C - LES « FRANCS » DE LA MOUVANCE CAPETIENNE (A SON DEBUT).

« Qui t’a fait comte » ? (Hugues Capet) ;

« Et toi, qui t’a fait roi » ? (le comte de Périgord).

Ces apostrophes donnent le ton d’une situation nouvelle qui semble anarchique. Pour les raisons déjà invoquées en tête de ce fascicule, nous sommes contraints de faire resurgir ces « francs » du Nord de l’Hexagone que les Vikings normands avaient dispersés mais non éliminés. Ils auraient pu le faire facilement mais ne l’ont pas fait, trop absorbés par les « grands projets » qui viennent d’être succinctement analysés. Le lecteur est donc convié à se replacer dans l’axe de la dernière mouvance « franque » des Carolingiens, telle qu’elle avait été laissée, c’est-à-dire totalement moribonde à la veille de l’an Mil (cf. supra). Nous savons que le relais sera pris par d’autres « francs », un embryon autour duquel se formera à très long terme la France. Peu à peu, un amalgame grandissant de territoires se crée ainsi au sein de l’Hexagone, absolument singulier en regard des autres entités européennes analysées jusqu’ici, car ses oligarchies dirigeantes successives ne lui donneront pas deconstitution écrite avant 1789. Il ne sera donc jamais question à son propos, d’un « état de droit » légitimement reconnu en tant que tel par les autres Communautés de l’Europe ou de l’Orient mais seulement d’un «pouvoir» qui s’imposera par ses seules forces militaires ou son poids politique du moment. Dans le désert juridique et institutionnel qui s’ensuit, les lois coutumières, régaliennes, fondamentalistes et quelle que soit leur essence, germanique, ancestrale ou autre, déjà plus ou moins bien appliquées par les princes et podestats européens, n’auront pas cours ici. Seules comptent les « décrétales régaliennes » de type charlemagnesque qu’édictera un magnat « franc » de son vivant, uniquement pour satisfaire ses intérêts immédiats et que d’ailleurs ses successeurs pourront à leur gré, ignorer et ne pas reconduire. Dans cet imbroglio n’émerge que la volonté des dirigeants concernés de vouloir gouverner de façon despotique et hyper centralisée. De ce fait, les territoires hexagonaux qui seront soumis aux « francs » par la force ou l’intrigue, ne connaîtront jamais le féodalisme ou devront l’abandonner. Cette orientation qui aurait pu être a priori bénéfique, vu les travers justement imputés à ce type de société, va en réalité et d’entrée, basculer vers un autre extrémisme, celui de l’ impérialisme le plus absolu. Quand on pense qu’un tout petit groupuscule de « francs » sera cause de tout cela, on peut en rester confondu !

A l’époque où nous reprenons le fil de l’histoire dans les contrées nord-hexagonales, la politique excentrée des princes dano-normands, avait laissé subsister chez les « francs » trois sortes de chefferies : - des féodaux classiques et indépendants au Sud de la Normandie, au Nord de la Loire, à la tête de grands comtés comme ce Foulques « Nerra » ( le Noir, 972-1040) comte d’Anjou, descendant du « vicomte » Enjeuger et aïeul du futur Geoffroi « Plantagenêt » ; - des chefferies de guerriers non moins classiquement intégrées aux oligarchies étrangères pour les étoffer et il en a déjà été question précédemment, comme ce Charles de Lorraine (v.990), d’origine franco-carolingienne et maintenant à la tête d’un état alaman intégré à l’Empire germanique ; - enfin, un noyau de « francs robertiens », centré sur la région parisienne et pour l’heure, autour du fameux Hugues « Capet ». C’est de lui dont il s’agira essentiellement à l’avenir. Comment ce microcosme « franc », le plus insignifiant de tous, a-t-il pu émerger, alors que les guerriers de Hugues s’entassaient sur un territoire de moins de 6000 km2 ? A peine trois fois la commune de La Penne et encore, pas d’un seul tenant, entre Senlis et Paris d’une part, entre Etampes et Orléans d’autre part ! Nous y voyons trois raisons principales : - en premier lieu, ce phénomène extraordinaire n’aurait pu se produire sans le relâchement de la pression des Vikings,raison vraiment fondamentale et primordiale ; - en second lieu, les Capétiens vont recevoir l’aide déterminante d’un parti d’ecclésiastiques mais pas n’importe lesquels ; une résurgence de « l’aristocatholicisme » en quelque sorte, constituée par des prélats résolus à tout miser sur une promotion des Capétiens, tout comme jadis, lorsque ce même parti avait voulu encadrer les projets de son candidat Clovis, avec l’espoir d’en tirer bénéfice. Ils s’allieront au papisme dans la seule mesure où leurs intérêts concordent et demeurent donc avant tout, partisans d’un catholicisme gallican spécifique qui n’hésitera pas à faire preuve de la plus totale indépendance si nécessaire ; - en troisième lieu, comme la lave d’un volcan qui s’étend toujours un peu plus loin à chaque « réveil », la tache capétienne va grandir très progressivement, insidieusement,… presque à l’insu des grands états chrétiens de l’Europe, absorbés qu’ils sont par leurs problèmes de politique intérieure. Nous avons vu les Normands être aspirés par les îles Britanniques ou Tyrrhéniennes, l’empereur d’Occident accaparé par ses luttes contre les papes indignes, les opposants guelfes, l’Italie se transformer en un puzzle de grandes villes princières ou républicaines, les Turcs islamistes entamant la conquête de l’Europe midi-orientale, les « princes » du reste de l’Hexagone mal vivre la décomposition de leur régime féodal… Lorsque les seigneurs européens tourneront leur regard vers le Bassin parisien, ils auront la surprise d’y observer comme un état en pleine gestation et que certains historiens nomment déjà très justement, un royaume par prescription (Daniel-Rops) ! En un mot, les désordres et relâchements régnant en Europe et principalement dans l’Hexagone, chez les laïcs comme chez les clercs, auront facilité l’émergence d’une nouvelle mouvance franque. Les loups vont sortir de leur tanière et après une prescription plus que « trentenaire », il faudra faire avec …

- Hugues « Capet » (987-996) : c’est l’évêque Adalbéron qui le consacre et sacre « rix des Francs » dans les conditions que nous connaissons (cf. supra). Mais le rocambolesque ne s’arrête pas là ! A la mort de l’évêque, c’est le pieux moine Gerbert d’Aurillac (futur pape Sylvestre II, cf. p.441) qui devait le remplacer à l’archevêché de Reims mais Hugues l’évince au profit de sa créature, Arnold un bâtard de Charles le Gros, l’empereur destitué par les Germains (cf. supra). Mais ce Carolingien « trahit » le Capétien et préfère se rallier à sa famille, en l’occurrence celle de Charles de Lorraine (cf. supra). Il n’y avait plus de lignage agnatique carolingien direct mais une vaste parentèle de ce bord subsistait néanmoins, alimentée par des dizaines de bâtards consanguins. Alors Hugues s’acoquine avec Asselin évêque de Laon. Ce dernier organise un guet-apens dans lequel tombe Charles de Lorraine lequel remis à Hugues, est assassiné dans son cachot (992). Il faut dire que Hugues passa le clair de son temps à se faire admettre, d’abord au sein de la petite chefferie parisienne car il n’était pas reconnu et surtout pas par les empereurs qui estimaient que tant que vivrait un descendant carolingien, le « commandement des francs » lui reviendrait « de droit ». D’où l’importance du duc de Lorraine, devenu de ce fait l’ennemi à abattre pour Hugues « Capet » ! Mais le fils, Othon duc de Basse-Lorraine remplace le père et tout est à refaire de ce côté pour le parti capétien !

- Robert (II) le « Pieux » (996-1031) : fils du précédent et d’Alix de Poitiers,se fit une réputation de ténor dans un registre tout à fait différent. Lui passa beaucoup de temps à se démêler d’affaires conjugales sans y parvenir. Il mourra « pieux » mais fut excommunié par l’Eglise pour polygamie et inceste. En effet, ces premiers capétiens, pas plus que leurs prédécesseurs mérovingiens ou carolingiens, n’avaient compris ou admis l’importance de l’épouse unique et légitime pour un individu qui prétend être un suzerain. On naviguait toujours à vue au milieu de concubines, fussent-elles des « princesses » (cf. supra). Ainsi, Robert croyait avoir fait un bon et prestigieux premier choix (en fait, celui de son père), en épousant Rosalie veuve d’Arnaud comte de Flandre mais il la « répudie » pour prendre sa cousine Berthe de Bourgogne veuve de Eude comte de Chartres. Elle était fille de Conrad Ier roi de Burgondie (cf. supra) et à ce titre, Robert se croit autorisé à revendiquer le duché de Burgondie autunoise (Bourgogne str.s.) et pendant 14 ans va y faire régner l’insécurité et le désordre par des raids répétés (1002-1016). On se croirait revenu au temps des assauts mérovingiens et l’Empire ne peut intervenir car il vivait une période de flottement et de changement dynastique (Maison de Saxe/Maison de Franconie). Robert est donc« duc de Bourgogne » et cèdera le titre à son fils Henri (1017) mais en apanage (cf. infra). Or entre temps, le brennus avait changé d’épouse et c’est Constance d’Avignon, la fille de Guillaume le Libérateur qui lui donnera seshéritiers (Pl. II). Au fait, d’où lui vient cette épithète de « Pieux » ? En 1022, Robert II fait griller sur un bûcher les chanoines du chapitre d’Orléans. Ces « hérétiques » avaient osé s’élever contre leur évêque simoniaque ! Il eut donc le triste privilège d’inaugurer avec la bénédiction de son Eglise, une forme nouvelle d’oppression qui va bientôt se généraliser dans toute l’Europe. Au Moyen Age c’était donc une façon de faire œuvre de « piété » et de se laver de son excommunication !

- Henri Ier (1031-1060) eut deux épouses successivement : - Mathilde (+1044), nièce de Henri II empereur ; - Anne de Russie (+1075) fille du Grand-duc de Kiev, qui se remariera avec le comte de Crépy-Valois et sera régente de 1052 à 1065. Henri était animé par une « prétention folle » et clamait partout qu’il était « l’héritier de Charlemagne » ! Pendant huit ans il fera une guerre à outrance contre ses voisins, lançant ses bandes de guerriers tous azimuts mais comme ces dernières se faisaient battre ou ne ramenaient aucun butin, le « rex Francorum » épuisa tout son trésor ! La Normandie l’intéressait particulièrement aussi, voulant profiter de l’interrègne à la mort du duc Robert le Magnifique (1035), il organise un complot et fait assassiner les quatre tuteurs du jeune Guillaume dont Alain de Bretagne, Gilbert d’Eu et Osbern le sénéchal de la cour. Peine perdue ! Pendant plus de vingt ans il ne cessera de fomenter des troubles dans le duché, montant des machinations, excitant des rivalités dans le but de diviser les Normands. Sans succès ! Enfin, en 1054 Guillaume le Conquérant parvient à coincer les troupes du « roitelet » (D. R.) à Mortemer près de Caen et les écrase.

- Philippe Ier (1065-1108) prend le pouvoir à 13 ans mais meurt à 43 ans. C’est le plus rapace des rex capétiens vus jusqu’ici. Il agrandit son domaine en conquérant les seigneuries féodales « franques » de son proche environnement : partie du Vermandois, du Gâtinais (1068), la vicomté de Bourges, la seigneurie de Dun-le-Roi (1101),… Pour renflouer les caisses de son clan, il croit aussi pouvoir disposer des biens d’église en vendant des charges ecclésiastiques, en disposant de leurs terres,… un laïc « simoniaque » ? Le phénomène avait été un peu perdu de vue depuis les Mérovingiens ! A un de ses compagnons qui se plaignait d’avoir été évincé par un enchérisseur lors de la mise à l’encan d’un évêché, Philippe lui répond : « Laisses moi tirer profit de ton adversaire et quand il sera ruiné, dénonces-le, ensuite je verrai à te satisfaire ». Un tel comportement est révélateur du banditisme le plus « franc », qui sous-tend encore la mouvance capétienne comme les précédentes. Mais la goutte qui fit déborder le vase de l’excommunication est sa bigamie : il avait épousé Berthe de Hollande fille de Florent Ier comte de Hollande qu’il renvoie dans sa famille en 1091 pour mettre dans son lit Bertrade de Montfort. Pourtant, les bas-fonds du scandale n’avaient pas encore été atteints, en effet : « Ce gros homme gourmand et rapace, travaillait à rassembler de la bonne terre pendant que les autres étaient aux croisades » (Daniel-Rops). Plus un crime ignominieux qu’une rapine car bien entendu, l’Eglise s’était portée garante de la protection des biens et de la famille des Croisés durant leur absence et condition sine qua non de leur départ. Mais quelle Eglise ? Certainement pas le catholicisme gallican !

Les prémisses d’une « Francie » sous de telles conditions, avec des personnages de cet acabit qui se proclament « rex Francorum » ? Il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser et en ce XIème siècle, la situation précaire d’un Chanenc était de loin préférable à celle du serf-paysan vivant dans le Nord de l’Hexagone sous le joug de Capétiens. En effet et pour longtemps, la galerie des portraits de leurs brennus toujours aussi peu ragoûtants, va s’allonger au moins jusqu’au XIVème siècle et à Philippe le « Bel » qui ponctuera la fin du lignage capétien dit « direct ». A ce propos, ce qu’un Pennois devra retenir c’est moins le profil de ces personnages et leur histoire que le régime qui va s’instaurer, élaboré par eux ou pour eux ; un cas vraiment particulier dans le seul cadre de l’Occident. Mais alors, pourquoi s’intéresser à lui et perdre son temps à analyser cette « curiosité » ? Le fait que ledit régime « français » mettra un millier d’années pour se répandre dans l’Hexagone et touchera un jour les Provençaux puis les Nissards n’est pas pour l’heure la meilleure réponse. Prioritairement, nous devons nous attaquer à une série de légendes ou évènements rendus légendaires lesquels amalgamés, constituent pour certains hagiographes ou chroniqueurs francophiles à l’excès, contemporains ou plus tardifs, une « histoire de France » et de sa société, dès le Moyen Age et extrapolée à l’ensemble de l’Hexagone, ni plus ni moins ; ces « nationaux » avant la lettre, laissant croire que les autres annales « provinciales » lui étaient subordonnées ou voire, simplement accessoires ! Autrement dit, il ne fallait surtout pas que « l’exception franque » confirme une règle générale ! Nous devons donc illustrer ces propos à travers quelques rubriques essentielles dont la somme va prendre l’allure d’une « institution ». Plus haut il a été dit que les territoires occupés par les « francs » se transformaient en « désert juridique et institutionnel » mais un pays fut-il sans foi ni loi, ne peut se passer longtemps d’une administration plus ou moins régulée. Il va donc s’en forger une à sa convenance avec l’aide ou à l’initiative de son clergé, ne serait-ce que pour l’imposer aux autres, dictatorialement.

§ - Fiefs, apanages et servitude chez les « francs ».

Depuis Clovis et les premiers « rex Francorum », les terres maintenant occupées par des « francs capétiens » sont toutes et intégralement considérées comme propriété de leur chef ou brennus que les prélats catholiques gallicans ont choisi de promouvoir. Elles constituent le « domaine royal » que le rex va diviser et distribuer à ses principaux adjoints guerriers ou clercs sous forme de fiefs (altération du germanique, faihu = « terres à bétail » et a déjà donné féodal). Le récipiendaire (ou feudataire) ainsi fieffé ou inféodé n’est donc pas propriétaire du domaine reçu pour en percevoir les bénéfices mais seulement dépositaire d’une jouissance précaire car dépendant de sa soumission. Il n’est que gérant et s’il continue « à plaire », ce concessionnaire pourra transmettre ledit fief à sa descendance et dans les mêmes conditions de servitude. Dans le cas contraire, le fief pourra lui être repris (confiscation ou commise), après un acte de « félonie », par exemple celui du vassal désobéissant qui a ainsi « défié » son seigneur et maître ! Ainsi apparaît la notion de vassalité1qui lie un donataire (le vassal) à son donateur (le rex) et ce concept particulier aux « francs », ne se retrouve nulle part ailleurs en Europe. Il est fondamentalement différent du système allodial beaucoup plus généralisé (partage des terres en alleux reçus en toute propriété par les bénéficiaires) et que nous avons vu fonctionner notamment dans les Provences. A son tour l’allocataire d’un fief pourra « sous-traiter » ou subdiviser son domaine pour le confier à un ou plusieurs vassaux de condition inférieure. De la sorte peut se développer une pyramide de dépendances jusqu’au vavasseur, le gérant délégué de rang le plus bas mais au sommet, le premier ou plus haut vassal est seul immune, c’est-à-dire responsable de ses subordonnés devant le rex. « C’est par la cérémonie de l’hommage que se nouaient les liens de vassalité… en posture agenouillée et de complète humilité »2 mais il est clair que les services et fidélité exigés du vassal sont plutôt à sens unique et plus astreignants pour lui en regard d’une « protection » plus ou moins théorique qu’il pouvait attendre en retour de la part de son seigneur. Quoi qu’il en soit et en dépit de l’ambiguïté du terme, cet « hommage » ne doit pas être confondu avec les contrats d’homme à homme qui liaient les combattants alleutiers dans les sociétés de type germanique et éventuellement hiérarchisées, comme il a été vu plus haut.

Qui hérite du domaine royal ? Uniquement un des fils du rex et en général l’aîné mais de son vivant, le père peut choisir celui qu’il préfère. A priori, cela ressemble fort à un simple « droit d’aînesse » déjà analysé par ailleurs (cf. supra) ; or ici, la pratique spécifique aux « francs » se distingue fondamentalement et sur plusieurs points, de celle en vigueur chez les autres peuples qui suivent une tradition germanique. En premier lieu, pouvoir et territoires se transmettent en bloc ; il n’y a pas de séparation et ledit pouvoir qui n’a rien de juridictionnel, n’est que le reflet d’une volonté brute. En second lieu, la totalité de l’héritage sur une seule tête, exclut toute possibilité de partage même partiel, au bénéfice d’un très proche parent, frère, oncle, neveu, cousin,…En troisième lieu, vu le système patriarcal encore fondé sur le concubinage et des conjointes plus ou moins officielles, donnant naissance à de nombreux bâtards, le bénéficiaire sera nécessairement un héritier mâle. L’éventualité d’une possible « héritière » ne se pose donc pas (encore) ! Ce processus de transmission total et global est réputé correspondre à ce que les chroniqueurs nomment abusivement, un « droit de primogéniture » sachant qu’il ne peut être question de « droit » en la matière, les « francs » n’étant pas habilité à le définir dans le cadre européen. Par contre, cette oligarchie avait parfaitement le pouvoir d’établir ses propres « règles ou coutumes à caractère institutionnel » mais à valoir pour son seul usage. Elles présentent avantages et inconvénients :

- avantages : le « domaine royal » fut-il subdivisé en fiefs laissés à la jouissance de tiers, constitue un tout patrimonial insécable qui interdit la possibilité pour les vassaux allocataires, d’y exercer toute forme de féodalisme. Conséquence première : exclusion de tout système baronnial et du risque qu’un « conseil de Barons » ou de tous autres « princes », vienne éventuellement perturber l’exercice du pouvoir comme dans la germanité.3 De plus, cette unité par son homogénéité de commandement, ne peut que croître en superficie quels que soient les moyens employés, conquête militaire ou machination. Pour avaliser ces dernières en dépit de violations flagrantes des droits ou coutumes « internationaux » d’obédience laïque ou religieuse (chrétienne), pas de problème ! Il suffira de recevoir la bénédiction d’un parti de prélats catholiques entièrement dévoués à la cause, lesquels : - sacraient les rex et leur héritier à Orléans ou dans l’enclave de Reims pour leur conférer une immunité divinisée a priori ; - signaient des « blancs-seings » pour leurs actions à venir et les échafaudaient même si nécessaire. Personne ou peu de gens s’embarrassaient de scrupules surtout à l’époque, pour savoir si ce haut clergé agissait en conformité avec le papisme romain ou si déjà, il épousait plus ou moins ouvertement, les directives d’un parti catholique gallican attaché aux intérêts des « francs ». C’est lui qui constituera le principal « conseil » des rex Francorum !

- inconvénients : le caractère « monocellulaire » du « féodalisme à la franque » étant appelé à se développer, va immanquablement se transformer en un impérialisme naissant. La chefferie régnante, celle qui est appuyée et guidée par ses chantres ecclésiastiques particuliers, ne pourra dominer ses sujets qu’en faisant preuve du plus grand despotisme, du haut en bas de l’échelle sociale. D’où un clivage particulièrement fort entre la classe dirigeante autocratique et la société et qui perdurera à travers les siècles. Au sommet, les vassaux grands ou petits n’ont pas d’autre choix que se soumettre ou se démettre. Très généralement ils se soumettront en faisant preuve de la plus complète platitude pour ne pas perdre le bénéfice de leurs fiefs et manifesteront même un zèle des plus militants pour en accroître le nombre ou consolider leur situation. Pour mieux supporter cette tyrannie et se défouler, ils la transmettront à leurs subordonnés et jusqu’à la base pour que celle-ci en supporte tout le poids. Nous en verrons les conséquences sur le pauvre monde des « vilains » de la paysannerie, encore une spécialité « franque » ! Sinon, le vassal est amené à se révolter contre les chefs, à ses risques et périls. Nous disons bien, se révolter et non pas « se rebeller » car il ne pourrait le faire devant aucun ordre établi ! En effet, l’arbitraire ou « fait du prince » est la seule « loi régalienne » qu’il connaisse et il ne pourra se référer aux autres lois constitutionnelles européennes qui n’ont pas cours chez lui.

A l’évidence, le rex Francorum capétien, n’aura cure de ces inconvénients et ne prendra en considération que les avantages d’un système qui correspondait au mieux avec son mental. Peu lui chaut qu’il soit (ou sera) considéré comme le maître de l’absolutisme, lui et ses successeurs (ceci jusqu’en 1789 au moins) ! Toutefois, il y a bien un inconvénient qui parfois le tracassera. Le « primogéniteur » en prenant tous les pouvoirs (domanial et gouvernemental) déshéritait complètement ses frères aussi, certains de ces rex essaieront de trouver une compensation à cette frustration en créant l’apanage ! Nouveau concept qui ne s’appliquera qu’à la famille d’une chefferie capétienne ou à certains de ses favoris mais et cela est à mentionner d’emblée, il sera facultatif et dépendra beaucoup des opportunités. Lorsque les Capétiens accapareront un nouveau territoire, ils pourront lui donner deux destinations : - soit l’inclure dans leur domaine royal pour en accroître la dimension ; - soit le céder à un frère à titre d’apanage et qui en devient ainsi le nouveau seigneur. La terre demeure extérieure audit domaine royal et le frère en question pourra « en principe », la gouverner en toute indépendance dans le respect du droit coutumier local. Cependant s’agissant de « francs », il faut être prudent en matière de « règle » ; néanmoins, le bénéficiaire peut se considérer comme un « prince féodal » ordinaire et ne doit pas « forcément » allégeanceà son frère aîné (cas par exemple de la Bourgogne « donnée » en 1031 à Robert Ier par son frère Henri Ier). Après tout, il reçoit une terre conquise en dédommagement de son exclusion de l’héritage familial et peut donc la considérer comme son « bien propre ». Il y aurait eu inféodation à un frère vassal, que si la conquête avait été préalablement intégrée au domaine patrimonial.

En conclusion, ces notions de « feudataires-inféodés-de-fiefs » devenus « vassaux » sur des territoires assortis d’une simple jouissance conditionnelle donc précaire et propres au milieu des « francs », sont fondamentalement différentes de celles intéressant les « féodaux alleutiers » jouissant de « biens propres » en totale indépendance et propres à l’ensemble des seigneuries européennes dont celles des Provences. Mais elles ont été mêlées dans la lettre sinon dans l’esprit de nombre de nos chroniqueurs qui « font l’histoire ». Au XIème siècle déjà, il y avait confusion des genres et sources de conflits quand les premiers voudront commencer à exporter leur système de gouvernement au reste de l’Hexagone. Ainsi sera occultée jusque dans nos livres scolaires, la juste lutte d’une majorité de peuples contre le régime de total asservissement qui les guettait. Au contraire, ils passeront pour « des arriérés et bornés féodaux » ne voulant pas reconnaître les « bienfaits d’un dirigisme absolu » qui dispensait l’individu d’avoir à penser ou à faire preuve d’initiative. Un moule de « normalité franque » lui sera imposé dans lequel se diluera sa personnalité, provençale ou autre. Mais il l’aura bien voulu… Or cette soumission bon gré mal gré consentie par la haute société guerrière et que soulignent ses « hommages rendus », se superposait à une autre forme d’oppression beaucoup plus grave et ancienne puisque reconduite de siècle en siècle depuis la romanité. Elle écrasait tout un peuple principalement de paysans, vivant dans le Nord de l’Hexagone et que nous avons souvent eu l’occasion d’évoquer (cf. supra). Leur condition était celle de serfs, encore une institution spécifiquement « franque » ! Heureusement, nombre de ces « Gaulois » celtiques avaient été libérés grâce à l’arrivée des Vikings, en Normandie, en Bretagne et dans les duchés de l’Est devenus germaniques jusqu’en Champagne. Mais maintenant, avec la résurgence du monde franco-capétien, le problème de la servitude des travailleurs de la glèbe dans les territoires qui lui sont soumis, retrouve toute son actualité.

A l’orée de l’an Mil, l’esclavagisme classique était en train de disparaître en Europe continentale. Il ne concernait plus que les pays périphériques en contact ou en conflit avec les Slaves et surtout les Musulmans (Turcs ou Sarrasins), en Espagne, dans les Balkans, à Byzance, en Sicile,… où subsistait un marché d’esclaves alimenté par des prisonniers de guerre (Marseille, plaque tournante toujours active). Les principaux clients demeuraient les ecclésiastiques séculiers ou réguliers, pour faire exploiter leurs nombreux domaines et notamment, les papes de Rome qui sont le plus souvent cités.4 Partout ailleurs, de l’Ecosse à la Méditerranée, de l’Atlantique aux Carpates, le monde de la paysannerie était celui d’hommes libres ou qui le sont redevenus,… hormis sur quelques parcelles du Bassin parisien !

Depuis l’époque de Clovis et dans les contrées « franques », le laboureur et sa famille étaient attachés à la terre, (nécessairement du domaine royal) et ne pouvaient en sortir. Son labeur n’était pas rémunéré mais le nourrissait dans la mesure où la production remise au seigneur pour l’essentiel, fournissait un surplus. Un véritable problème les mauvaises années et la région connut 60 famines importantes entre 970 et 1100 ! Ces « misérables vilains » tuèrent même tout leur bétail pour survivre au cours d’une des dernières du siècle. D’ailleurs eux aussi étaient considérés comme des « biens meubles » du vassal local et pouvaient être prêtés à un seigneur voisin ou négociés (environ 3000 FF par tête). Bien entendu, le serf était « corvéable à merci » pour tous travaux en plus de ceux liés à l’agriculture (voirie, construction de châteaux,…). S’il s’enfuyait le seigneur pouvait exercer un « droit de suite » et rattrapé, il sera traité comme un esclave fugitif, c’est-à-dire exécuté sans procès. Il peut se marier mais pas en dehors de sa paroisse ou du fief, c’est le « droit de formariage ». Par contre, une serve pourra se marier hors du territoire si son père paie une taxe ou « droit de quitage » pour cela au seigneur. « Droit » allègrement confondu par certains historiens avec un supposé ou pseudo « droit de cuissage » ! Ceci à propos d’une simple cérémonie au cours de laquelle, une serve enceinte s’engage à maintenir au pays l’enfant à naître et pour marquer l’événement, le seigneur appose sa main sur la cuisse de la femme (montrant par là qu’il compte bien accroître son « cheptel » !). Enfin, ledit seigneur va exercer un « droit de main-morte » au décès de son serf et si celui-ci laisse éventuellement quelques économies ou biens, il les récupère ! En principe, un serf pouvait « acheter sa liberté » mais cette latitude demeurait toute théorique car mesure individuelle, elle impliquait un lourd endettement pour un chef de famille et ses créances (dites d’abonnement)le clouaient au sol jusqu’à la fin de ses jours comme un « vulgaire serf » ; on revient donc au point de départ. De plus, en devenant un paysan libre il entrait dans la catégorie des contribuables, non seulement toujours corvéables mais aussi taxables à merci et pour s’apercevoir que dans ce domaine, l’imagination des autocrates « francs » était particulièrement féconde comme il sera vu ultérieurement !

En conséquence et tout compte fait, ne valait-il pas mieux rester dans son état de serf plutôt que se lancer dans l’aventure des hommes libres ? Effectivement ! Mais certains auteurs en tire une argumentation tout à fait inattendue : « Puisque les serfs ne se précipitent pas sur les possibilités de rachat, c’est probablement parce que leurs conditions d’existence n’étaient pas si catastrophiques qu’on ne le prétend… ». Alors comment expliquer l’exode massif des familles de serfs vers les villes ? Les notables citadins et les artisans les cacheront voyant en elles une domesticité gratuite qui leur tombait du ciel ! Représentant déjà une force, ils obtiendront que les serfs non découverts et identifiés après 370 jours ne soient plus poursuivis. Autant dire en réalité, que les « francs » n’oseront pas se lancer dans des massacres généralisés qui auraient ensanglanté leurs cités. Mais l’on tend vers une désertification des campagnes et une surpopulation parallèle des villes et c’est pour les désengorger qu’à la veille des croisades, les évêques accorderont la liberté aux serfs partant en Palestine. Quant à certains rex Francorum eux aussi candidats au départ et pour se procurer des fonds, ils n’hésiteront pas à rendre le rachat obligatoire pour des lots entiers de bétail humain qui ne feront que changer de servitude, passant de la condition de serfs à celle d’endettés. Enfin et après les ravages des premières croisades, il n’y aura plus de bras pour cultiver les terres aussi, les ecclésiastiques les premiers car les plus inquiets pour leurs revenus, commenceront à affranchir gratuitement les derniers serfs. Pour les motiver un peu plus dans leur travail ? Cela reste à voir. Une nouvelle catégorie d’agriculteurs apparaîtra, celle des « fermiers opprimés » (par le fisc) certes libres mais qui trimeront toujours toute leur vie sur les mêmes terres seigneuriales ; seront-ils plus heureux ? Il est à craindre que nous ayons pour longtemps encore, affaire à la servitude qui change de nom mais pas d’état pour les « gueux de la terre » bientôt des bouseux ! En conclusion, le servage apparaît bien comme un prolongement de l’esclavagisme et seule la sémantique sépare les deux états. Retenons que le phénomène est né ou s’est le plus largement développé au XIème siècle et au pays des « francs capétiens ». Nous risquons un jour de le voir arriver dans le val de Chanan, masqué derrière un substitut, le fermage ?

§ - La « noblesse chevaleresque » au Moyen Age.

Le lecteur a certainement remarqué depuis que nous dissertons sur la période médiévale, le soin apporté à ne pas utiliser ou le moins possible, les expressions de « noblesse » et de « chevalerie » ou termes associés. Est-ce une incongruité ? Car s’agissant du Moyen Age, il est même permis de penser que ce fut un « âge d’or » pour ces deux concepts et qui auraient ainsi acquis leurs « lettres de noblesse » ! En fait, nous abordons ici un sujet se rapportant à ce qui fut et demeure sans doute, la plus grande supercherie de tous les temps intéressant autant les domaines temporel que spirituel. Elle s’est développée à partir du XIème siècle et n’a pu le faire que parce qu’elle répondait à un besoin quasi religieux, une aspiration, à l’instar d’une rêverie ! Mais où ces idées ont-elles pu germer ? Le mot même de « chevalier » nous donne déjà une première information ; il est de langue d’oïl par son lexème « ch » chuintant et trahit par conséquent une origine nord-hexagonale car partout ailleurs et pendant longtemps encore, seul le terme de cavalier aura cours. La « chevalerie » fut donc véhiculée par une littérature tardive à partir du XIIIème siècle, mais comme elle s’exerçait alors dans un océan d’analphabétisme, il faudra pratiquement attendre le XIXème siècle pour voir exploser sa « renommée » ! Quant à l’idée de « noblesse » elle est à la fois plus large, profonde et ancienne. En Occident et sous Rome, elle fut d’abord liée à la prestance et déjà le reflet d’une caste, celle des « brillants » cavaliers de l’ordre équestre, réservé aux riches officiers, fils de la haute classe sénatoriale. Dans les revues ou au combat, ils émergeaient splendides, au dessus de la piétaille des légionnaires. D’ailleurs, ils communiqueront leur sublime port à leur monture, le cheval le plus noble des animaux. Or durant le haut Moyen Age, tous les guerriers deviennent des cavaliers d’où un problème de dévaluation pour cette noblesse d’apparat mais qu’à cela ne tienne, l’écueil va être contourné. Dans un premier temps, la noblesse devient ou reste un concept de caste militaire, condition nécessaire mais maintenant plus suffisante. En effet, si la société comprend très schématiquement deux classes d’individus : ceux qui gagnent leur vie en combattant et ceux qui gagnent leur vie en travaillant,5 cette division trop manichéenne et « poétique », ne convient ni aux uns ni aux autres (cf. supra). Concernant la première, il va falloir trier un ensemble de mercenaires montés et pour y retrouver une lueur de « noblesse », le partager : - d’un côté, ceux qui pourront intégrer un corps de cavalerie particulier car seul continuateur de la « noblesse équestre », que l’on nommera ordre de la chevalerie et l’ambiguïté des synonymes ne masque pas qu’une simple nuance ; - de l’autre, tous les autres guerriers cavaliers ou piétons. C’est ainsi que les concepts de noblesse et de chevalerie furent indissolublement liés. Mais quels seront les élus de cet écrémage ? Evidemment et au dessous des oligarchies dirigeantes, tous les guerriers qui furent pourvus d’un commandement ou d’une charge et donc bénéficiaires d’une seigneurie, grande ou petite, les vassaux dans le Nord de l’Hexagone, les alleutiers partout ailleurs. Quant aux militaires écartés, ils seront assimilés à des travailleurs manuels et ces « gens d’armes » intègrent la roture. En ont-ils été mortifiés ? Possible car très bientôt, ils éliront de valeureux capitaines et mettront à cœur de devenir les combattants les plus efficaces, ces « routiers » dévastateurs ou ces habiles « archers » dont on s’arrachera les services. C’est donc une marginalisation progressive mais déterminée qui attend la « noble chevalerie » à peine émergeante, presque un confinement aussi et pour retarder l’échéance, elle n’aura d’autres recours que se couvrir de privilèges et rendre sa caste héréditaire ! Mais le concept de « noblesse » c’est aussi et fondamentalement, affaire de comportement que l’on souhaite le plus vertueux et désintéressé possible, celui du « beau geste » aussi merveilleux que peut l’être un « matériau noble ». Alors pourquoi et comment la sémantique a-t-elle pu dériver au point que ledit concept soit devenu l’apanage exclusif d’un « ordre » constitué de membres dont le comportement n’avait et continuera à n’avoir, rien de « noble » ? Là sont les vraies questions et nous devons y répondre car le Pennois connaîtra au cours de son histoire des capitaines nombreux, des nobles même de… plusieurs sortes…

Tout est dans l’atmosphère du temps. Depuis longtemps le monde est « mauvais » et empreint de cruauté, particulièrement celui des peuples qui ont pataugé dans les ornières franco-romaines et lorsque certains ou leurs dirigeants furent précédemment crédités d’un certain humanisme comme les Scandinaves normands par exemple, ce ne pouvait être que de façon relative. Ils ne connaissaient guère la pitié face à leurs ennemis et la magnanimité du vainqueur n’était connue et pratiquée parfois, que par les Sémites musulmans. C’était une notion plutôt orientale, capable même de sensibiliser un Turc musulman ! Non, « les Sarrasins (ne) furent (pas) surpris par la grossièreté et la cruauté des Croisés » (W. Durant) puisqu’ils appelaient déjà globalement franj les incultes et sauvages Occidentaux, par extrapolation abusive des « francs » carolingiens de Charlemagne, sanguinaires qu’ils avaient bien connus. Donc tous les Européens mis dans le même sac devront assumer ;… pourtant, ils étaient des chrétiens !?

« La violence est la caractéristique principale du guerrier et de l’homme en général, au Moyen Age et les liens familiaux n’y font pas obstacles. La fureur et la haine l’animent au combat, dans ses disputes et ne le quittent même pas entre deux conflits quand devenu « soudard », il déambule par monts et par vaux, quand il s’escrime dans les tournois encouragé à verser le sang par les damoiselles, quand tapi dans sa forteresse, il guette le voyageur pour le dépouiller, le rançonner,… Il viole et tue sans état d’âme non seulement ses adversaires hommes mais aussi, clercs, femmes enceintes ou pas, vieillards, enfants,… les bébés qu’il fracasse contre un mur ou cloue à la porte d’une grange. En campagne, il malmène ses ennemis, torture ses prisonniers, se réjouit du spectacle de suppliciés, essaie de s’imposer par la terreur en pratiquant la politique de la « terre brûlée », pille, incendie, décime les troupeaux, les vergers, sans considération particulière pour les religieux et les biens d’églises ou de monastères,… Ils aiment mieux le combat qu’or fin ni manger… et c’est s’assotir que penser (chansons de geste)… » (la plupart des auteurs ayant écrit sur le Moyen Age). Mais comme le dirait Daniel-Rops, il ne servirait à rien de multiplier les récits de telles horreurs qui touchent plus ou moins, tous les pays européens.

Il n’y a hélas, pas de doute, aucun scrupule humanitaire n’encombre l’homme du Moyen Age en général et la caste des guerriers féodaux, vassaux ou simple mercenaires n’a pas seule, le triste privilège de cette situation. Hommes et femmes, jeunes et vieux, clercs et laïcs sont tous complices et impliqués. Dès lors un courant de pensées va naître et se développer, au moins dans l’esprit de ceux qui souffrent, de ceux qui prennent le temps de réfléchir sur les malheurs de la condition humaine de ce temps. Comment ne pas rêver en un monde meilleur ? Et dans un enchaînement,… comment ne pas prendre ses désirs pour des réalités ? Fantasmer sur le sujet devient comme une issue de secours et c’est pour ne pas sombrer dans le désespoir que l’image ô combien « épinalesque » et classique du chevalier sans peur et sans reproche, prêt à donner son sang pour défendre l’Eglise, le faible, la veuve et l’orphelin…va naître et d’autant plus facilement que l’idée très ancienne, s’ancrait déjà dans le symbolisme germano-scandinave. D’abord dans le concret et le souvenir de son antique héroïsme du temps de la conquête, de l’épopée des « Niebelungen » du roi Gunthar (cf. supra)… ; ensuite, cette sublimation prolongeait presque naturellement le monde légendaire du roi Arthur et de ses vertueux chevaliers de la « Table Ronde », de ces chevaliers « du Christ » perpétuellement « en quête du Graal », le monde des sagas norvégiennes ou danoises, religieusement écoutées par ceux qui bâtissaient des églises au Groenland, etc… Nous assistons à une véritable mystification, un conte épique que n’aurait pas désavoué Homère… mais jugés nécessaires car répondant à un besoin impérieux, une aspiration presque aussi forte qu’un élan religieux ! Ce nouveau courant s’articulera en deux phases successives :

1 - rendre ou attribuer un honneurau « clan des chevaliers » fut-il factice ;

2 - conférer une noblesseà cette chevalerie même si elle demeure virtuelle.

La première tâche incombera aux ecclésiastiques, la seconde aux chroniqueurs, d’abord rares auteurs laïcs de « chansons de gestes » (la Chanson de Rolland,…), puis de plus en plus nombreux jusqu’à proliférer au XIXème siècle ! Seul le travail préliminaire des religieux concerne le XIème siècle et surtout sa fin.

Prétendre répandre sur la vie du cavalier un voile « d’honorabilité » commence à l’évidence, au moment de son « baptême de guerrier » lorsqu’il va entrer dans le monde des adultes. Dans la coutume germanique laquelle se perd dans la nuit des temps, la remise d’une épée à un jeune homme reconnu apte à s’en servir, donnait déjà matière à une cérémonie rituelle et profane de grande portée. L’Eglise voulut confisquer l’événement pour lui donner un sens divin encore plus grand et la cérémonie initiatique devient un véritable sacrement que nous connaissons tous sous le terme d’adoubement. Mais quelle Eglise et où cette nouvelle solennité vit-elle le jour ?

Tous les auteurs s’accordent pour situer le foyer dans le Nord de l’Hexagone au pays des « francs ». « Il rayonna depuis la France… » (G. Duby, op. cit.) ; ceci sans commentaire particulier ! Pour nous, l’événement n’est pas fortuit car il coïncide avec une localisation en ces contrées d’un atavisme de sauvagerie spécifique aux guerriers qui y stationnaient et que nous suivons depuis le début (cf. supra). Pays « sans foi ni loi », la barbarie et la cruauté la plus banalisée par ailleurs, y trouvaient refuge et institutions un peu trop facilement. D’où la volonté et l’urgence d’avoir à limiter sinon éradiquer, ces turbulence et agressivité en priorité dans l’environnement des rex Francorum !Les évêques et les abbés gallicans du Bassin parisien voulaient-ils instaurer un nouvel ordre moral ou étaient-ils plus soucieux de protéger leurs biens particulièrement exposés dans ces régions ? Bien que le clergé du temps ne soit pas un modèle de vertu, un mélange des deux motivations est probable.

Après une nuit de prière, le damoiseau se confessait, entendait la messe puis recevait une colée (accolade) et une paumée (coup du plat de la main sur l’épaule) données par son parrain et qui précédaient la remise des éperons et de l’épée. Ensuite, main posée sur la bible, les évangiles ou des reliques, il faisait sous serment sa profession de foi en invoquant St Michel et St Georges. Recevant au final la bénédiction d’un prélat, il venait ainsi de se plier à une liturgie sacramentelle qui l’engageait pour sa vie durant. Elle lui faisait obligation de respecter trois vœux principaux : - de prouesse (combattre et donner sa vie pour le Christ) ; - de largesse (combattre pour un idéal et non pour de l’argent) ; - de courtoisie (combattre pour protéger les faibles). C’est ainsi que le « chevalier » adoubé devient avant tout, un vassal du Christ et… de l’Eglise ; il pourra bientôt se lancer sans complexe ni retenue, dans les plus terribles « guerres de religions » où son fanatisme pourra être mis à l’épreuve mais maintenant avec la bénédiction de Rome et de ses prêtres.

Personne n’est dupe même à l’époque. Par ses actes, la « chevalerie » va très vite montrer qu’elle n’a pas du tout l’intention de respecter le moindre de ces engagements. L’adoubé avait-il conscience dès son sacre, qu’il sera un félon vis à vis de son Eglise, doublé d’un parjure en regard de sa société ? Renier son serment était donc si facile ? Le respect de la parole donnée si cher aux peuples germaniques, avait-il été oublié à ce point ? Il est vrai que les « francs » n’en faisaient pas partie et que ces coutumes n’avaient pas cours chez eux. Quoi qu’il en soit, même avec sa finalité théâtrale (ou à cause d’elle), cette cérémonie de l’adoubement eut beaucoup de succès dans le Nord de l’Hexagone et dès sa création. Tous les fils de famille voudront être « sacrés chevaliers », issus du militaire ou du civil peu importait puisque les pères pouvaient en supporter les frais. Il fallut un siècle (le Douzième) pour se rendre compte que cet engouement produisait une inflation de « l’honneur » et qui lésait avant tout, les fils de guerriers féodaux ou vassaux (ceux qui se ruineront aux Croisades ») et surtout, encore ce même siècle pour se rendre compte que la « chevalerie » à peine créée, ne constituait plus le fer de lance des armées ! Il faudra donc un autre siècle (le Treizième) pour mettre en place un système de rattrapage, l’anoblissement réservé à une caste de militaires et donc à sa « chevalerie » afférente. Le tour est joué mais nous savons d’ores et déjà que la caste en question, ne sera pas la plus méritante… à voir dans une prochaine partie de cette chronique.

En conclusion, les ecclésiastiques gallicans les premiers à entrer en scène, ont cru que « l’habit pouvait faire le moine » en échafaudant une conduite pour rendre le guerrier « franc » et surtout ses chefferies, plus présentables. Mais le loup même déguisé sous une peau de brebis, reste un loup ! Ainsi est née la chevalerie au Moyen Age et après le déboulé des cavaliers burgondes, nos Chanencs la verront arriver, nappée dans sa fierté. Mais elle serait morte avant d’avoir vraiment vécue si la « noblesse » n’était pas accourue à son secours. Nous verrons cela prochainement.

Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - du celtique serve puis bas-latin vassus = serviteur et vassal = inférieur soumis à un supérieur et aussi, serve évoluant en bas-latin servus = serviteur et serf.

2 - Georges DUBY : La féodalité - Encyclopædia Universalis- Albin Michel - 1997.

3 - Sachant que certains historiens « francophiles » introduiront artificiellement et ultérieurement ce concept de conseil des barons dans le système de gouvernement des « francs » pour appuyer leurs thèses comme il sera vu, notamment à propos des guerres de Cent-Ans.

4 - « Des centaines d’esclaves travaillaient encore sur les terres vaticanes au XIème siècle. Dès Grégoire Ier « le Grand » des lois canoniques ont été promulguées leur interdisant de devenir des clercs, d’épouser un être libre, d’avoir la possibilité de s’émanciper, de s’évader sous peine de mort, de faire un testament et si d’aventure il laissait un pécule, celui-ci revenait au clergé. La valeur des terres ecclésiastiques pouvait être estimée en fonction du nombre d’esclaves qu’elles supportaient… Mais l’Eglise dénonçait le trafic des esclaves quand il ne lui était pas profitable sachant que, pour St Thomas d’Aquin (+1274), il est une tradition et une conséquence du péché d’Adam » ! (W. Durant, op. cit.)

5 - Symbolisés à l’époque par le laboureur ou celui qui « rompt » la terre ; du latin ruptus donnant roturier.