B - LES VIKINGS NORMANDS EN SICILE ET AILLEURS.

A l’orée de l’an Mil va s’allumer dans le Nord de l’Europe un phare de civilisation qui éclairera tous les pays bordiers de la Manche et de la mer du Nord. Associés aux Anglo-saxons, aux Flamands (Anglo-frisons), les Vikings dano-normands, danois et norvégiens, en seront les principaux mentors et les vecteurs. Certes, sa lumière ne sera pas aussi éclatante que les illuminations déjà mises en place par les islamistes sur le pourtour de la Méditerranée en Espagne ou en Sicile notamment, mais pour cette partie de l’Europe elle a son importance car elle est unique. Ce fut une chance pour l’Hexagone, grâce à la tête de pont normande que ces Scandinaves avaient aménagée car les ressortissants de cette partie du continent européen, autochtones ou descendants de mouvances germaniques et enlisés dans les ornières de la romanité, n’avaient jamais connu ou avaient oublié depuis longtemps ce que pouvait représenter une vraie civilisation. Pourquoi nous intéresser de nouveau à ces peuples maintenant si éloignés du val de Chanan et des Pennois ? Pour deux raisons. La première répond à un simple sentiment de curiosité : voir comment peu fonctionner une royauté bien centralisée, chrétienne et soucieuse de ses devoirs en la matière, humaniste et animée par un esprit de justice, rejetant à la fois toute forme de féodalisme et toute velléité d’impérialisme !! Il y a de quoi nous étonner car nous ne connaissons que cela depuis le début du Moyen Age. A voir donc ! La seconde raison est qu’il sera question de la Sicile. Or nous ne pouvons perdre de vue cette grande île tyrrhénienne car bientôt, elle va devenir un tombeau pour nombre de Provençaux et peut-être aussi quelques Chanencs ou Pennois qui y laisseront leur vie (les tristement célèbres « Vêpres siciliennes », cf. ultérieurement) !

Nous connaissons déjà ces envahisseurs vikings, marins audacieux qui au IXème siècle, ont balayé le Nord de l’Hexagone et les « francs » pour s’en rendre maîtres de la pointe du Raz (cap en langue nordique) au Rhin, des côtes normandes jusqu’au Morvan (cf. supra). Mais ils n’avaient pas assez de monde pour coloniser ce vaste espace. Aussi se replient-ils sur la Normandie (capitales Bayeux et/ou Rouen) en abandonnant la Bretagne à l’un des leurs après 66 ans d’occupation (933) et en se contentant d’accaparer avec leur famille, la totalité du Cotentin, la vallée de la Seine presque jusqu’à Paris, le pays de Caux, les plaines de Caen et du Bessin. Les autres sites normands seront alloués à des guerriers célibataires pour qu’ils y fondent des familles avec des filles du cru, tandis que l’immigration de clans venant directement des péninsules scandinaves ou de Germanie sera encouragée en permanence ; un bouleversement ethnique d’un nouveau genre se prépare donc. La Mayenne et la Sarthe ne seront annexées qu’en 1060. Telle sera la tâche des premiers chefs vikings devenus des « ducs normands » et après l’ancêtre Rollon (+932) suivront ses fils et petit-fils : Guillaume Longue Epée (932-942), Richard Ier (942-996) et surtout, le fils de celui-ci qui mérite notre attention.

- Richard II (996-1026) aura un long règne et densément occupé à instaurer une administration qu’il veut efficace et originale pour le pays. Une de ses premières mesures sera de libérer les paysans indigènes de leur servitude ! En effet, ces Celto-« Gaulois » étaient des serfs attachés à la terre quand ils vivaient sous l’oppression des « francs » (cf. infra). Le servage disparaît dans la Normandie et ses paysans deviennent tous des hommes libres d’où une dynamique qui débouchera sur une réelle prospérité au bénéfice du monde agricole. Il entame une réforme de l’Eglise mais une vraie, franchement axée sur l’assainissement des mœurs que seul un laïc pouvait entreprendre (aussi l’avis de St Pierre Damien, cf. p.440) ; il relance un monachisme rénové et fait construire des abbayes dans ce sens (Mont Saint-Michel,…), purge les évêchés de leurs titulaires malsains,... Son œuvre ne sera considérée comme achevée que 40 ans plus tard sous le règne de son petit-fils. De nombreuses églises et villes seront construites comme Dieppe, Falaise, Argentan, Saint-Lô, Valognes, Caen (1025). Mais la tâche la plus délicate et difficile qui attend Richard II est incontestablement celle de bâtir une institution seigneuriale nouvelle comparée aux pratiques usuelles déjà routinières en Europe car ne l’oublions pas, l’air du temps est toujours au féodalisme pur et dur comme nous l’avons vu dans les Provences. Il va instaurer un féodalisme original dit « de solidarité »1 en évitant la dérive classique du séparatisme qui est celle du féodalisme des « princes » ! Pour cela, il dote ses subordonnés de « biens propres » conformément à la coutume générale mais il demande à ces « tenants en chef » de se lier à lui de manière indéfectible et permanente (donc pas seulement en temps de guerre) par un serment d’homme à homme traditionnel. Moyennant quoi, ils pourront gérer leur « fief » comme ils l’entendent, en tirer profit et le transmettre à leur descendance, laquelle à son tour devra prêter un serment de fidélité au duc, etc… Autrement dit, la vieille loi coutumière germanique s’applique toujours nonobstant une reconnaissance de la tutelle du suzerain ducal qui s’exerce aussi en temps de paix. Cette restriction qui n’est pas une simple nuance, ne sera pas au début admise par tous, il y aura des récalcitrants et il faudra se battre pour cela pendant trois générations. Par ailleurs, Richard II poursuivra l’œuvre entamée par ses prédécesseurs concernant la révision des codes de justice, en particulier le droit criminel et le droit maritime. Nous avons déjà souligné ci-dessus, l’importance primordiale de la justice et de son exercice à propos des juges de Provence, surtout au Moyen Age où les traditions en la matière sont encore très vivaces. Le duc-roi de Normandie mariera sa fille Emma au roi des Anglo-saxons en Angleterre, Ethelred II.

- Robert le Magnifique (1027-1035) fils héritier, en dépit de sa courte vie fut particulièrement actif comme le suggère d’ailleurs son surnom. Il eut le temps de faire bâtir une flotte marchande et de guerre considérée comme la plus remarquable d’Europe du Nord. Egalement, il fait de la cavalerie lourde normande la plus puissante de ce continent et surtout, associe aux escadrons des corps d’archers ! Cette innovation aux conséquences pour l’heure insoupçonnées, fera ni plus ni moins et très bientôt, l’invincibilité des armées anglaises durant les guerres de Cent-Ans ! Enfin, ce fut un pionnier de l’architecture militaire. Avant lui, il n’y avait que des « mottes » au sommet des collines ; après lui, il y aura de puissants « châteaux-forts » du type Château-Gaillard, hérissant les hauteurs. Sans l’ingéniosité du père, l’extraordinaire épopée à venir de son fils (qu’il eut d’Arlette de Falaise) n’aurait pu être seulement envisageable ! La mort de ce grand personnage fut à la hauteur de son… pseudonyme ; revenant de Jérusalem,il décède à Nicée en Asie mineure, suite à une maladie contractée durant de son pèlerinage !

- Guillaume le Conquérant (1035-1087) : nous n’aurons pas l’audace dans le cadre de cette simple chronique, d’aborder même succinctement l’histoire de celui qui fut et de loin, le plus grand souverain du XIème siècle de crainte de l’écorner. Sa biographie fait déjà l’objet d’ouvrages monumentaux écrits dans toutes les langues, à l’instar d’un Alexandre le Grand. Pour l’Eglise papiste et ses chantres chroniqueurs, il n’était que Guillaume le «Bâtard» ! Etaient-ils si marris que ce ne soit pas un pape ? En effet, sa mère Arlette était fille de tanneur. Outre le fait que les lois régaliennes et coutumières du temps s’en accommodent fort bien et font de ladite Arlette une princesse en la haussant au niveau de son époux, de surcroît un « prince charmant », si cette vénérable Eglise romaine s’était avisée d’appliquer rétroactivement ce genre d’anathème, elle aurait fait des descendants de Ste Hélène des « bâtards » vu que l’impératrice n’était qu’une ancienne serveuse d’auberge. Un des premiers visés eut été alors son fils l’empereur Constantin le Grand, le « promoteur du christianisme » et cela aurait fait… désordre ! Mais nous sommes habitués à des attributs de ce genre depuis que les hauts clercs qualifiaient ainsi les personnalités qui leur déplaisaient tel l’empereur Julien « l’Apostat » (cf. supra).

Le fait que Guillaume duc de Normandie, entreprenne de conquérir son héritage lui venant de sa grand-tante Emma, débarque pour cela en Angleterre en 1066, écrase une armée anglo-saxonne d’usurpateurs à Hastings, pour devenir roi d’Angleterre couronné dans l’année à Westminster et y fonder une dynastie durable, n’intéresse pas directement les Pennois ; ceci en dépit de l’importance des évènements et que transcrit la fameuse tapisserie de Bayeux brodée par une Flamande, la reine Mathilde de Flandre épouse de Guillaume. Par contre, ils doivent savoir qu’un « immense mouvement de rénovation de la société tant religieuse que séculière » s’opérait (J. Broussard, op.cit.). Elle en avait bien besoin mais hélas, seules l’Angleterre et la Normandie en profiteront. Le roi et la reine vont fonder de nombreux monastères et couvents dignes de ce nom mais il faut dire qu’ils ont été aidés par un prélat exceptionnel, Lanfranc un ancien abbé devenu archevêque de Canterbury et principal artisan de la réforme religieuse amorcée par Richard II. Il fonde l’école monastique du Bec-Hellouin que l’on peut considérer comme l’ancêtre des séminaires. Enfin, la formation d’un clergé vertueux était prise en compte et ce n’est pas des pontifes de Rome que vient l’initiative ! L’union des anciennes Eglises celtique, irlando-écossaise, anglo-saxonne, est réalisée. Parallèlement, la société laïque est profondément restructurée. 1086 est l’année de l’Assemblée de Salisbury où tous les seigneurs viennent prêter serment de fidélité, acceptent la suppression des châtellenies autonomes (cf. les « principautés » provençales) ; engagements qui ont une contre-partie : le souverain promet à son tour de gouverner en s’appuyant sur une « curia régis » ou Conseil des Grands. C’est aussi l’année du « Domesday Book », livre de cadastre où figure chaque propriété avec ses revenus annuels aussi livre de recensement où figurent tous les habitants séparés seulement en deux classes, celle des seigneurs et ceux qui ne le sont pas mais néanmoins, hommes libres. Ceci en vue de répartir équitablement les impôts (le Danegeld). Un peu plus tard sera créée une institution de contrôle, l’Echiquier, à la fois cour des comptes et tribunal suprême, présidé par le roi ou son délégué, pour analyser entre autres choses, les bilans présentés par les shérifs (administrateurs des comtés ou Shire). Il en résulte des finances saines, une justice équitable et rapide à la portée de tous !

N.B. : en ce temps là, même dans les pays vikings normands ou anglais, il ne saurait encore être question de « culture » au plein sens du terme. Les affaires politiques et religieuses absorbaient trop complètement les dirigeants nordiques et il y avait de quoi avec tous ces chantiers de réformes ! Toutefois, il est un domaine où l’art pu s’exercer, celui de l’architecture, grâce aux nombreuses constructions d’édifices religieux, églises ou abbayes, que parrainaient les ducs-rois normands. Là, il y aura un consensus des spécialistes pour considérer l’art normand comme un modèle et la plus belle et renommée forme de l’art roman (abbatiales du mont Saint-Michel, de Bernay, de Jumièges, « aux Hommes » et « aux Dames » de Caen, de Lessay, de Cérisy-la-Forêt,…). Premiers clochers en pierre sur une idée ramenée d’Espagne et fondée sur les minarets des mosquées (Charles Duhérissier de Gerville, 1769-1853).

Si nous avons souvent critiqué la société prémédiévale et celle de l’an Mil ailleurs en Europe, y compris dans les Provences, fustigé sans complaisance le papisme et si nous continuerons à le faire, c’est parce que nous savions qu’existait quelque part du côté de la Normandie, un foyer de « bonne société » que des dirigeants humanistes, moralisateurs, pouvaient faire fonctionner. Pourquoi pas ailleurs ? Il était prouvé que cette façon de gérer les hommes n’était pas utopique, alors qui faisait obstacle ? En 1016, un concile eut lieu à Verdun-sur-Saône et aussi à Elne en 1017, où fut émise pour la première fois, l’idée d’une « Paix de Dieu », sorte de trêves stoppant les petites guerres « domestiques » et autres durant deux ou trois jours par semaine. Les évêques, pourtant les premiers intéressés (pillage des biens d’églises, de monastères,… cf. supra), voteront contre ! La raison invoquée ? Ils ne croyaient pas à l’efficacité de la mesure et la sanction divine les aurait amenés à « excommunier tous les barons d’Europe » ! C’est très réaliste cependant un peu plus tard, un prince de cette Europe réussit à la faire appliquer, il s’appelait Guillaume alias le Conquérant bientôt suivi par d’autres en Allemagne et même en Espagne et en Italie !

D’autre part et à propos de la « querelle des Investitures » dont il a déjà été question précédemment, si les ducs normands et rois d’Angleterre tiendront à conserver la haute main sur la nomination des prélats du haut clergé, ce n’est pas essentiellement parce qu’ils craignaient une immixtion étrangère dans leur politique (un danger bien réel pourtant) et donc une altération de leur pouvoir comme l’affichent les princes laïcs des autres pays, mais surtout parce qu’ils tenaient à contrôler la moralité et la vertu des candidats. Dès lors, qui pouvait avoir intérêt à ce que l’œuvre des chefs normand soit occultée le plus possible et que ce bastion d’humanisme saute ? Les regards se tournent vers Rome… Il fallait contrecarrer l’action des Normands laïcs ou clercs qui rabaissait d’autant celle de l’institution pontificale et ô suprême injure, lui donnait des leçons de prosélytisme ! Elle s’y emploiera avec persévérance et cela conduira au meurtre de Thomas Becket (1170) et beaucoup plus tard mais sans solution de continuité, au rejet définitif du papisme par création d’une Eglise catholique anglicane indépendante (1535). En conclusion et pour nous résumer, que doivent retenir les Pennois de ces aventures normandes ? Simplement qu’il existait un foyer de civilisation dans le Nord de l’Hexagone, unique en ce XIème siècle, alors que leur ciel s’obscurcissait de plus en plus chez eux et aussi, qu’un grand seigneur, un (autre) Guillaume, conquérant mais aussi un « libérateur », jeta les bases de la future monarchie parlementaire, excusez du peu ! Or la Normandie servit de tremplin pour d’autres Vikings que les conquérants de l’Angleterre…

§ - Les Normands de Sicile, de l’Italie du Sud et d’ailleurs.

Il faut savoir que les Scandinaves en général et surtout leurs marins vikings en particulier, sont des aventuriers rêveurs impénitents. Sensibles à la culture et aux mystères qui entourent les civilisations, ils se nourrissent volontiers de sagas ! Qu’est-ce… ? Des récits mythologiques de la littérature scandinave (et aussi pour leurs descendants directs, les Germains westiques et ostiques,… maintenant les slaves…) qui vantent l’épopée fantastique de héros plus ou moins légendaires, de dieux ou demi-dieux invincibles2. Il fallait bien cela pour les encourager à affronter les sombres océans sur de frêles esquifs car ne l’oublions pas, ces Vikings ont civilisé l’Islande et bâti des églises au Groenland ! Aussi, étaient-ils très friands de ces sagas et l’on peut dire qu’elles sont au monde scandinave, ce qu’est la poésie pour le monde arabe. Rien de tel pour enflammer ces peuples, les inciter à traverser continents et océans. Aucun danger ne leur fait peur, sentiment qu’ils ignorent, aucune difficulté physique ne leur paraît insurmontable, dussent-ils porter leurs drakkars sur les épaules pour franchir les montagnes ! En somme, s’agissant maintenant des Normands, lorsque la vie devient un peu trop contraignante, certains préfèreront ramer de nouveau sur les flots pour la fuir plutôt que ramer à terre au milieu des récifs de la politique. C’est ce qui va arriver ! Mais, comme nous faisons de la civilisation scandinave un pendant de la civilisation arabe à l’orée de l’an Mil, nous devons en connaître les principaux axes :3

« Pour qui réfléchit bien, rien ne peut étouffer la parenté » (Beowulf, une saga norvégienne). Pour les Scandinaves et depuis la nuit des temps, la famille est au centre de gravité de leur civilisation. Une fille doit consentir à son mariage avec l’accord de ses parents qui est obligatoire. Un rituel païen préside à l’union en principe indissoluble, le divorce n’est admis que pour des raisons extrêmes et jugées valables par un tribunal. Le flagrant délit d’adultère est puni de mort immédiate. La polygamie est rare, officiellement enregistrée et seulement tolérée chez certains princes fortunés. La femme est reine dans son foyer, peut librement converser avec les hommes et vaquer à ses charges domestiques ; elle possédait un droit de veto sur les affaires familiales ! Les Scandinaves et c’est exceptionnel en ces temps, connaissaient le « sentiment d’amour » et des prétendants pouvaient s’entre-tuer pour conquérir une belle ! On versait de l’eau sur la tête des nouveaux-nés pour les baptiser en respectant une coutume ancestrale, elle aussi d’origine païenne ! La scolarisation des enfants, garçons ou filles, était obligatoire ; ils apprenaient à lire et à écrire le runique. Les plus doués reçoivent un enseignement de médecine ou de droit pour devenir juges. Les garçons pratiquent l’athlétisme, la natation, la lutte, les arts martiaux, le dur parcours du combattant casqué et armé, la chasse et la pêche ; jouent au hockey qu’ils ont inventé (le « hoek » en danois) ; les filles apprennent les arts du foyer et le brassage de la bière. La pratique de la musique est vivement conseillée, instrumentale et surtout chorale ; les ensembles mixtes étaient réputés dans toutes les péninsules nordiques et le Scandinave entonnait des chants à tout propos. L’apprentissage d’un métier est obligatoire : pêcheurs souvent, forgerons, bûcherons, charpentiers, orfèvres, plus difficilement agriculteurs… La construction navale est réputée la meilleure au monde et les drakkars supplantent les meilleures galères méditerranéennes ; les rameurs vikings sont hors-pairs. Une assurance tacite et collective traduit un immense esprit de solidarité en cas de malheur ou de catastrophe : une maison ou grange qui brûle est reconstruite par les voisins, tout bétail perdu ou atteint de maladie est remplacé par la communauté. Monarchie et aristocratie sont acceptées par tous car l’homme est libre et bénéficie d’une stricte et impartiale justice donnée par ses pairs. Tout propriétaire terrien ou artisan peut en effet, être juge ou juré pour une application rigoureuse des lois coutumières, les mêmes pour tous les membres de la société et quel que soit leur niveau social. Les chefs de famille se réunissent (les husthing ) pour élire des assemblées (les allthing) qui siègent au niveau « national ». Une grande partie du droit maritime est d’origine scandinave et sera reconduit par les futures « Ligues hanséatiques » ! Enfin, pour couronner le tout, les peuples scandinaves disposent d’une constitution écrite, le codex dit « de l’Oie cendrée » (d’après la couleur de sa couverture) qui rassemble tous les règlements institutionnels concernant notamment, le contrôle des poids et mesures, la police des marchés, des ports, du maintien de l’ordre et des bonnes mœurs, l’assistance de l’état aux malades, aux pauvres, etc… Dans ses grands principes, elle est toujours en vigueur ! Qui dit mieux à l’orée de l’an Mil, même dans les pays musulmans,… et encore aujourd’hui ? Nous comprenons mieux maintenant l’œuvre singulière des dirigeants normands des X/XIème siècles. En matière de démocratie, de parlementarisme monarchique, de progrès social, il sera dorénavant difficile d’égaler le niveau de civilisation atteint par ces pays nordiques toujours en avance,… nous le savons ! Aussi la condition de nos Pennois nous paraît-elle bien miséreuse en comparaison mais si cela peut les consoler, nous verrons pire ! En attendant…

Les premiers ducs de Normandie jusqu’au Guillaume de la conquête, ont beaucoup exigé de leurs compagnons, de la discipline, une fidélité sans faille aux institutions qui se mettaient en place, mener une vie exemplaire,… peut-être un peu trop contraignante ou ennuyeuse ? Toujours est-il que nombre d’entre eux sont partants pour de nouvelles aventures, pour affronter les Valkyries dans un nouveau jeu mortel, pour mériter leur Walhalla (paradis) d’une autre façon. Ils étaient tout à fait libres de partir où bon leur semblait. A l’écoute des sagas, tous avaient en mémoire les péripéties de leurs ancêtres du IXème siècle en Méditerranée (cf. supra) ; des contrées merveilleuses leur étaient décrites qu’ils possédaient déjà en rêve. Or ils voudront concrétiser ces rêves et y parviendront ! Les Vikings nous le savons maintenant, qui « débutent en pirates et finissent en hommes d’Etat » (W. Durant), sont donc d’abord des marins-guerriers redoutables que rien n’arrête ; combattre à un contre dix ne leur fait pas peur et c’est de notoriété publique. Aussi, se les arrache-t-on comme mercenaires mais avec eux, on ne sait jamais s’ils agissent au nom de commanditaires ou pour leur propre compte ! En tout cas, invités pour guerroyer, ils remplissent leur engagement certes, mais restent ensuite volontiers sur le champ de bataille à titre de… prince, ducs, voire de rois ! N’est-ce pas faire appel aux loups pour garder la bergerie ? Dès le début de l’an Mil, les Normands viennent dans le Midi italique à la demande des princes lombards pour les aider à mâter les belliqueux comptoirs byzantins (cf. supra). En 1030 pour les encourager et les fixer, le duc de Naples leur cède le comté d’Aversa qui deviendra la première principauté normande de la péninsule, dite aussi « de Capoue ». Puis débarque vers 1040 une importante famille normande du Cotentin, celle de Tancrède de Hauteville-la-Guichard composée de nombreux frères consanguins issus de deux épouses, parents et leurs compagnons, ils ne sont pas plus de 300 en tout ! Mais ils se rendront maîtres du Sud de l’Italie, de la Sicile, chevaucheront en Afrique du Nord, feront trembler les basileus de Constantinople pour enfin, fonder la principauté d’Antioche en Palestine, à la faveur de la première croisade…

Les trois principaux frères d’un premier lit de Tancrède : Guillaume « Bras de Fer» (1042-1046), Drogon (1046-1051), Hunfred (1051-1057), successivement à la tête du clan, combattent au service des uns et des autres comme il a été dit, tantôt pour ou contre les grecs de Byzance, pour ou contre les Lombards, pour ou contre les papes,… « ces Apollons nordiques beaux comme des Dieux qui à dix conduits par un chef, valent une armée » (Anne Comnène), pas toujours récompensés de leur peine et victimes de tricheries, sont rapidement écœurés par le « byzantinisme » de leurs commanditaires, les chausses-trappes des politiques locales, les machinations compliquées dans lesquelles tous semblent se complaire. Ils vont donc chasser pour leur propre compte depuis leur base de Melfi,débarrassés de tout scrupule et c’est ainsi qu’ils prendront pied dans une douzaine de « principautés » notamment dans la Pouille, après l’avoir purgée de ses Grecs. C’est alors qu’émergent deux autres frères d’un second lit de Tancrède (il eut au total, douze fils de ses deux épouses dont sept de la seconde) pour épauler leurs consanguins et véritables fondateurs des dynasties normandes méditerranéennes :

Robert Guiscard (1020-1085) et Roger Ier de Sicile (-v.1050-1101) : le premier, ce « grand maître de la sagesse politique » (Edward Gibbon, op.cit.) « de plus haute stature que les plus grands guerriers et encore parfait modèle de beauté à soixante ans » (Anne Comnène), succède à son frère Hunfred dans le comté de la Pouille, puis achève la conquête de la Calabre dont il devient le duc (1060). A noter que les chefs normands tiendront à faire confirmer ces titularisations par leurs compagnons et par l’élection. Elle leur tenait plus à cœur que la reconnaissance plus ou moins autorisée des papes. Robert avait épousé Sykelgaite une Lombarde, héritière du Bénévent et c’est pratiquement une alliance lombardo-normande qui soumet les derniers comptoirs gréco-byzantins (Reggio en 1060, Bari en 1071,…). Le Normand devient le maître absolu du Midi italique, au Sud de Naples et de la petite principauté de Capoue, pays que l’on appellera plus tard, la « Seconde Sicile ». Il poussa le rayonnement de la ville de Salerne où brillait déjà une des plus grandes facultés de médecine de Méditerranée occidentale, depuis que l’Africain Constantin, élève du fameux maître arabe Avicenne, y enseignait. Il encourage le développement du port d’Amalfi quelques kilomètres au Nord, dont le commerce s’étendait jusqu’aux Indes et faisait de ses 50.000 habitants, une population très prospère.4 On doit à ses marins, l’introduction de la boussole en Occident. Mais vers 1050, arrive de Normandie Roger le jeune frère de Robert, avec une quarantaine de compagnons. Ensemble, ils vont conquérir la Sicile (1060-1080) en opérant de nombreux raids, débarquements, attaques surprises, coups de main,… peu à peu, année après année, avec pugnacité et détermination car les Normands peu nombreux, ne pourront jamais aligner plus de 300 hommes à la fois. Ainsi est prise Palerme en 1072 mais si la grande île capitulera si facilement face à quelques poignées de guerriers intrépides aussi valeureux soient-ils, c’est que les Sarrasins maîtres des lieux sous des dirigeants décadents, avaient compris à quel genre de gouvernement on voulait les soumettre,… aux antipodes d’un despotisme quelconque ! Effectivement, ils n’auront pas à le regretter. Au contraire, les Normands voudront s’inscrire dans le haut niveau de civilisation et de prospérité qui régnait déjà dans l’île depuis deux siècles, un phare après celui de l’Espagne pour le monde méditerranéen (cf. supra) et ceci sans le perturber ! Ils conserveront toutes les institutions et libertés mises en place par les musulmans pour le plus grand bienfait de populations multiethniques et bien entendu, une tolérance absolue pour toutes les pratiques religieuses, islamistes comprises. Qu’avaient à y gagner les Siciliens, toutes races et confessions confondues ? Une nouvelle oligarchie revitalisante, neutre et non pesante, humaniste à la manière de ce que l’on pouvait attendre de Scandinaves après l’expérience anglo-normande ! Roger Ier, bientôt duc de Sicile avant de devenir roi des Deux-Siciles à la mort de son frère aîné (1085), va s’y employer avec compétence. En fait, il gouvernera des clans qui conserveront une large autonomie de gestion. Une sorte de fédération en quelque sorte ! Retenons l’image car elle aura son importance pour expliquer le carnage de nos Provençaux aux cours des « Vêpres siciliennes » déjà annoncées...

Sous la suzeraineté de Roger Ier, les Arabes de Sicile continuaient donc à pratiquer leur religion, à jouir de leurs propriétés comme avant la conquête, aussi seront-ils reconnaissants aux Normands de leur avoir laissé la latitude de pouvoir se gouverner eux-mêmes selon leurs lois et coutumes. Cette administration subordonnée mais autonome, s’appelait la « mu’afah ».5 Dès lors, une franche et loyale collaboration les unira aux nouveaux maîtres de la Sicile, notamment dans le domaine militaire. Elle explique qu’autour d’un noyau lombardo-viking, l’essentiel des armées normandes soit constitué de Sarrasins. Ils s’enrôlent en masse pour combattre les Grecs sous le commandement du frère aîné Robert Guiscard dans le Sud de l’Italie et surtout en Epire. Ainsi, au cours des batailles de Durazzo (1081 et 1084) contre le basileus et ses alliés, des Arabes siciliens combattront des Turcs, tous islamistes ! Justement, ce conflit nous ramène au papisme (cf. supra). Il fut l’occasion pour Robert, pour un de ses fils Bohémond, pour leur frère et oncle Roger de Sicile, de connaître un peu mieux les manigances vaticanes fautrices de guerres, aidés en plus par l’éclairage politique apporté par l’empereur Henri IV et le pape Clément III qui leur ouvre les yeux. Il semblerait bien qu’ils se soient fourvoyés en se dressant contre les Byzantins, les « ennemis héréditaires des évêques de Rome » ! Désormais et surtout après le décès du duc de Calabre en 1085, les Normands virent de bord, prennent une large distance vis à vis du guêpier pontifical et ne se considèrent plus comme les adversaires des orthodoxes qu’ils invitent à revenir dans le Sud de l’Italie et en Sicile la « catholique » ! La grande île tyrrhénienne riche de ses civilisations, redevient un microcosme multiethnique, multireligieux, pour le plus grand profit de l’humanité et les plus belles et universelles langues de l’époque, le grec et l’arabe, y demeurent officielles. Ceci sous l’égide d’un Normand, Roger Ier digne émule de Guillaume le Conquérant. Au delà de l’histoire évènementielle, voilà ce qu’auraient dû savoir les Provençaux et peut-être alors, se seraient-ils moins engagés ultérieurement pour aller combattre en Sicile… sans espoir de retour…

Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - Jacques BROUSSARD : Guillaume le Conquérant - Encyclopædia Universalis. A. Michel, 1997.

2 - la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde, est de cette veine : cf. note 126, p.262.

3 - W.& A. DURANT : Histoire de la civilisation. Op. cit.

4 - Seule la jalouse république de Pise aura raison d’elle plus tard…

5 - (« protection des faibles » en arabe) d’où provient le terme de mafiamais qui n’avait pas bien sûr à l’époque, le sens péjoratif donné aujourd’hui. Au contraire et pendant très longtemps avant son inéluctable dérive, ce fut une sorte de gouvernement occulte ou institution à caractère social, propre à une population marginalisée de fait ou volontairement, voire délaissée, afin qu’elle puisse continuer à se gérer, un peu à la manière de diasporas ou colonies d’étrangers.