faire pardonner ou des demi-humains qui voulaient obtenir ainsi un statut d’homme libre. Notoirement connus des populations et identifiés, recherchés par les maréchaussées, ils n’avaient pas d’autre choix que passer sous les fourches caudines d’un pèlerinage pour « blanchir » leurs fautes, leurs crimes, leur condition. Mais ils devront respecter une certaine procédure. Le partant se présentait devant le prieur de sa paroisse et manifestait son intention. Le prêtre ou le moine l’entendait en confession et ensemble, marmottaient quelques patenôtres puis l’officiant lui remettait un sauf-conduit que le candidat rangeait soigneusement dans sa calebasse (boîte à certificats). Si d’aventure, il parvenait à Compostelle, un religieux lui remettait un libelle en échange de son sauf-conduit, certificat prouvant qu’il avait bien accompli sa démarche, ayant aussi valeur de laissez-passer pour le retour et surtout, pièce interdisant dorénavant à toute autorité laïque ou religieuse de sévir contre lui. Le Jacot était redevenu aussi vierge et innocent que le jour de sa naissance !10

A titre d’anecdote et pour être complet, on peut mentionner trois autres catégories de pérégrins mais minoritaires : - les bandits eux-mêmes qui s’intégraient aux groupes de pèlerins pour mieux les espionner et choisir leurs proies, des praticiens de la fausse mendicité, rufians, trimardeurs,… « ces loups qui se couvrent de la toison des agneaux » (chronique du temps) ; - les colporteurs qui proposaient leurs articles souvent de mercerie ou de coutellerie aux villageois rencontrés et transportés à dos d’âne ou dans un chariot. Ils comptaient ainsi financer leur pèlerinage mais l’activité était très risquée car cible privilégiée pour les truands embusqués ; - les pèlerins professionnels cheminaient pour le compte de tiers fortunés ayant obtenu une « dispense » et pouvoir de « déléguer leur pénitence » ! Plus fréquemment, des communautés villageoises se cotisaient pour expédier l’un des leurs à Compostelle, pensant ainsi pouvoir bénéficier de la haute et globale protection du saint.

En ces temps très durs sans pitié où la cruauté et les comportements sanguinaires étaient banalisés sinon institutionnalisés (chez les « francs ») nous ne pensons pas que l’Eglise agissait par pur humanisme. Les ecclésiastiques dont la conduite ne se différenciait guère de celle des laïcs, trouveront un intérêt et retireront un bénéfice de « l’affranchissement de la délinquance », comme le montreront tous les grands évènements à suivre. Quoi qu’il en soit et pour l’heure, les pèlerins ont un grave problème à résoudre, celui de leur retour au pays !

Tous n’ont pas eu la chance de pouvoir accomplir leur « vœux » mais ils sont encore nombreux ceux qui s’apprêtent à prendre le chemin du retour, dans la poche un libelle mais plus un sou vaillant ! Réduits à la mendicité pour vivre, ils cherchent à repartir le plus vite possible, juste le temps de se trouver quelques compagnons de route et de faire un tour sur la plage pour ramasser quelques valves de Pecten, la fameuse « coquille St Jacques » qu’ils vont rapporter en souvenir. Désormais on va les surnommer « les Coquillards » non sans accent péjoratif car depuis longtemps déjà, si l’habit ne fait plus le moine, la coquille ne fait plus le pèlerin non plus ! « Dieu sait qui est bon pèlerin… ». Untel ? «… il est couvert de dettes comme un pèlerin de coquilles » ! (dictons du XVème siècle). Les coquilles se vendent sur tous les marchés et font l’objet d’un commerce fructueux… Mais le problème n’est pas là pour l’instant. Que faire quand on est coincé à Compostelle sans argent ? Une seule alternative est offerte aux indécis : - s’engager néanmoins sur le chemin du retour, ou bien s’engager dans les milices et entrer au service des princes locaux mais il faudra sûrement combattre !

Le premier choix est à l’évidence le plus naturel et celui qu’adoptera probablement une majorité de concernés. Mais sans ressources, pas question de prendre le même chemin qu’à l’aller, canalisé par des moines âpres au gain et les brigands. Il faudra s’égayer dans la campagne, grappiller dans les vergers, devenir « voleur de poule » pour survivre,… mais n’est-ce pas là une définition du vagabondage ? Or la paysannerie survivant elle-même difficilement d’une agriculture de subsistance, ne le tolère pas et nous le savons, pourchasse le maudit vagabond sans pitié. Surtout en période de disette et a fortiori d’épidémie, un étranger isolé déambulant « anormalement » dans les champs est aussitôt abattu et il ne doit pas attendre de ses vertueux certificats et autres laissez-passer, une protection quelconque. Le vagabond ? Une bête noire pour le cultivateur, pratiquement jusqu’au XIXème siècle ! Les pèlerins cheminant vers Compostelle ont souvent entre-aperçu ces êtres errant « sur le retour » et leur ont même parlé mais peut-on croire en leurs malheur et difficultés quand il faut déjà gérer les siens propres ? On pense toujours mieux faire ou avoir plus de chance… Quoi qu’il en soit, le futur coquillard est parfaitement au courant des épreuves qui l’attendront lorsque, mission accomplie, il faudra penser à retourner au pays. Les plus intelligents procèderont par bonds, proposant un travail gratuit de journalier contre une nourriture et un abri, en saison pour la moisson, la cueillette des fruits, les vendanges,… mais il leur faudra du temps avant de revoir leur famille, parfois des années… Pour tous, il n’est plus question maintenant de « sauver leur âme » mais plutôt de « sauver leur peau » !

Le second choix est moins évident et comporte des risques plus concrets mais offre en contre-partie, des ressources palpables immédiatement. De plus, pour un esprit aventureux, une possibilité de s’enrichir par un butin prélevé sur ces honnis Mozarabes, n’est pas a priori du domaine de l’impensable !

En résumé, les moines bénédictins de Cluny en développant le pèlerinage de St Jacob de Compostelle visaient trois grands objectifs liés entre eux et tous atteints. Primo, promouvoir leur jeune abbaye en l’étoffant et développant un réseau de succursales convergeant jusqu’en Espagne. Secondo, contribuer à purger l’Hexagone notamment, de ses délinquants et proscrits de plus en plus nombreux ; premier essai concluant qui sera repris à la faveur de la prochaine Croisade. Tertio, faire en sorte qu’un maximum de pèlerins bloqués au pied des Pyrénées et complètement démunis, soient incités à trouver un échappatoire dans la lutte contre les Mozarabes et faire en sorte aussi, que ce courant de recrutement demeure continu. Même si ce calcul ne concerne qu’une minorité des rescapés chemineaux, il pouvait bon an mal an, amener dans les armées catholiques, quelques milliers de combattants en renfort. Notre idée est que ce troisième objectif constituait sans doute, la motivation profonde et principale des moines de Cluny quand ils « inventaient » le pèlerinage de Compostelle.

Quant aux rares Jacots imprégnés de spiritualité, remplis de dévotion et partis pour implorer St Jacques d’exaucer leur vœux le plus cher, il y en a au moins un qui de retour, va pouvoir crier « au miracle » ! Son couple ne pouvait avoir d’enfants et la supplique qu’il adressa au saint apôtre pour qu’il y porte remède lui coûta deux années de cheminement. A son retour, ô joie, sa jeune épouse l’attendait souriante avec deux beaux bambins sur les bras !

§ - L’Espagne des taïfas et la « Conquista »  au XIème siècle.

Les conflits guerriers entre Mozarabes et Chrétiens, sensiblement méridiens, vont s’entrecroiser concomitamment avec d’autres conflits transverses, opposant les Mozarabes entre eux et les Chrétiens entre eux. Sur un fond d’alliances croisées, nous serons donc face à une situation souvent inextricable où vont se mêler, guerres civiles et de conquête, rendue encore plus complexe par le jeu politique mené par les religieux et les dirigeants des deux bords. Délier un tel écheveau n’est pas une entreprise facile et nous serons conduits à procéder par alternances, en procédant par de fréquents aller-retour entre deux mondes. Que le lecteur pennois ne s’impatiente pas trop car il doit savoir pourquoi et comment l’épanouissement intellectuel que tant soit peu il connaîtra surtout après le Moyen Age, prend sa source en Espagne mozarabique des IXème, Xème et XIème siècles. Il connaît déjà quelques joyaux de sa civilisation (cf. supra) mais ce n’est pas tout et même, une simple entrée en matière !

Succédant au grand Abd er-Rahmân III, viennent les règnes des califes omeyyades al-Hakam II (961-976) et Hisham II (976-1009). L’histoire officielle nous dit que le califat de Cordoue va se désagréger sous le gouvernement de ces incapables et que heureusement, le dernier calife fut suppléé par un excellent premier ministre, le vizir Muhammad al-Abdallâh alias « al-Mansùr » (le « Victorieux ») qui sut maintenir la culture hispanique au plus haut niveau et surtout, contenir la pression des Chrétiens qui voulaient quitter leurs antres pyrénéennes en franchissant le Douro et l’Ebre. Il y parvient par de nombreuses opérations « coups de poing » et notamment, en lançant un raid contre Compostelle (997) pour détruire ce foyer déjà connu où ses ennemis recrutaient. Mais ce chef de gouvernement meurt en 1002 des suites d’une blessure. Dès lors, l’histoire officielle toujours elle, nous dit que les émirs arabes en profitent pour rejeter le pouvoir central cordouan et se déclarer indépendants dans leur province respective. Ainsi seraient nés les « royaumes des taïfas », sortes de « comtés princiers » les plus importants étant ceux de Saragosse, Valence, Almeria et surtout, Séville ! A croire que le califat omeyyade venant d’éclater, sombrait à son tour dans un féodalisme comparable à celui qui sévissait dans l’Hexagone et aussi, sur les flanc des chaînes cantabro-pyrénéennes. Rien ne serait plus inexact en dépit des apparences ; en réalité, l’Espagne était en train de vivre une véritable révolution économique aboutissement d’une mutation d’un genre nouveau mais pour la comprendre, nous devons remonter un peu dans le temps.11

Déjà au IXème siècle, deux grandes flottes commerciales sarrasines rivales se disputaient les marchés en Méditerranée occidentale ; - celle des Omeyyades hispaniques basée dans divers ports de la côte orientale et notamment Pechina (fondée en 884) ; - celle des Aghlabides de Sicile et Tunisie (cf. supra) avec les grands et anciens ports respectifs de Palerme et Carthage/Tunis. Elles vont combattre pour une hégémonie en particulier sur les côtes de l’Ifrîqîya (Afrique du Nord) et dans les grandes îles (Sardaigne, Corse, Baléares), pour y fonder un maximum de comptoirs sous leur obédience. C’est toute l’histoire du Xème siècle en Méditerranée et pays bordiers (dont celle des Provences « mauresques » centrale et littorale). Bientôt, les ports espagnols devront se multiplier, grandir et se spécialiser même. Ainsi, Pechina devient port de guerre et arsenal ; il cède le commerce au port voisin d’Almeria, rapidement une des plus grandes et actives villes de la péninsule où s’implantent les filatures de soie et de brocart. Les Juifs y obtiennent quasiment le monopole du marché des esclaves blancs et de la pharmacopée, ce qui leur permet d’établir une filière d’échanges et de libération de prisonniers avec leurs coreligionnaires de Marseille ! Séville se spécialise dans la commercialisation de toute l’huile d’olive produite en Espagne. Sur la côte africaine, les arabo-espagnols fondent Ténès (875), Oran (902), plusieurs escales dans les Baléares (929, 937). En Sardaigne, ils commercent avec les marchands amalfitains. Mais la plus conséquente réussite politique du temps est pour les Omeyyades, d’avoir su consolider et rendre indéfectible leur alliance avec les émirs du Maghreb (Maroc) et les Berbères telliens (931). Des premiers, ils obtiendront le monopole de l’approvisionnement en or du Soudan, d’où leur riche trésorerie en dinars, la plus importante et sûre monnaie de l’époque. Des seconds, ils obtiendront une sécurisation pour leurs comptoirs déjà implantés et surtout la fondation du port d’Alger(al-Djezaïr) par le chef berbère Buluggin ibn-Ziri, pointe avancée et frontière côtière orientale au contact de la zone aghlabide (Bône,…). Il leur ouvrait le marché des figues sèches de l’Atlas tellien, les dattes de Tozeur, les noix de Tébessa,…L’Algérie occidentale et le Maroc (le Maghreb d’alors) étant demeurés des pays agricoles prospères exportant des céréales, du bétail, du miel, du coton (Gharb), du sucre en abondance (Sous). D’où l’importance de la ville de Ceuta pour les Omeyyades et véritable plaque tournante pour le commerce de marchandises les plus diverses et le transit de l’or au plus grand profit des Hispaniques. Dès lors, on comprend mieux comment les énormes entrées fiscales afférentes pouvaient soulager l’imposition chez les Mozarabes et permettre la réalisation de grands projets d’urbanisme, de constructions et de développements culturels. On comprend mieux aussi et c’est important pour nous Provençaux, pourquoi HUGUES le Grand, duc de Provence et comte d’Arles, conclut une alliance avec Abd er-Rahmân III en 940 et signa un traité de paix en faveur de ses négociants marseillais, arlésiens et avignonnais (cf. supra). Les dirigeants rhodaniens repoussaient donc l’échéance d’avoir un jour, à conquérir l’espace provençal « mauresque » laquelle invasion mettrait fin de facto au trafic commercial en Méditerranée. Il n’est pas sûr que les intéressés aient gagné au change mais c’était alors dans l’air du temps « hexagonal » !

N.B. : la voie commerciale sicilo-tunisienne concurrente n’était pas en reste. Grâce à leur coreligionnaires maintenant Fatimides d’Egypte, arrivaient d’Alexandrie ou des ports palestiniens, du lin, de la soie, du coton, des peaux, du poivre, du henné, de l’indigo,… à réexporter en même temps que la surproduction locale d’amandes, de céréales (la Sicile grenier à blé pour la Tunisie). Négoce très lucratif qui un jour attirera les drakkars normands… Mais ce brouhaha commercial qui agitait la Méditerranée autant que ses vagues déferlantes, éveillera bientôt l’attention d’autres marins. Venant de Gênes ou de Pise, ils voudront eux aussi participer au jeu et depuis les bases-relais qu’ils établiront respectivement en Corse et en Sardaigne. La compétition promet d’être dure !

En résumé, il est déjà très clair à l’orée de l’an Mil que la puissance économique d’où le califat de Cordoue tire toute sa richesse, est depuis les origines axée sur le trafic commercial maritime. Le phénomène amène inéluctablement un développement des villes portuaires et leur multiplication. Dès lors, elles vont attirer les populations laborieuses, les artisans, les manufacturiers, les commerçants petits et grands, les architectes et charpentiers des chantiers navals qui eux, sont assurés d’un plein-emploi. Mais si l’économie la plus prolixe glisse progressivement mais sûrement des capitales provinciales vers les ports, il y a fort à parier que le « politique » suivra à brève échéance ! Les émirs gérant les grands ports, nécessairement les plus aptes, vont ainsi très vite acquérir une prééminence sur leurs confrères ruraux fussent-ils locataires de riches palais. Mais si la politique migre vers le domaine maritime, il y aura fort à parier aussi que la culture en fera autant, amenant son système éducatif, ses écoles, ses universités… En conséquence, lesdits fameux « royaumes des taïfas » ne résultent pas de l’éclatement d’un pouvoir central en féodalité mais émanent d’un transfert des compétences qui au niveau des principes, s’est réalisé progressivement et sans heurt, inéluctablement. Simplement, à la mort d’al Mansûr dernier témoin d’une centralisation dynastique et comme un voile qui se déchire, les taïfas sont apparus déjà en place et fonctionnels. Ce n’est donc pas un hasard si les principaux se situent dans les villes portuaires de quelque importance entre Cadix (port pour Séville) et Tortosa au Nord sur l’embouchure de l’Ebre. A titre d’exemple, on peut succinctement parcourir l’histoire d’un des plus célèbres :

Après qu’il eut débarrassé les îles Baléares de ses pirates, Mudjahid al-Amiri fonde la Medina Mayurqa (« la ville par excellence ») ou Palma de Majorque vers 1015. Il la peuple d’artisans, fait venir des paysans pour assurer une certaine autarcie. Ceux-ci sont comme sur le continent, des travailleurs libres, muwallad (métayer) ou shariq (colon partiaire). Il établit aussi les fuqaha (docteurs en science juridique) pour l’exercice d’une équitable justice, construit des écoles et une université. Cet émir/taïfas, mécène éclairé, a fait de ces îles un état indépendant et de Palma un grand centre urbain et portuaire, reconnu comme tel même par les lointains Egyptiens. D’ailleurs pour ruiner ce concurrent commercial mais sans succès, la ville sera pillée deux fois, en 1114 par les Catalans et en 1115 par les Pisans.

Une nouvelle prospérité pour les Mozarabes grâce à la décentralisation du pouvoir économique et culturel qui est déjà une réalité au XIème siècle, soit ; mais elle ne pouvait profiter à tous ! Les émirats continentaux non maritimes se vident de leurs forces vives, les ambitieux, ceux qui pensent que leur esprit d’entreprise sera mieux récompensé ailleurs, migrent vers le littoral. Il y aura donc deux sortes de taïfas : - les « maritimes » qui lient la prospérité au négoce portuaire, sont à la pointe du progrès et très bientôt des modèles et aussi des concurrents pour leurs homologues italiques de Gênes, Pise, Amalfi, Venise,… ceci, bien avant que le reste de l’Europe en soupçonne seulement l’idée ; - les « continentaux » par contre, hélas délaissés, se sclérosent et c’est à leur propos que l’on pourra reparler de féodalisme. Délaissée aussi leur population qui ne profite plus autant d’une manne étatique qui a glissé vers la côte. Moins de prospérité ? Plus de religion ! Le lecteur est maintenant familiarisé avec un basculement de ce type, inhérent à l’homme et phénomène récurrent de l’Histoire. Des taïfas féodaux commencent à ne plus respecter les règles de bon voisinage, on se dispute,… et les « Chrétiens » commencent à relever les paupières ! Mais qui sont-ils réellement ceux que l’on taxe de désunion et en perpétuels conflits de rivalité ?

D’Ouest en Est s’alignent une série de territoires juxtaposés au pied des Pyrénées, plus ou moins grands et farouchement indépendants. D’abord le plus grand au Nord du Douro, le « royaume dit des Asturies ou de Leon (sa capitale de concert avec Oviedo) » couvrant le massif Cantabrique. D’après la légende, il aurait été fondé immédiatement après la conquête musulmane, par un certain « Pélage » sorte d’évêque-guerrier à moitié archange que les Espagnols considèrent comme l’ancêtre de tous leurs caudillos (capitaines). La Galice ou finisterre ibérique (pays de Compostelle) s’y rattache plus ou moins, en tout cas pas le « comté de Castille » au Sud-Est, qui s’est déclaré indépendant dès le règne du roi léonais d’Alphonse III (866-911). Ensuite la Navarre ou « royaume de Pampelune », petit territoire initié par le Basque Iňigo Arista (825) et ses descendants se proclameront rois de Navarre. Puis l’Aragon, territoire complexe associant plus ou moins deux comtés juxtaposés car partagé entre les influences basque à l’Ouest (comté rattaché à la Navarre jusqu’en 1037) et gothe à l’Est centrée sur la ville de Huesca. Dans le premier émerge Sanche (1000-1035) qui s’intitule « roi (aussi) de Navarre » ! Enfin la Catalogne ou Gotolonia de son vrai nom (pays des Goths) à l’Est du méridien de Lérida. C’est dans cette province que se sont rassemblés tous les Goths catholiques qui n’ont pas voulu devenir des « Mozarabes » dès la conquête.

Il serait vain de vouloir ethniquement identifier chaque combattant du camp des « chrétiens ». Toutefois, quatre mouvances s’entremêleront où prédominera un mental assez spécifique. A l’Ouest, c’est le domaine des lusitano-basques (Asturiens, Galiciens et autres Castillans) déjà présentés, éternels dissidents et rebelles à tout ordre. Au centre, c’est le terrain des Basques str. s. (Navarrais et Aragonais de l’Ouest) semblables aux précédents. A l’Est, c’est le pays des réfugiés anciens Goths ou Wisigoths (Catalans et Aragonais de l’Est, lesquels plus tard fusionneront). Sur le tout va planer une mouvance « franque », sorte de numérateur commun « européen » où prédomine incontestablement une composante de guerriers ou ressortissants « francs » (volontaires, mercenaires, vagabonds résidus des pèlerinages,…) et parfois intégrés aux oligarchies dirigeantes (mariages,…). Il est clair que le banditisme et la sauvagerie naturels de ces derniers s’accordaient au mieux avec ceux, non moins naturels, de la mouvance basque. Quant aux Catalans de souche gothe, il était aussi notoire qu’ils trouvaient leurs « voisins ou alliés chrétiens aux mœurs sanguinaires, un peu trop… encombrants » ! (Daniel-Rops). Voilà quel pouvait être le profil général des futurs assaillants catholiques.

De 1009 à 1031, les taïfas s’établissent et quoi qu’il en soit de la prospérité de certains, la disparition des Omeyyades conduit à un fatal émiettement du pouvoir. Le premier à en profiter sera Ferdinand Ier (1033-1065) qui prend le titre de « roi de Castille ». Il lance une série de raids contre les taïfas de Tolède, Saragosse et Badajoz, mais sans lendemain. Son fils, Alphonse VI (1065-1109) marié à Constance de Burgondie,encore plus ambitieux, passe le début de son règne à combattre ses frères pour accaparer toutes leurs parts d’héritage, ensuite il attaque le royaume des Asturies, s’en empare et l’englobe dans un nouveau « royaume de Castille » de la taille d’un duché, couvrant tout le Nord-Ouest de la péninsule ibérique. Puis il entame une guerre continue de sept ans contre l’émir de Tolède et occupe sa capitale en 1085. Parallèlement, entre 1050 et 1080, le comte catalan Raimond-Bérenger Ier fait pression contre les taïfas d’outre-Ebre et obtient de leurs fondouks (marchands) qu’ils lui paient tribut (la parias). C’est probablement au cours d’une de ces offensives entre 1058 et 1080 que mourut ISOARD vicomte de Gap (St Victor, n°1089). Mais la figure emblématique de ce temps n’était pas un roitelet si accapareur soit-il mais un célèbre mercenaire : Rodrigo Diaz del Bivar alias « le Cid  » (1043-1099) époux de Jimena (Chimène) :

Ces deux héros de la poignante tragédie de Corneille ne doivent pas faire oublier l’histoire. Rodrigue gagna son épithète de « cavalier invincible ou seigneur de la guerre » (le Sid en arabe) en étant au service des Mozarabes contre les Chrétiens. Il est d’abord dans le camp d’Alphonse VI pour l’aider à arrondir son royaume de Castille mais après avoir assassiné en public le frère du roi et père de son épouse, il se réfugie chez l’émir de Saragosse qu’il aide aussi à combattre son ennemi, l’émir de Lérida alors allié du comte de Barcelone ; il guerroie donc aussi contre ce dernier ! Ce fut la période la plus « valeureuse » de sa vie de mercenaire comme le révèlent l’attribution de son surnom et la suite. En effet, il change à nouveau de camp pour participer à l’offensive contre le taïfas de Tolède en luttant contre ses anciens commanditaires. Passe encore pour un guerrier professionnel dont l’intérêt personnel prime sur toute considération de fidélité à une cause mais son comportement au cours des batailles a suggéré que l’on pouvait tenir en lui un « symbole de la cruauté » (Daniel-Rops). A-t-il « disjoncté » comme Néron ? A ce propos une parenthèse mérite d’être ouverte car en effet, le Campeador (champion)prenait plaisir à faire bouillir vivants quelques caïds de ses prisonniers, afin que leurs hurlements impressionnent ses adversaires ! Le but n’a pas été atteint et ces derniers n’ont cédé à aucune peur panique, au contraire un sentiment d’horreur les anime, eux qui ne comprenaient pas comment un humain puisse faire preuve d’autant d’abjection, en dépit des bas-fonds de ce domaine communément fréquentés par beaucoup à cette époque. La réaction sera d’ailleurs à la mesure de leur surprise. Lorsque les Mozarabes feront à leur tour prisonniers quelques Castillans, ils leur couperont la tête pour la mettre dans des bocaux de formol et ils circuleront en Espagne ou ailleurs, afin que le monde puisse observer et analyser le faciès d’être aussi avilis. Ils castreront aussi certains, pensant ainsi les soulager de leur agressivité naturelle pour en faire de dociles eunuques et domestiques ! De ce temps date la lugubre coutume de conserver ainsi le chef de suppliciés singuliers (Indiens des Amériques lors de « l’autre » conquista, assassins célèbres guillotinés,…). On peut refermer cette parenthèse qui avait néanmoins, un rapport direct avec la cruauté humaine lorsqu’elle tend à devenir une institution. Bientôt, le Cid « Campeador » abandonne les uns et les autres, pour guerroyer à son compte. Avec sa bande il s’empare de la taïfas de Valence (1094). Mais lorsque les Berbères (cf. infra) reprendront l’offensive pour récupérer tous les territoires y compris Valence, ils maintiendront bizarrement le Cid à la tête du taïfas qui devient un protectorat almoravide ! A son décès en 1099, les musulmans laisseront même sa veuve Chimène gouverner un temps en leur nom. Sans doute les nouveaux maîtres de l’Espagne considéraient-ils que l’athéisme, l’absence de tout scrupule et une efficacité guerrière de « sidi » longtemps au service de l’Islam, comptaient plus que sa soi-disant étiquette de « chrétien » pour ce héros déjà entré dans la légende et en dépit de son auréole d’atrocités.

Que fait l’Eglise dans ce monde de barbarie ? Les moines bénédictins et clunisiens s’activent toujours à partir de leur foyer « compostellien » et fondent notamment des abbayes dans le comté goth de Catalogne où la violence y est moins « institutionnalisée »12 avec l’aide de leurs frères du monastère de St Victor de Marseille (ce fait est important pour les Provençaux et doit être mémorisé). Les Clunisiens recrutent donc mais les pèlerins « coquillards sur le retour » qui pensaient ainsi trouver un échappatoire moins risqué en devenant moines (cf. supra), vont bientôt devoir déchanter car on va leur distribuer des épées pour aller se battre ! Eh oui, le moine ne doit pas se substituer à un combattant dont la communauté catholique a le plus besoin. C’est ainsi que le monachisme va donner naissance aux premiers ordres militaires religieux de l’histoire de l’Eglise, plus d’un siècle avant les plus notoires chevaliers Templiers de Palestine. Ce sont les « ordres » de Calatrava, de St Jacob et d’Alcantara ! Le papisme ne pourra entériner qu’a posteriori le travail accompli par Cluny depuis 940 quand en 1063, Alexandre II (cf. supra) approuve et renouvelle dans une bulle les « indulgences générales, droits et privilèges accordés aux francs (!) qui aident leurs frères espagnols » !

Les taïfas agressés sont donc en bien mauvaise posture en ce dernier quart du XIème siècle et auraient bien besoin d’une aide. Le peuple aussi mais pas pour les mêmes raisons. Il ne se rend pas compte qu’il est le plus privilégié d’Europe et souffre sans doute (tout est relatif) de ne pouvoir accéder au niveau de confort dont bénéficient ses élites. En bref, il souhaite un retour à plus de rigueur religieuse ce qui dans la pratique islamique, conduit à réduire les disparités sociales. Il va être entendu et satisfait… au delà de toute espérance !

§ - L’Espagne almoravide et échec de la première « conquista ».

Le Sahara où vivent des tribus nomades maurétaniennes de trafics caravaniers, n’avait été que sommairement islamisé au IXème siècle quand vers 1035, Abdallâh ibn Yâsin un chef religieux pour ces Berbères sanhâga (qui portent le litàm ou voile noir sur le bas du visage), se rend au pèlerinage de la Mecque et en revient la tête pleine de projets. Il a l’idée de rassembler ses Targuis (nomades du désert ou Touaregs) en une vaste communauté religieuse et militante où dans la plus grande austérité et discipline, se pratiquerait le rite orthodoxe sunnite dans toute sa rigueur. Certains chroniqueurs ont cru à un nouveau « schisme » mais il n’en est rien. Il s’agit simplement d’un retour aux sources pour des mahométans qui vont connaître avec quatre siècles de retard, le même élan religieux qui animait les premiers adeptes de Mahomet, avec la même force et la même invincible détermination. Ces « gens du ribât » deviennent des al-muràbitùn (« marabouts ») d’où leur nom déformé par les Occidentaux d’Almoravides.13 En 1048, ils sont prêts pour entamer de vastes conquêtes en brandissant les enseignes de leur croyance et se partagent en deux grands corps. L’un conduit par un chef militaire, Yahyâ ibn Umar, se tourne vers le Sud pour islamiser des populations noires, le Ghâna en 1054, l’ensemble du Hoggar en 1055 mais décède en 1056. Son frère Abu Bakr ibn Umar, le remplace. L’autre corps est dirigé par l’imam ibn Yâsin lui-même, dont l’objectif n’est pas d’islamiser des pays qui le sont déjà mais de faire revenir ceux-ci à une pratique religieuse plus pure, après des décennies de dérive laxiste ou gnostique. Il prend donc en charge tout le Sud marocain et son Atlas mais meurt au combat en 1059. Ibn Umar (+1087) assure la relève un temps mais sa nostalgie du désert est trop forte et préfère y retourner en cédant la place à son cousin Yûsuf ibn Tasfîn, celuiqui va devenir le véritable mentor des conquêtes almoravides. Il fonde Marrakech (1060), prend Fès (1069) puis Tlemcen, Oran et Ténès, assiège Alger qu’il enlève en 1082. Voilà le général que les Mozarabes pouvaient solliciter et il va répondre à leur appel.

Les Almoravides berbères débarquent en Espagne en 1086. Le 23 octobre ils infligent à l’armée d’Alphonse VI une terrible défaite à Zalacca (ou Sagrajas) près d’Albuquerque et de Badajoz. La bataille est acharnée, presque tous les combattants castillans sont tués et seul le roi de Castille protégé par sa garde rapprochée, peut s’enfuir de justesse. D’énormes pyramides de têtes coupées blanchiront au soleil. Puis Yûsuf, mission accomplie, retourne au Maroc mais il devra revenir deux fois en 1089 et 1090. En effet, les docteurs de la foi (al-faqih qui donnera « fakir ») descendants des premiers Sarrasins sunnites, ont voulu profiter du balayage opéré par les redoutables et exaltés Berbères, ennemis du luxe et de la culture profane, pour restaurer un islam plus rigoureux et lutter contre les détournements de l’impôt coranique à d’autres fins que sociales. Le peuple applaudit mais pas les classes moyennes et supérieures sunnites qui ont tout à craindre d’une application trop rigide de leur orthodoxie, aussi complotent-ils avec les « barons chrétiens ». Yûsuf en est informé d’où son retour et entre 1090 et 1094, il supprime tous lestaïfas avec l’accord de sa fatwâ (conseillers juridiques), détrônant « reyes » et autres émirs ! C’est lui qui pactise avec le Cid et lui abandonne le protectorat de Valence. Les « chrétiens » mettent à profit le décès de ce grand chef almoravide pour lancer une nouvelle attaque, d’autant qu’un important renfort de cavaliers « francs » vient les épauler et c’est une série d’offensives sur Huesca, Balaguer, Santarem, Lisbonne, Cintra et même le port d’Almeria. Mais ils ne sont pas assez nombreux pour consolider tous ces raids par une occupation. De toute façon, Temyn fils de Yûsuf contre-attaque à son tour et entame un ratissage généralisé à toute la péninsule : Chimène doit évacuer Séville en 1102, tous le Portugal est récupéré, Saragosse (1110) et les Baléares (1114) sont réoccupées, Barcelone même, est investie. En 1118, le bénéfice de près de trente années de sanglants sacrifices et de « petites conquêtes » catholiques, est entièrement effacé.

En conclusion, l’échec des tentatives couvrant cette « première conquista » du XIème siècle, est plus que total et cuisant car ceux qu’il convient maintenant de désigner par le terme de papistes, se trouvent rejetés même au delà de leur ancienne frontière « naturelle » de 711 ! Mais ce siècle de conflits larvés, civils, guerriers, sur vague fond de religiosité, est riche d’enseignements. En premier lieu côté Chrétiens, le milieu par bien de ses traits est une « apologie de la violence sauvage, âpre à assouvir les plus bas instincts et de féroces appétits,… une épopée que le christianisme ne devrait plus revendiquer ou prendre en compte » (Daniel-Rops). Le clergé fourvoyé dans un militantisme trop virulent, était tout sauf apostolique. En second lieu côté Mozarabes,14 une société remarquable se développait mais qui n’a pas su maîtriser son haut niveau de prospérité (pourtant pas encore à son apogée !). Engagée dans une fuite en avant vers la jouissance tant matérielle qu’intellectuelle, elle a abandonné en cours de route, tous ceux qui ne pouvaient suivre, jusqu’à oublier certaines valeurs morales traditionnellement véhiculées par la religion mahométane. Comme on le voit, ces deux évolutions sont aux antipodes l’une de l’autre mais elles se rejoignent maintenant, à la fois pour expliquer les désordres du siècle en question mais aussi ceux des siècles à venir. D’un côté, des gens repus qui gèrent mal leur bonheur et de l’autre, des envieux affamés qui voudraient bien se substituer à eux. Le facteur religieux n’est devenu qu’un prétexte d’auteur.

*

Sommes-nous maintenant suffisamment armé pour aborder les XII et XIIIème siècles ? Ceux des fameuses Croisades, du « Saint Empire Romain et Germanique » en lutte paroxysmale contre le papisme, du bouillonnement des Universités d’où émergeront de nouvelles idées sur un « christianisme apuré » dites « hérétiques » ? Nous le pensons après avoir butté sur nombre de racines de ces traits majeurs qui charpenteront la seconde et grande période médiévale à suivre et les Pennois provençaux seront aussi triplement concernés.

Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - Voire encore de plaquettes de cuivre, de pierre, ou de planchettes de bois dans certains pays…occidentaux !

2 - cf. W. DURANT op. cit.

3 - al-Djâhiz (+868) manichéen arabe.

4 - Nos dirigeants modernes européens qui doivent faire face à un afflux constant de réfugiés économiques ou politiques, Kurdes ou autres, devraient comprendre le caractère permanent de ces antiques réactions humaines.

5 - Au Moyen Age, le nom de baptême « Jacques » n’existait pas encore. On ne connaissait que des « Jacob », nom de référence biblique ou évangélique (cf. ci-dessous).

6 - Ne pas confondre le personnage historique de St Jacques le « Mineur » (cf. supra) avec le « Majeur » un des « douze » apôtres, issu de la seule tradition évangélique et censé avoir été fils de Zébédée et de Marie-Salomé. Pour rendre la légende plus crédible (?) une autre fut proposée ultérieurement à une époque indéterminée : dès la mort du martyr en Palestine supposée en 45 apr.J.C., des pêcheurs auraient subtilisé le corps pour, à force de rames, le déposer… sur la Côte cantabrique, en faisant le tour de l’Europe !

7 - Jacques RENOUX : Sur les routes de Compostelle - Notre Histoire - n° 3, 1984.

8 - Plus tard, la basilique St Sernin de Toulouse voulut ravir la vedette au pèlerinage de Compostelle en présentant le « vrai corps de St Jacques » mais sans succès.

9 - Elle y gagna une canonisation et depuis, Ste Bonne est devenue la patronne des « hôtesses de l’air » !

10 - Inutile de préciser que l’obtention de ces « certificats » va donner lieu à une activité de faussaires florissante. Les criminels les plus endurcis, souvent aussi les plus riches, pourront ainsi se faire oublier quelques temps puis réapparaître un jour avec toutes les preuves de leur élargissement… pour recommencer leur exactions éventuellement.

11 - Robert FOSSIER : Le Moyen Age - Tome II (950-1250), A. Colin, Paris, 1982.

12 - Seul refuge hispanique où des évêques catholiques pouvaient continuer à tenir des conciles et les lois wisigothiques constitutionnelles, y étaient toujours en vigueur ! Le sanctuaire de Compostelle ne touchera son premier évêque qu’au XIIème siècle.

13 - Maxime RODINSON : Les Almoravides - Encyclopædia Universalis - Albin Michel, Paris 1997.

14 - Auxquels on attribue maintenant l’épithète global de « Maures » car ils furent secourus par des Berbères maurétaniens venant du Maghreb (Maroc, dont le sens tend lui aussi à s’élargir pour englober peu à peu l’Afrique du Nord, au moins jusqu’à Alger pour le présent) (cf. Provence « mauresque »).