B - LES PREMIERES FAMILLES SEIGNEURIALES DE L’AN MIL.1

Elles seront presque autant cléricales que laïques ! En effet, un des préalables à la conquête et non des moindres, résidait dans le mode de répartition des terres à recouvrir entre instances profanes et religieuses. Il fut négocié de sorte que les besoins de chacune puissent être satisfaits dans le meilleur consensus. Pas de problème pour le clergé séculier car les prélats en passe de retrouver leur diocèse sont depuis très longtemps, étroitement apparentés aux chefs laïcs et les lotissements prévus au profit des uns ou des autres sont susceptibles de rester dans la même famille… au moins au départ de ce XIème siècle ! Ceci, non seulement au bénéfice de l’évêque mais aussi du chapitre cathédral qui se développera sous son autorité et constitué en moyenne d’une douzaine de chanoines presque tous aussi, étroitement liés aux parentèles de la même mouvance. Quant au clergé régulier, il retrouvera ses anciens biens fonciers sans problème non plus, puisqu’il va même pouvoir les accroître de façon considérable et rapidement comme il sera vu. Durant la période « mauresque » les moines des deux principaux monastères (devenus bénédictins) de la région, avaient dû s’exiler ; - ceux de St Victor, s’étaient repliés, « cloîtrés » derrière les murs de leur abbaye-mère de Marseille ; - ceux de Lérins, chassés de leurs monastères ruinés, s’étaient égayés dans les Provences rhodanienne et alpines. Deux facteurs essentiels présideront à leur renouveau : - d’une part, les abbés des prochains établissements seront eux aussi, issus de la mouvance burgonde locale ; - d’autre part et surtout, les cénobites constitueront un véritable tissus apostolique qui recouvrira toute la Provence conquise. En nombre, ils s’insinueront dans ses moindres recoins pour évangéliser les Ligures dont ils auront la charge mais il leur faudra des terres en ces lieux pour subsister et … beaucoup de terres rentables !

En conséquence, tous ces clercs mettront leurs pas dans ceux des guerriers conquérants, surtout après les ratissages, pour investir au nom de l’Eglise catholique et romaine, la moindre vallée jusque dans les endroits les plus reculés. L’inventaire complet de tout le territoire nouvellement acquis fut certainement long et minutieux car la première tâche qui attendait les laïcs et clercs associés, consistera à découper en paroisses et terroirs les anciens diocèses dont ils connaissaient bien les antiques limites. Les deux concepts ne doivent pas être confondus a priori. La « paroisse » est une communauté de Fidèles mise sous la dépendance d’une église (paroissiale) pour l’exercice de sa liturgie ; ce sont les futurs « villages ». L’église et/ou le « château » sont au centre du dispositif. Le « terroir » est une unité essentiellement topographique, liée à la géographie physique où se regroupe une activité agricole spécifique par sa nature (blé, vignes, mixte, élevage…), ses moyens (ressources en eau, chemins d’accès,…) et confinée par le relief. La paroisse peut se confondre avec un terroir mais elle peut aussi en englober plusieurs. Le terroir est divisible en « quartiers ». Par exemple, la commune administrative actuelle de La Penne comprend deux anciennes paroisses : La Penne et Chaudol (= terroir de Saint-Raphaël) plus un terroir : Besseuges (qui était rattaché à la paroisse de Puget-Figette/Saint-Pierre). Quelle sera la conséquence la plus immédiate de ce premier découpage administratif pour les Ligures païens qui depuis près de 2000 ans vivaient totalement dispersés au fond de leurs vallées et à juste raison (cf. intro et fascicule 1) ?

Les indigènes seront mis dans l’obligation de se rassembler pour constituer un village qu’ils auront à bâtir au cœur de la paroisse. Bon gré mal gré, ils devront obtempérer quoiqu’il puisse leur en coûter. Après tout, ne sont-ils pas des vaincus face aux nouveaux venus ? Mais la résignation était de rigueur et nos Bérétins entre autres, savaient depuis longtemps qu’un jour ou l’autre la « normalité » les rattraperait et qu’ils auraient à intégrer le cadre de vie déjà devenu routinier pour leurs congénères de la vallée du Rhône. En somme, ils s’apprêtaient à passer directement d’un « ordre romain » à un « ordre burgonde », … après un long sursis de près d’un demi millénaire ! Les belligérants laïcs ou clercs, ayant convenus de se partager lesdites nouvelles paroisses, il y aura donc deux sortes de villages :

- les villages dits castraux (de château) : les sites correspondants sont en priorité choisis par les seigneurs laïcs pour y faire construire une agglomération autour d’une forteresse placée sur une éminence. Le choix du lieu sera conditionné par l’existence d’un piton, puy, podium ou puget, étroitement lié à une position stratégique verrouillant une vallée, portion de vallée, col,… et leurs chemins d’accès. Ils ont donc une fonction militaire et leurs nouveaux habitants auront en charge, non seulement la construction de leur maison mais aussi celle du château et des remparts entourant la cité, sans oublier l’église paroissiale en contre-bas, mêlée aux habitations. La Penne fera partie de cette catégorie de villages fortifiés ;

- les villages dits claustraux (de cloître) : tous les autres sites laissés à l’administration ecclésiastique et eux aussi rendus nécessaires par le regroupement des agriculteurs. Ils sont aussi construits sur une éminence autour de l’église paroissiale qui en occupe le sommet. A l’inverse de la situation précédente, si une résidence seigneuriale est prévue, elle sera mêlée aux autres habitations en contre-bas de l’édifice religieux. En règle générale, les villages de ce type sont voués à un saint patron et porteront son patronyme comme par exemple : Saint-Antonin… mais aussi Sallagriffon (de « celle » ou chapelle que fit construire en ce lieu le « comte Griffon »). Ils n’étaient pas tenus d’être fortifiés.

Cette contrainte imposée aux indigènes locaux d’avoir à s’agglutiner autour d’un édifice symbole peut répondre à une double préoccupation de la part des nouveaux dirigeants : - le soucis de rassembler les gens pour mieux les contrôler. Hier encore des marginaux agressifs, on ignore comment évoluera leur fraîche soumission ; - le soucis d’assurer une défense et une autodéfense plus efficaces des sites par le regroupement des habitants. Les Provences sortent à peine de longues périodes séculaires de troubles et meurtrissures. Nous sommes toujours dans l’axe du haut Moyen Age et personne ne sait ce que réserve l’avenir. Les mesures prises sont générales et applicables dans tous les terroirs ; de plus, elles l’ont été par Guillaume II et son frère dont le pouvoir encore intact et reconnu, pouvait s’imposer à tous. Savoir si de telles mesures se justifiaient réellement pour le val de Chanan, n’est pas du tout encore d’actualité. Mais avant d’étudier plus en détail leurs répercussions dans notre contrée, nous devons présenter les principales familles féodales provençales qui vont en tirer des bénéfices au moins au cours de ce XIème siècle. Les implantations de celles qui avaient suivi la colonne de Roubaud II comte d’Arles dans le Sud du pays, ne seront examinées que très succinctement car elles n’auront pas d’effets directs sur les évènements intéressant les Chanencs ; elles concernent les nouveaux « comtés-principautés d’Aix, Toulon, Fréjus, Antibes et Vence ». Par contre, les futurs possédants ayant accompagné Guillaume II le Libérateur comte d’Avignon dans le Nord, nous intéressent au premier chef car c’est d’eux que seront issus les principaux seigneurs de La Penne et autres villages du val de Chanan qui se succèderont jusqu’au début du XVIIIème siècle.

D’abord il faut mentionner en préambule que les deux chefs de l’expédition contre les Mauresques et surtout le principal Guillaume, vont accaparer à titre de tribut, quelques biens « personnels » dans chacun des comtés-diocèses et aussi pour marquer leur prééminence de commandement vis à vis de leurs collègues comtes. Mais ces domaines épars qu’ils soient urbains ou ruraux, ne leur confèreront par la suite, aucun droit juridictionnel particulier sur ces derniers. Toutefois en qualité de propriétaire ou copropriétaire local, ils pourront se permettre de chevaucher à travers tout le pays et au moins à ce seul titre.

Le premier lotissement important concernera celui du « comté d’Aix ». Le prélat Sylvestre, jusqu’ici réfugié auprès de son collègue Pons d’Arles, peut enfin rejoindre sa ville archiépiscopale. Bien qu’il n’y ait pas d’équivalence formelle, il faut noter que dans la hiérarchie ecclésiastique, le primat d’un pays se place au niveau d’un roi, l’archevêque d’une province à celui d’un duc et, nous l’avons souvent constaté, l’évêque d’un diocèse se hisse à la hauteur d’un comte. En conséquence, comme dans le comté « provincial » d’Aix aucun laïc n’était susceptible de porter le titre de duc, il conviendra de considérer l’archevêque d’Aix, l’ancienne capitale de la province romaine « Narbonnaise Seconde », comme le plus haut dignitaire de la ville et de sa contrée en dépit de sa superficie, ramenée à celle d’un simple diocèse. D’ailleurs partout en Europe occidentale dans les villes archiépiscopales, leur prélat devient la plus haute autorité et un supérieur hiérarchique même pour les seigneurs laïcs. C’est en raison d’une telle situation que la prééminence des comtes d’Arles fut peu à peu éclipsée par celle des archevêques d’Arles, devenus principaux seigneurs et propriétaires terriens de la région. Un état dans l’état que ces « Terres de l’archevêché d’Arles » et le comte Roubaud II sera un des premiers à en pâtir ! Par contre, toutes les paroisses de ce pseudo « comté d’Aix » notamment dans les secteurs de La Verdière, Brignoles, Saint-Maximin, etc… incluant le cours supérieur du bassin de l’Argens, seront accaparées par les familles seigneuriales liées au comté d’Arles, comme celle vicomtale des Baux, dont sera issu le fameux Hugues des Baux.

Le « comté de Toulon » ou premier élément de la Provence littorale développé sur le flanc Sud des massifs de la Sainte-Baume et des « Maures », entre Aubagne et Saint-Tropez, sera récupéré par la famille vicomtale de Marseille. L’ancienne Massilia phocéenne recouvrait ainsi ses anciens comptoirs-relais de proximité (non alpins) et qui lui avaient été confisqués par Jules César au profit d’Arles, il y a… plus de 1000 ans ! Il faut dire que Marseille avait été en première ligne pour faire barrage à la pression mauresque et sa résistance victorieuse, elle la doit beaucoup aux secours apportés par les comte et archevêque d’Arles. Elle avait donc dû abandonner ses prétentions anciennes de devenir un « comté et un archevêché » rivaux de ceux d’Arles. En devenant suffragant de l’ancienne capitale, Inguilbert vicomte de Marseille et son fils Honoré III évêque de la ville, allaient recueillir les fruits de cette sage politique. Le premier nommé aura une très nombreuses descendance et sans peine, les paroisses du Toulonnais pourront être pourvues de titulaires. Ledit « comté de Toulon » étant redevenu une apophyse de la vicomté marseillaise, il ne pouvait y avoir de « comte » dans ce diocèse ; aussi est-ce l’évêque de Toulon qui en devient le plus haut seigneur. Issu de l’arborescence d’Inguilbert, un des premiers connus serait un certain Arlulf qui fondera une famille et aura sept fils (v. 1020).

Le « comté de Fréjus » avec l’antique port qui rivalisa avec Marseille sous la romanité, est autrement plus important et étendu que le précédent. Aussi, une grande famille arlésienne va se le réserver et en accaparer une grande partie, celle des « Franco »2 seigneurs de Marignane, étroitement apparentés aux archevêques d’Arles. En effet, dans les années 1020, un Franco de Marignane sera père de Pons archevêque et d’un autre Franco comte de Fréjus. Quant au premier office d’évêque, il est occupé par un certain Gontard fils du juge Aldebert d’Arles, qui prétendra régner en tant que « prince » tout comme son homologue laïc !3 Quand un « bras de fer » s’engage ainsi au sommet du pouvoir bicéphale et généralement, il tournera immanquablement à terme, en faveur du prélat car le domaine du seigneur profane est destiné à s’amoindrir avec le fractionnement des héritages successifs tandis que celui de l’Eglise demeure monolithique et pourra même s’augmenter grâce aux dons et autres legs.

Le « comté d’Antibes » est petit par sa superficie mais important par son influence car les îles de Lérins s’y inscrivent donc aussi les ruines du fameux monastère de St Honorat. Il s’insère entre la rive gauche de la Siagne faisant frontière avec le pays de Fréjus, et la rivière du Loup à l’Est ; au Nord, les secteurs de Saint-Vallier et du plateau de Caussols font limites. Le comté est pris en charge par un certain Rodoard alias « Truan » qui se proclame prince « médiateur de l’évêque » d’Antibes, en l’occurrence Bernard pour l’heure. Un premier fils de Rodoard, Guillaume « Gruetam » sera la tige des seigneurs de (Mouans) Sartoux et d’Opio. Un autre fils, Jausserand, aura de sa seconde épouse Bellielde entre autres deux fils, que les parents considèrent comme « les deux princes d’Antibes » : l’un, Guillaume-Jausserand en tant que seigneur laïc et l’autre, Aldebert, en tant qu’évêque du diocèse. Mais ici, les deux frères s’entendront très bien. Le premier cède la prééminence dans la ville au second, se contentant des seigneuries de Mougins-Valauris ; il sera la tige des seigneurs de Grasse. Ainsi pendant plusieurs générations, les principales paroisses et l’évêché du diocèse, pourront demeurer dans la famille et sa parentèle. Quant aux moines bénédictins et durant leur exil de la période mauresque, ils avaient été pris en charge par l’abbatiale mère de Cluny et à la veille de la conquête, étaient donc patronnés par le célèbre Mayeul lequel portait ainsi la « double mitre » d’abbé de Cluny et de St Honorat ! Maintenant tout rentre dans « l’ordre » et le premier abbé de la reconstruction sera le moine Garnier.

Avec le « comté de Vence » on arrive en limite de la Provence arlésienne, le Var faisant frontière avec le nouveau comté de Nice dont la neutralité vient d’être définie. Ce diocèse en forme de L renversé, comprend une bande verticale qui s’étire entre Loup et Var depuis le confluent Estéron/Var jusqu’à la mer (pays de Vence) et une apophyse occidentale qui s’étend depuis ledit confluent en suivant le flanc Sud de la crête du Cheiron (pays de Gréolières), jusqu’à Caille/Valderoure, en épousant le cours supérieur du Loup. Etant donnée sa situation géopolitique, il faudra ici user de compromis. Toutes les paroisses laïques seront dévolues à des seigneurs de la mouvance burgonde et principalement les descendants du juge avignonnais Lambert « Annon » dont son fils Amic Ier de Vence ; sachant que Guillaume le Libérateur avait réservé beaucoup de « biens personnels » dans le secteur de Cagnes/ Saint-Laurent/Gréolières pour servir de dot à sa fille Odile épouse Miron et depuis peu nouvelle comtesse nissarde. Quant aux paroisses d’église, elles seront propriétés ou gérée sous la haute autorité de l’évêque de Vence qui demeurera suffragant de celui de Nice, comme durant la période prémédiévale anté-mauresque. Les nominations aux offices en dépendront donc. Pour l’heure, un consensus s’est fait au bénéfice d’un Durant, ancien abbé (1002).

En résumé, il apparaît clairement dans le Sud des Provences et dès les premières générations d’alleutiers, qu’en raison d’une dilution successorale de leurs domaines, ceux-ci devront abandonner assez vite une certaine préséance seigneuriale aux religieux. Qu’en est-il dans le Nord et à la suite des conquérants ayant accompagné le comte d’Avignon ?

Les guerriers qui avaient suivi Guillaume II étaient tous originaires de la région d’Avignon au Nord de la chaîne des Baux et de Tarascon et surtout, du vaste pays plutôt montagneux qu’enserre sur sa rive droite, la grande courbe de la Durance entre Sisteron et le confluent d’Avignon, en passant par Manosque et Cavaillon. On y situe au Sud du mont Ventoux, les massifs de Lure et du Luberon, les vallées du Coulon (pays d’Apt), de la Nesque (pays de Sault) et de l’Auzon (pays de Carpentras). La capitale Apt notamment, est au centre d’un grand diocèse jouxtant à l’Ouest celui de Sisteron. Au cours du haut Moyen Age, d’importantes cités seigneuriales s’y étaient développées comme Forcalquier, Reillanne et Manosque (que Guillaume se réservera). Il s’agira pour les deux principaux adjoints du comte d’Avignon et déjà présentés : Augier alias « Gélinus » et Warac alias « le Griffon » de se partager toute la Haute Provence qui s’étire entre la Durance et la Vésubie, au Sud de Digne et de Colmars.

§ - « Principauté de Riez et comté de Moustiers ».

Recouvrant l’ancien diocèse romain de Riez, ils échoient à Augier. Au Sud de la Bléone et du mont St Jurson, entre la Durance et le confluent du Jabron/Verdon (Trigance), c’est un vaste et riche territoire englobant le plateau de Valensole et le cours inférieur du Verdon avec ses gorges. Vers le Sud, ses limites empiètent largement sur le bassin de l’Argens, jusqu’aux sources de la Nartuby son principal affluent et du parallèle de Saint-Martin /Tavernes/Esparron ; puis se referment sur la Durance à la hauteur de Jouques/Peyrolles. Le principal seigneur des lieux issu du comté d’Avignon, est un descendant de ces familles comtales originaires de la Burgondie autunoise et nous avons eu l’opportunité de suivre leur pérégrination le long de la vallée du Rhône au cours du haut Moyen Age, lorsque la maintenance du nom de baptême en question le permettait (cf. p.supra). Il a donc pu réunir sous son autorité, une importante parentèle de combattants.

Augier prince de Riez et comte de Moustiers (+>1004) sera assisté par Almérade évêque de Riez (v.990-1031) d’une génération plus jeune et présenté comme son proche parent ; probablement un de ses neveux (et fils d’Isnard de Roumoules son frère). Il rejoignait Riez après avoir été un temps, à la tête de l’évêché de Fréjus et à la suite de Riculf (cf. supra). Ce prélat fit construire ou reconstruire plusieurs monastères dans la région dont celui dit de « Moustiers » autour duquel se développera une cité qui deviendra célèbre pour sa faïencerie comme chacun sait. Il faut ici se souvenir que Riez, ancienne ville de garnison romaine, était le point de chute continental préféré des moines de Lérins et au début de la chrétienté dans nos régions (cf. supra). A proximité de la ville diocésaine, ils avaient donc bâti un monastère annexe de celui de St Honorat, ruiné pendant la période mauresque.4Donc Almérade leur rendait tout naturellement le site pour que les Lériniens puissent au moins y reconstruire un prieuré. Augier Ier eut de son épouse Elgarde d’Avignon quatre enfants :

- Augier II (+ v.1015) prince et comte, époux de Richilde de Gonfaron ;

- Aldebert (+ v.1038) époux de Stéphana de Flayosc ;

- Guigues (+ v.1011) époux de Galdrade de Brignoles ;

- Adalgarde (+>1069) châtelaine de Riez5 et épouse de Erbert de Lançon, fils du juge Rainard d’Arles, père-fondateur de la célèbre seigneurie de « Châteaurenard ».

Au total, cette seconde génération donnera plus de vingt petits-enfants à Augier Ier tous devenus chefs de lignages, ceci sans tenir compte de la descendance de l’évêque Almérade qui fonda lui aussi une famille. On ne retiendra donc ci-après que les membres les plus importants pour la suite de cette chronique, notamment ceux qui par des liens de consanguinité vont se retrouver dans les principaux seigneurs de La Penne jusqu’au XVIIIème siècle.

1- De la branche aînée conduite par Augier II sont issus les derniers princes de Riez, Guillaume Ier et II (+ v.1079) puis uniquement comtes de Moustiers jusqu’à Guillaume V (1218) ; - plusieurs Raimond dont un évêque de Riez (v.1051) ; un abbé de Lérins (1181) ; la souche des « Avignonnais » avec les châtelains d’Avignon (XIème et XIIème), les sénéchaux de Provence (de 1069 à 1189), les premiers consuls et coseigneurs du Pont d’Avignon (jusqu’au XIIIème siècle) ; la souche « issue de Raimond » par modification patronymique, tel ce Hugues de Raimond de Moustiers (-1200-1223) évêque de Riez, légat du pape à la « croisade des Albigeois » ou ces de Raimond père et fils, seigneurs de La Penne de 1681 à 1730 (cf. ci-dessous) ; - plusieurs Augier dont deux abbés de Lérins (alias « Garinus » de 1125 à 1131 et le bâtisseur du fort de St Honorat de 1171 à 1182) puis un abbé de Valsaintes (1188) ; Augier le plus célèbre de tous les évêques de Riez (1090-1133) ; - plusieurs Isnard dont un Pierre d’Isnard archevêque d’Arles, mort à Saint-Jean d’Acre (1190) ; - les Isnard seigneurs de Sainte-Croix du Verdon et surtout d’Allemagne près de Riez avec une dernière descendante, Agnès qui épousera Boniface de Castellane (1226) et ancêtres pour la fameuse dynastie baronniale des Castellane de Provence dont une branche fournira les seigneurs de La Penne de 1463 à 1641 et relayés par leur descendante Louise entrant par mariage dans la maison d’Oraison qui détiendra de ce fait, la seigneurie de La Penne de 1641 à 1681.

2 - De Aldebert/Stephana et de leurs cinq fils, à citer surtout Isnard Ier de Flayosc (1015-1055) et son épouse Inguilsenne de la vicomté de Marseille ; ils seront la souche, non seulement des seigneurs de Flayosc mais aussi de Callas, de Bras de Callas, de Bagnols, de Pierrefeu ; - et aussi Guigues de Trigance (-1015-1045) et son épouse Membrisia de Sisteron dont l’un des fils, Pons, sera archevêque d’Aix.

3 - De Guigues/Galdrade (-1011-1060) ne sont issues que trois filles mais elles feront de brillants mariages : - Scocia épouse Giauffret de Rians frère de Hugues des Baux et leur descendance occupera les seigneuries de Rians, Peypin et Rocbaron entre autres ; - Prodecta épouse Guillaume de Cucuron fils du juge Lambert d’Avignon, le frère d’Amic Ier de Vence ; - Gandalburge épouse Guibert de Tourves aussi fils du juge Lambert donc frère des précédents ; un de ses huit enfants sera Pierre Ier archevêque d’Aix. Au total, ces trois sœurs auront donné naissance à dix-sept fils identifiés devenus adultes, sans compter les filles ! Leurs domaines se répartira sur seize paroisses dont Brignoles, Saint-Maximin, etc…

4 - De la châtelaine Adalgarde (1010-1069) et Erbert de Lançon sont issus huit fils et une fille identifiés comme futurs chefs de lignage importants dont : - Bertrand Ier évêque de Riez (1039-1057), Aldebert d’Aiguines, Foulques de Pontevès, Hugues de Fos (Amphoux), Augier du Brauch châtelain de Riez, office dont héritera son fils Guillaume-Augier ; - sa fille Mathilde (ou Mahaut) épousera Aldebert de Châteauvert, aussi son… oncle car frère d’Erbert ! Il lui donnera neuf enfants dont Hugues évêque de Riez (1031-1038). Adalgarde sera une aïeule pour trente-quatre petits-enfants dont les principaux biens allodiaux se répartiront dans vingt-deux paroisses. Parmi eux à signaler les seigneurs de Bras-d’Asse, de Forcalqueiret, d’Auriac, de Grézoire, de Barjols, de la Roque-Anthéron, de Roquebrune, de Trigance,… sans oublier un des fils de Foulques de Pontevès, Bertrand (1039-1085) évêque de Fréjus dont les fils, entre autres Ricaus et Hugues seigneurs de Bargemon, lui donneront quatorze petits-enfants ! Aldebert de Barjols, autre fils de Foulques de Pontevès, sera aussi le père d’un évêque de Riez, Bertrand II (1057-1067).

L’intérêt de cet aperçu généalogique est multiple car les traits majeurs qui s’en dégagent, se retrouveront à l’identique dans toutes les autres familles comtales des Provences. En premier lieu, le développement des arborescences est phénoménal et sa progression quasiment d’ordre géométrique. Au bout de la quatrième ou cinquième génération, la multiplication de la descendance va atteindre une apogée et par là même, un maximum supportable. L’inflation des membres devient telle qu’il sera grand temps d’expédier tout ce beau monde… aux Croisades !En second lieu, de nombreux liens matrimoniaux ont soudé ces arborescences donnant un tissus familial recouvrant maintenant toutes les Provences ; il épaissit celui déjà constitué au cours de la période prémédiévale. Pour l’instant en ce XIème siècle, il ne concerne que l’oligarchie féodale mais cette vaste parentèle de la mouvance burgonde va bientôt imprégner l’ensemble des populations (cf. infra). En troisième lieu, les moines dans leurs chartes nous ont surtout fait connaître les hommes et accessoirement, leurs épouses et filles. Ces lacunes volontaires à la limite du mépris le plus profond, comme pourrait le laisser penser le maintien de leur nom de baptême sous des formes archaïques et peu chrétiennes, seront dommageables pour tous ; heureusement et bientôt, un nouveau courant va contribuer à sortir nos consœurs de ce ghetto d’indifférence, amené par les… troubadours ! En quatrième lieu, le lecteur n’a pu constater aucune différence entre seigneurs laïcs et religieux. Les premiers ont fait en sorte d’accaparer tous les hauts offices séculiers ou réguliers, pour en faire profiter leurs proches parents. Ainsi par exemple, la descendance d’Augier Ier a pu sans problème verrouiller l’évêché du diocèse de Riez, au bénéfice de six prélats successifs pour le seul XIème. Les revenus ecclésiastiques étant assurés par définition (droits sacramentels, dîmes, exploitation des cimetières, quêtes, aumônes, etc…), ce haut clergé s’autorise même un mode de vie au moins comparable à celui des laïcs les plus titrés notamment en fondant famille pour que leurs héritiers puissent en profiter à leur tour. La filière épiscopale (et maintenant aussi capitulaire et voire, abbatiale) demeure toujours aussi lucrative et attrayante, comme par le passé. Mais si dans la descendance du premier prince de Riez, qu’elle soit agnatique (par les mâles) ou par entage (par les femmes), se rencontrent des feudataires qui superviseront durant 267 ans la seigneurie de La Penne entre autres villages, d’autres seigneurs leurs voisins de l’Est des diocèses de Sénez et surtout, Glandèves auront eux, l’opportunité de jouer ce rôle durant 490 années ! Cependant, avant de faire leur connaissance, une remarque importante et générale s’impose :

- Pour désigner une personne, le patronyme familial associé à un prénom que nous utilisons classiquement, ne se généralisera et ne se fixera qu’à la fin du Moyen Age. Jusque là, les parents baptisaient leurs enfants de noms les plus divers : surtout des noms ou surnoms d’origine germanique (Guillaume, Hugues, Raimond, Isnard, Bertrand, Giauffret, Aldebert, Augier, etc…), des noms de saints plus ou moins locaux mais réputés (Pons…) ou d’origine biblique (Manassès, Jacob, David,…), voire des sobriquets « imagés » ou de fonctions (dit Malbec, Authier, Taillefer, Ours, Roux, Blanc, Bonnefoy, Bonhomme, Fabre…) lesquels parfois passaient seuls à la postérité. Toutefois, il était coutumier que l’un des enfants, généralement un aîné, portât le nom du père ou d’un aïeul célèbre pour que sa mémoire se perpétue dans la descendance et ceci, à chaque génération. C’est ainsi que s’explique la diffusion d’un nom tel qu’Augier à partir d’un seul foyer mais relayé aussi par nombre de familles alliées en raison de mariages. D’ailleurs les épouses entrant dans une nouvelle famille, se montraient souvent les plus pointilleuses à cet égard en réservant pour certains de leurs enfants des noms venant de sa parenté ; c’était pour elles une façon de préserver leur identité d’origine. Mais la transmission répétée de noms plus banals tels que Guillaume, Raimond ou Isnard… posera quelques problèmes sans même invoquer ceux liés à l’homonymie. C’est ainsi que certaines branches collatérales se développeront en usant d’artifices : - soit en doublant le nom de baptême (Guillaume-Bérenger,…) ; soit en précisant le lignage (Raimond de Raimond) qui se résumera en un « issu » de Raimond ; soit en y associant un toponyme ( Raimond de Moustiers, Boniface de Castellane puis de Moustiers, de Castellane et enfin, « Moustiers » ou « Castellane » tout court !). A noter que la particule susceptible donc de précéder le nom de baptême, est encore loin d’avoir acquis à cette époque, un sens « nobiliaire » ! Ces procédures concerneront tous les individus, qu’ils soient de grands seigneurs ou de simples paysans. Il s’agissait en priorité de distinguer des personnes que l’homonymie pouvait confondre, notamment lorsqu’elles se déplaçaient hors de leur contrée d’origine.

§ - Warac le Griffon et les comtes de Glandèves-Castellane.

C’est à l’intérieur de leur parentèle que nous allons trouver des seigneurs pour La Penne qui se succèderont durant près d’un demi millénaire et ensuite relayés par les filiations vues précédemment. Mais leur arborescence familiale sera beaucoup plus difficile à reconstituer.

Le comte d’Apt, connu que par son surnom de « Griffon », avait délégué à ses fils le soin de conduire le second ost du corps d’armée de Guillaume II. Après la conquête, ils reçurent en dotation, une large part des Préalpes calcaires mordant aussi sur les Alpes cristallines du haut pays nissard, dans le prolongement de la principauté de Riez entre le Jabron et la Vésubie. Il englobait les deux anciens diocèses de Sénez et Glandèves. Cet immense territoire essentiellement montagneux, un des plus grands alloués, était aussi on le savait, « le plus pauvre » et certainement le plus difficile à gérer. Pourra-t-on trouver une compensation dans sa superficie ? Constitué par une multitude de vallées étroites et peu communicantes, il n’était pas question d’en faire une « principauté » de par son manque d’homogénéité. Etait-il seulement divisible en un ou plusieurs « comtés » ? Une réponse satisfaisante à ces questions ne pourra même pas être apportée au cours du XIème siècle. Très tardivement des « comtes de Glandèves » ou des « barons de Castellane » seront connus mais ces titres correspondaient déjà à des états beaucoup plus honorifiques qu’effectifs. En effet, la descendance du « Griffon » au sein d’une arborescence aussi prolifique que celle par exemple, déjà vue des Augier, va se disperser dans les vallées alpestres. Pire, ses membres préfèreront se partager en la fractionnant, une vallée plus fructueuse que les autres plutôt qu’accaparer l’exclusivité d’une terre plus ou moins stérile. Ainsi, ils donneront naissance au concept innovateur de coseigneuries lequel à l’époque, conservait encore tout son sens de « féodalité » mais exercée par une communauté familiale. Son esprit subsistera même s’il se diluera avec le temps.

En conséquence et au départ de notre affaire, il n’y aura pas de « lignages comtaux » aussi bien définis et structurés que dans les autres régions. La descendance du « Griffon » sera surtout connue à travers les noms de baptême préférés que porteront ses membres tels les : ROSTANG, FERAUD (altération de « Faraud ») et BAUD (altération de Bald ayant déjà donné « Baux » ou « Badat » en nissard) pour les principaux. Quant à GLANDEVES (ou « de Glandèves »), il émergera encore plus tardivement. De plus, pour les raisons précitées, ils ne se localiseront pas dans un secteur particulier mais se rencontreront disséminés pratiquement en tout lieu et en alternance avec le temps, ceci en dépit de quelques attachements qui pourront être définis ici ou là. Enfin, les vallées en question n’étant pas riches, les seigneurs locaux ne se dessaisiront pas facilement de leurs terres ou alleux pour en faire don à des monastères et autres églises. Partant, les chartes de donation afférentes seront rares et peu explicites ; ce qui ne facilitera pas notre tâche déjà complexe au départ. Donc la parentèle du « Griffon » ne sera connue que par bribes comme des chaînons dispersés dans le temps et l’espace et il ne sera pas facile de les relier (cf. pl. IV). Ainsi, des deux principaux fils du comte d’Apt, WARAC ou GRAC le Griffon probablement l’aîné, apparaît comme le mentor de la redistribution des terres.6 Dans un premier temps il accapare tout puis semble (ou ses premiers héritiers) dans un deuxième temps, avoir abandonné la gestion des seigneuries dépendant du diocèse de Sénez à son frère ROBERT et sa descendance. L’ensemble de la façon suivante :

a) - un « comté de la Tinée » (comitatus Tiniensis)7 est défini en accord avec les évêques de Glandèves et de Nice, entre le dôme de Barrot et la Tinée jusqu’à la ligne de faîte dominant la Vésubie et du col de Larche au Gélas. Sa vocation était d’être un comté de marche (marquisat) mais sans titulaire laïc nommé et sans siège épiscopal non plus ! Ainsi l’avaient voulu les négociateurs lombardo-burgondes laïcs ou religieux. C’était une façon « élégante » de neutraliser ce secteur sensible, hier encore partie intégrante de l’ex-marquisat des Alpes-Maritimes (cf. même genre de précautions à propos du diocèse-comté de Vence). Son chef-lieu était Saint-Etienne de Tinée (en 1067) ; il est donc clair que les anciennes zones de peuplement ligures de fonds de vallées furent dévolues à l’Eglise en tant que villages claustraux (cf. supra) conduisant à une démilitarisation de fait. Toutefois, il n’en ira pas de même pour les « agglomérations d’altitude » d’origine lombarde dominant les vallées du Cians, la Roudoule ou la Tinée. Elles seront occupées par des seigneurs burgondes, notamment le Puget « de Rostang » et « Bueil » (devenu Beuil par altération) où s’implante un « Baud », tous du lignage de Grac. Plus tard, la descendance de ce dernier se repliera sur Puget-Théniers.

b) - un « comté de Glandèves » ne sera pas finalisé avant le XIIIème siècle (période où les habitants du site migreront sur Entrevaux). Jusque là, Grac et ses héritiers préfèreront vivre dans les villages qu’ils firent bâtir dans les vallées plus occidentales comme les Thorames (Haute et Basse) ou Peïresc. Seuls leurs parents évêques oseront s’aventurer aux abords de l’ancien site militaire romain. D’ailleurs le camp-fortin probablement de simples palissades avait été abandonné depuis des siècles et Glanate n’était plus qu’un lieu-dit. Comme leurs antiques prédécesseurs moines-évêques de la courte période anté-mauresque, les prélats s’installeront en contre-bas au bord du Var, au quartier de la Sedz. Là, autour d’une chapelle « cathédrale » et quelques maisons rustiques, ils bâtiront leur Eglise en y associant quelques moines volontaires venant de St Victor, pour constituer ce qui leur tiendra lieu de premiers chapitres capitulaires. Ainsi officieront, Guigues Ier (976-1010), Guigues II (1010-1020), Pons Ier (1020-1057), Pons II (1058-1095),… et il y aura donc eu paradoxalement, des « évêques dits de Glandèves » bien avant que n’apparaissent les premiers « comtes » de ce lieu ! Néanmoins, le monde profane des seigneurs ne demeure pas inactif. Grac le Griffon eut au moins quatre enfants identifiés :

- Abellon retourne dans le comté d’Apt pour prendre la succession de son grand-père le « Griffon » ;

- Aldebert Ier et son épouse Ermengarde gèrent un temps le « comté de Sénez » avec leurs six enfants connus : Pons Ier le troisième évêque de Glandèves, Aldebert II tige des seigneurs de Gaubert, père de Hugues évêque de Digne, d’un Grac, d’Aidrulf tige des seigneurs de Massoins et de Baïrols, puis deux filles qui feront de brillants mariages dont Amantia laquelle, grâce à son époux Laugier de Gréolières de la famille comtale de Nice, fera entrer sa progéniture dans les seigneuries du val d’Estéron ;

- Rostang de Thorame est la souche pour d’autres Rostang de ce lieu et très probablement aussi, pour le lignage des futurs comtes de «Glandèves-Rostang ». Un de leurs derniers descendants, Guillaume-Rostang (mort assassiné) sera au XIVème siècle, le dernier seigneur de La Penne issu d’une branche « Glandèves » !

- Isingarde hérite de Briançonnet, autre ancien site militaire romain et qui fut plus important que celui de Glandèves. Elle le transmet avec son groupe de seigneuries en dépendant à son époux Constantin originaire de la région d’Annot. Parmi leurs fils : Hugues souche des seigneurs du Mas et des Mujouls, puis un Lambert de La Penne, probablement son seigneur en ce milieu du XIème siècle (cf. chapitre suivant).

Mais après ce démarrage correct, l’enchaînement généalogique sera interrompu dans sa continuité. Ce ne sont plus que des segments familiaux et souvent assez courts, qui se manifesteront à la faveur d’évènements fortuits. Ainsi à propos des Glandèves-Baud, anciens seigneurs de Beuil, puis de Puget-Théniers et Saint-Auban, parmi d’autres et issus de la même parentèle. Ils apparaîtront isolément à Toudon, Ascros, La Rochette, Puget-Figette, etc… Que dire par exemple de ces deux frères Pierre alias « Baud » et Milo alias « Laget » (Emile Laugier) qui étaient « en partie » seigneurs de Puget-Théniers, avec leurs épouses respectives Aimerude et Béatrice ?

c) - un « comté de Castellane » : la descendance de Robert frère de Grac le Griffon et de son épouse Arentrude, semble n’être dévolue qu’à la gent féminine ! En effet, on ne connaît qu’un de leurs enfants, une fille dénommée Ermentrude laquelle aurait eu à son tour d’un mariage, deux autres filles, Galburge et Arentrude (comme sa grand-mère). C’est donc par entage que les biens propres et « honneurs » de Robert vont se diluer dans sa descendance. Depuis le Vème siècle, les évêques avaient choisi le site de Sénez pour y établir leur siège épiscopal et qu’ils fortifieront après la reprise.8 Ils cohabiteront avec les premiers seigneurs laïcs comme ce comte Aldebert Ier fils de Grac le Griffon déjà vu ci-dessus et notamment les deux premiers évêques, Pierre Ier (-993-1027) et Amiel (1028-1042). Puis les alleutiers laïcs préfèreront abandonner la place aux prélats pour s’implanter plus au Sud sur un nouveau « castrum » (paroisse fortifiée) qui prendra de ce fait, le nom assez banal de « Castellane » ! De Galburge est issue une nombreuse descendance dont, Hugues évêque de Sénez (1042-1059), les frères Ripert et Laugier seigneurs d’Aiglun (de la clue), un Boniface et surtout un Pons « Pulvérel » dont l’un des fils, donc petit-fils de Galburge, se dénommera aussi Boniface ! Il est fort probable que celui-ci soit le premier « comte/baron de Castellane » et souche pour une longue suite de Boniface qui traversera les siècles. L’un d’eux déjà présenté, épousera en 1226, Agnès d’Allemagne fille unique d’Augier IV châtelain de Riez et ancêtres pour de futurs seigneurs de La Penne (cf. supra). De Arentrude épouse Autric, descendent plusieurs Faraud seigneurs de Thoard et il est possible que nous ayons là, une souche pour le futur lignage des Glandèves-Féraud. A noter pour terminer, que le nom de baptême Boniface était déjà un nom « fétiche » pour les édiles du comté d’Apt et notamment, les importants seigneurs de Reillanne sur la rive droite de la Durance, le porteront à chaque génération dans toutes leurs branches.

En conclusion et à l’évidence, l’intrication des familles de la mouvance burgonde déjà acquise et forte avant la conquête, se poursuit et se conforte après, durant tout le XIème siècle. Sinon, comment s’expliquerait par exemple que Augier II prince de Riez, comte de Moustiers et son épouse Richilde soient aussi propriétaires de biens à Puget-Théniers, si loin de leurs territoires (Lérins n° 186) ? De plus, le suivi des noms de baptême les plus caractéristiques et les moins banals, milite nettement dans ce sens car ils sont l’apanage de certaines familles et ne peuvent se transmettre qu’en ligne directe agnatique ou par le biais de mariages. En conséquence, si la continuité des arbres généalogiques est souvent interrompue en particulier dans la descendance du « Griffon », les lacunes en résultant ne peuvent masquer les apparentements qui demeurent en toile de fond. En relation avec ce problème, si ladite famille éclate et se disperse dans les diocèses de Sénez et de Glandèves, elle le doit à la situation géographique particulière de ces Moyen et Haut-Pays provençaux ne générant que des revenus agricoles médiocres en général. Au cloisonnement du relief répond donc un cloisonnement familial. Les multiples seigneurs féodaux « locaux » auront scrupule à se prévaloir d’un titre quelconque et juridictionnel en tout cas, pas avant qu’ils ne se dévaluent et deviennent plutôt honorifiques… avec le temps ! Le val de Chanan qui vient d’être découpé en paroisses et terroirs, fait partie de ces lots qui ne connaîtront jamais le poids d’une féodalité despotique ; maigre consolation pour les Bérétins et qu’ils devront à la pauvreté relative des terres. Nous pouvons maintenant les rejoindre pour tenter de voir plus en détail, comment ils ont pu s’accommoder avec ce nouvel « ordre burgonde ».

Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - Les informations essentielles pour ce chapitre notamment, proviennent surtout des chartiers ou cartulaires des abbayes (sensiblement des catalogues de donations) au bénéfice de St Victor de Marseille (cf. M. GUERARD - Paris, 1857), de St Honorat de Lérins (cf. H. MORIS & E. BLANC - Paris, 1883), ainsi que des cartulaires de cathédrale comme celle de Nice (cf. C. de PIERLAS - Turin, 1888) ou l’obituaire de celle d’Apt (cf. F. SAUVE - Monaco, 1926) etc… Soit plus de 2000 documents très denses, dont le traitement le plus complet ne peut être envisagé sans les moyens modernes de l’informatique.

2- Probablement une ancienne famille issue d’un « rallié franc » de la haute époque.

3 - Le frère de Gontard, Aldebert sera évêque d’Avignon, tandis que son fils Riculf (ou Ricaud, diminutif d’Eric) héritera à Fréjus de l’évêché du père.

4- Ces bâtiments monastiques de la haute époque, sommairement construits, pouvaient naturellement tomber en ruine lorsqu’ils étaient désertés et donc plus entretenus ; sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un « saccage » pour cela !

5 - Adalgarde = Adalgar (donc Augier) au féminin ! On mesure ici combien les moines scribes se souciaient peu des noms de baptême de nos consœurs et a fortiori de leur latinisation éventuelle.

6 - le W du nom germanique WARAC ne s’inscrivant pas dans l’alphabet latin (cf. supra) a été remplacé par un G donnant GARAC puis « GRAC » par aphérèse. Ce nom de baptême est devenu comme chacun sait, un patronyme très connu dans nos régions entre Annot et Puget-Théniers notamment.

7 - Louis BUEIL : revue « Nice-Historique » - oct./déc. 1953.

8 - J.J.M. FERAUD, curé des Siéyes : Souvenirs religieux des églises de la Haute-Provence - Digne, 1879. (analyste incontournable pour tout ce qui concerne le milieu ecclésiastique de ce pays, des origines au XIXème).