C - PAPAUTE ET PAPISME - PRELUDE POUR DES AVENTURES.

« Ils (les ecclésiastiques) ont une bourse à la place du cœur » !

(INNOCENT III, 1198-1216).

Les membres du haut clergé, évêques ou archevêques, se sont tous hissés au sommet de la hiérarchie seigneuriale dans leur comté provençal, plus ou moins rapidement mais inéluctablement comme nous venons de le voir. Ils ont joué des coudes, intrigué pour s’étoffer, marginaliser leurs parents « princes » laïcs, pour devenir à leur tour de purs féodaux et n’ont pas hésité à fonder leur propre famille pour consolider les acquits. De plus, ils ont atteint ces objectifs sans avoir eu besoin de faire appel aux papes pour une aide quelconque. Or parallèlement, leurs collègues abbés sont aussi parvenus au sommet de la richesse mais conscients ou non de l’avoir plus ou moins usurpée, ils craignent maintenant de la perdre. Puisqu’ils prétendaient se soustraire à la suzeraineté de leur prélat diocésain ou métropolitain en dépit de la règle canonique, pour s’en remettre directement à celle des souverains pontifes, ils ne pouvait espérer aucun appui du clergé séculier. La papauté plus que jamais, devient donc un ultime recours pour les établissements monastiques. Sachant que ces derniers constituent déjà un vaste réseau à travers l’Europe, de l’Angleterre à l’Espagne, de la Pologne à l’Italie en passant par la Hongrie, les évêques de Rome vont bien sûr, s’empresser de saisir la perche tendue ! Ainsi s’amorce une emprise à l’échelle européenne et après tout normale s’agissant de religion. Dès lors, pourquoi va-t-elle dériver pour se transformer en un virulent impérialisme qui va affronter celui des empereurs d’Occident sur leur propre terrain de la laïcité ?

A la veille de l’an Mil nous avions fait un premier bilan de l’institution pontificale et il n’était guère reluisant (cf. supra). Pourtant le monde occidental lui était en principe favorable mais il rejetait les êtres immondes et dépravés qui prétendaient la diriger. Heureusement, le haut arbitrage des empereurs germaniques avait été reconnu ; il leur permettait de temps à autre, d’éliminer les pseudo papes malsains qui s’étaient glissés sur le trône pontifical grâce à de sombres machinations ou des actes criminels. Demeurera-t-il efficace ? Les fautifs s’amenderont-ils au XIème siècle ? Hélas ! Cette « suprême » institution va connaître au contraire, les bas-fonds de son histoire et dans la fange où elle pataugera, une seule alternative lui reste : y mourir ou tenter de remonter la pente. Elle semblera y être parvenue en multipliant les promesses de réformes mais non pas dans le sens attendu, celui de la morale et de la vertu. Afin de ne plus être contestée et malmenée, la papauté voudra devenir la plus forte puissance dominant le monde et faire taire ainsi ses détracteurs par la force ou l’intrigue. Aussi, nous allons retrouver une atmosphère que nous avions bien connue à l’époque prémédiévale où sévissait un certain parti aristocatholique… Dés lors et pour les mêmes raisons, c’est-à-dire dans le but de ne pas trop altérer l’image que nous pourrions avoir de cette « sainte institution », nous éviterons si possible de parler de papauté mais plutôt de papisme, non pas comme synonyme mais au sens péjoratif de papauté dévoyée ! Pour illustrer ces propos, nous allons essayer de naviguer dans les méandres du catholicisme romain au XIème siècle et essentiels pour comprendre l’évolution religieuse au Moyen Age, à travers quatre rubriques principales :

- les mœurs ecclésiastiques du siècle d’Hildebrand ;

- les premiers papes contemporains de la Maison germanique de Franconie ;

- la Querelle des Investitures ;

- le Grand Schisme catholique d’Orient, prélude aux Croisades.

* *

§ - Les mœurs ecclésiastiques au XIème siècle.

Commençons par les Bénédictins qui avaient pratiquement le monopole du monachisme dans l’Occident chrétien. Leur maison-mère et déjà célèbre foyer de Cluny essaima plus de 2000 abbayes et prieurés suffragants à travers l’Hexagone au cours de ce siècle, nouveaux monastères comme Montmajour d’Arles, Ganagobie de Sisteron, Valensole,… ou très anciens et reconvertis comme St Victor et prieurés dépendants ( Ste Marie du Puy à La Penne, St Raphaël à Chaudol, St Pierre à Puget-Figette,…), comme St Honorat de Lérins (prieurés de Saint-Antonin, de Ste Marie de Puget-Théniers, de Moustiers, de St Jean de Roquestéron,…). Parmi ses abbés, nous connaissons déjà Mayeul qui sonna le départ de la conquête mauresque ; puis suivent nombre de moines clunisiens sous leur bure noire qui prendront la tête d’abbayes sœurs comme le fameux Suger dont nous aurons à reparler et abbé de St Denis près de Paris (v.1081-1151) ; enfin, certains deviendront… papes comme Sylvestre II (999), comme le Lombard de Toscane Hildebrand futur Grégoire VII,…

Cependant, le monachisme en général, avait un lourd contentieux à assumer surtout après son passage dans les ornières mérovingiennes, carolingiennes et même byzantines au temps des premiers empereurs grecs (cf. supra). C’était un milieu d’incontinences où notoirement, régnait la débauche aussi bien chez les moines que dans les couvents de nonnes. Ces « habitudes » ayant le poids des siècles comment les éradiquer ? Brutalement, il n’en est pas question et le premier qui essaiera d’infléchir ces comportements, fut (saint) Odon (v.879-942) second abbé de Cluny. Le général des bénédictins ne put négocier qu’un compromis et les nouvelles « règles » du jeu seront les suivantes : - maintien d’une tradition anti-ascétique (cf. supra) mais exigence d’une attitude plus vertueuse vis à vis du monde extérieur, se baigner par mesure d’hygiène, faire vœux d’obéissance stricte à son abbé ; - en échange, à l’intérieur du cloître c’est-à-dire à l’abri des regards, toute licence… pardon, une certaine tolérance sera admise concernant les « douceurs de la vie » (abondante nourriture, vin et bière à profusion,…). Autrement dit, en public l’image du moine doit être celle d’un clerc chaste et vertueux, affichant sa pauvreté ! Comment peut-on en douter ? Insinueriez-vous que « l’habit ne fait pas le moine » ? Maxime sacrilège ! Les populations furent-elles dupes, sachant que malgré tout, les moines étaient toujours considérés comme les « meilleurs chrétiens » (ou les moins mauvais) ? On ne le sait pas sauf que, un ancien bénédictin vivant au XVIème siècle, le pittoresque Rabelais pour ne pas le nommer, s’inspira beaucoup de la morale épicurienne que vivaient ses frères clercs pour nous conter quelques juteuses aventures « pantagruéliques » ! A l’époque, seul le monachisme orthodoxe grec sut sortir de l’ornière pour se valoriser et mériter le plus grand respect grâce à son prosélytisme militant comme il a été vu (cf. supra).

Or si le moine bénédictin jonglait avec les apparences, il n’était pas question que ses frères séculiers s’embarrassent de tels scrupules. Moins nombreux mais plus voyants, ils ratisseront largement et ouvertement deux terrains sur lesquels nous allons les rencontrer en grand nombre et en permanence : celui du nicolaïsme et de la simonie, tous deux aussi anciens que la Chrétienté nous le savons mais qui prendront une coloration et une importance particulières au Moyen Age.En précisant ici que dans l’illustration qui suit, comme dans celle qui précède, il n’y a pas étalage de quelques cas particuliers mais expression de situations tout à fait générales. Nous ne sommes pas en train de naviguer derrière la face cachée d’une planète mais au vu et au su de tous.1

1 - Le nicolaïsme ou concubinage des clercs : les clercs ne se distinguent pas du « troupeau » et la fornication est la « règle générale » à tous les niveaux du clergé, du simple moine au pape, durant au moins tout le Moyen Age. D’ailleurs, la continence des prêtres n’était pas exigée par les Evangiles ni par les canons de l’Eglise et l’on pouvait faire référence à l’apôtre St Pierre, le « père-ancêtre » de tous les papes, qui vivait en concubinage d’après St Jérôme (cf. supra) ; elle était simplement « conseillée » (toujours depuis St Jérôme). De plus, le comportement marital des clercs ne choquait absolument pas les populations qui trouvaient tout à fait normal que ces hommes (après tout) puissent assouvir un instinct des plus naturels. Simplement quelques controverses naissaient épisodiquement sur le sujet de savoir si oui ou non, les rapports sexuels pouvait avoir une incidence sur le sacerdoce. Mais ce n’était pas un problème majeur surtout au Moyen Age où les vrais questions portant sur l’exercice des ministères religieux, n’étaient pas encore d’actualité et motifs à scandales. Non, ce sont les débordements de ces concubinages qui heurtait le plus les laïcs et ils sont de plusieurs ordres : - étalage outrancier et provocateur de la richesse des familles issues du haut clergé (escorte-parade de soixante chevaux pour accompagner les déplacements de l’épouse et enfants d’un abbé de la région parisienne) ; - entretien de plusieurs maîtresses et polygamie banalisée ; - les simples prêtres et moines « font ribote dans les tavernes, entretiennent des concubines et marmaille, hantes les lupanars »…(Eudes-Rigaud, archevêque de Rouen) ; - la pédérastie affichée sans pudeur par certains, etc… Quant aux débordements des « sœurs » dans les couvents, leur relent de prostitution amusait plus qu’il ne scandalisait ! Certes, une large majorité d’ecclésiastiques de tout rang, élevaient leur progéniture en « bons pères de famille » probablement dans un consensus assez général et il faut savoir remettre les excès à leur place. Toutefois, comme le suggère Daniel-Rops2 « S’il n’est point agréable d’insister sur les tares ni utile de multiplier les exemples,… ce tableau, l’histoire n’a pas le droit de l’ignorer » !

Mais il est dit que le raisonnable doit payer pour l’excessif et en conséquence, le concile de Latran de 1057 sous Nicolas II, décrète que tout prêtre vivant maritalement sera excommunié et interdit de messe. Mais tous les évêques d’Occident, Italie comprise, se liguent et non seulement pour refuser unanimement d’appliquer les décrets mais pour adresser au pape une « réponse à valeur canonique », vantant le précepte moral et humain du mariage des prêtres ! Grégoire VII récidive au concile de 1074 avec des commandements encore plus impérieux pour se voir adresser par Othon évêque de Constance, une réponse similaire et encore plus circonstanciée au nom de ses collègues, avertissant que « trop exiger de la nature humaine » conduirait « à l’abandon des vocations plutôt que les femmes ou à la débauche « secrète » ! Mais quelques papes persistent et Innocent III au concile de Latran de 1215, obtient la condamnation définitive du mariage des clercs. Néanmoins, ce décret (toujours référence actuelle) restera « officieusement » lettre morte encore pour de nombreux siècles comme chacun sait et une statistique du XVIIIème siècle3 indiquait encore qu’environ 50% du clergé vivaient maritalement et ouvertement, 25% masquaient leur concubinage et dans le quart restant, la moitié était « allergique » au sexe opposé tandis qu’une dernière moitié seulement se consacraient exclusivement à leur sacerdoce. En conséquence, la question du concubinage des prêtres et de ses débordements est loin d’être réglée au Moyen Age et a fortiori au XIème siècle. Pour l’illustrer dans cette période et en Provence, nous avons choisi trois exemples parmi d’autres et à trois niveaux de la hiérarchie : ceux de l’évêque, du chanoine et du moine.

- INGUILRAND fils de Nivion de Pertuis vicomte d’Avignon (cf. supra), frère de Nivion II et d’Isnard, respectivement vicomtes d’Avignon et de Cavaillon, devient évêque de Cavaillon (1011-1044). Il épouse Adalgude qui lui donnera au moins quatre fils dont Géraud alias « Episcopalis » (fils d’évêque) lequel à son tour aura plusieurs enfants de son épouse Adalaïs (Alix) dont Martin-Episcopalis et Guillaume Géraud. Les Géraud sont à la source des princes d’Orange (cf. Pl.V).

- RAIMOND « DECAN » (decanus = chanoine), fils du juge Bérenger II vicomte d’Avignon, frère de Bérenger III vicomte d’Avignon puis de Sisteron (cf. Pl.V), devient chanoine au chapitre d’Avignon (1041-1099). Il épouse une princesse de Pourrières fille d’Elzéar d’Uzès. Un de leurs fils se distingue : Raimond lui aussi chanoine et qui « épouse » une cousine de Pourrières. Croisé, il mourra en Palestine (1138) mais avait eu cinq fils dont : - Bertrand Ier de Pourrières qui épouse Ermessende fille de Cécile de Provence et du vicomte de Carcassonne (cf. Pl.II) ; - Raimond évêque de Viviers (+1170) ; - Raimond II évêque d’Uzès (+1188) ; - Aldebert évêque de Nîmes (+1180) et Brémond seigneur d’Uzès, etc…

- DENIS moine à St Victor (1050-1074), petit-fils de Pons de La Garde et petit-neveu de Galdrade de Brignoles (bru d’Augier Ier prince de Riez, cf. Pl.III), épouse Arsenne qui lui donnera une nombreuse progéniture : Giauffret-Denis, Pons-Denis, Bertrand-Denis, Hugues-Denis, Pierre-Denis,…et Guillaume-Denis (1050-1113) qui se croise. Avant de partir en Palestine, ce dernier confiera son épouse Agnès et leurs enfants au monastère. Leur neveu Odon deviendra abbé de St Victor (v.1112/1113).

En résumé, les ecclésiastiques médiévaux n’avaient probablement pas le sentiment de faillir en entretenant une concubine et en élevant une famille d’autant que certains, précédemment diacres ou oblats, avaient appartenu au monde temporel avant de recevoir la prêtrise ou de prononcer leurs vœux pour devenir moine. Autrement dit, ils entraient en religion avec leur famille ! Cependant, ils devront payer pour l’inconduite et les excès commis par nombre d’entre eux. Mais il y avait plus grave que les problèmes de débauche…

2 - la simonie ou commerce des charges ecclésiastiques : ou encore, comment l’appât du gain peut-il engendrer un trafic. Que lesdites fonctions religieuses soient attirantes parce que très lucratives est une banalité que nous suivons depuis l’officialisation du christianisme et d’ailleurs dans ce domaine, les nouveaux chantres ne faisaient que prendre le relais de leurs prédécesseurs païens. Or au Moyen Age les possibilités de profit vont s’accélérer, non seulement en exploitant l’inquiétude des pénitents, génératrice de dons et autres legs comme vu antérieurement mais du fait que, au quotidien, la taxation des offices et sacrements va s’ajouter ou se substituer aux oboles jusqu’ici volontaires. L’Eglise catholique et romaine ne se contente plus des revenus liés à une pratique obligatoire, elle devient payante et onéreuse, dans toutes ses interventions pour accompagner la vie d’un bon chrétien. De sa naissance à sa mort, elle ne le lâche plus ! Ainsi, aux déjà connues rentrées fiscales (dîmes, exercice de la justice d’église,…), perceptions de droits féodaux pour les seigneuries ecclésiastiques (parfois ceux de villes, provinces, vallées entières…), s’ajoutent les bénéfices sacerdotaux qui augmentent sensiblement. C’est cette mine d’or « à ciel ouvert » qui amorce le phénomène de simonie déjà ancien mais qui maintenant, va prendre une ampleur démesurée. Toute proportion gardée, cette situation intéresse autant le haut que le bas clergé, de rang pontifical ou officiant d’une petite paroisse, voire d’un simple prieuré ou d’une église.

Les conséquences de cette politique ? Elles se devinent aisément. Hier, un aristocrate fortuné, fort de ses appuis ou poussé par sa famille, entrait dans les « ordres » pour s’assurer une retraite quiète et dorée. Aujourd’hui, fortune faite, il va revendre sa charge et… fort cher car la demande sera toujours supérieure à l’offre ! Ou bien, s’il a le pouvoir d’ordonner (archevêque, évêque) il va « consacrer » les offices d’évêque, chanoines, prêtres, aux plus offrants ! C’est ainsi que Guibert de Nogent fut chanoine à 11 ans grâce à la fortune de sa mère ; qu’un garçon de 10 ans devient archevêque de Narbonne en 1016 pour 100.000 sous ; le pape Sylvestre III même, négocie son élection contre espèces « sonnantes et trébuchantes » ! Mais comme le dirait Daniel-Rops, il est vain de multiplier les exemples…

Il était vain aussi pour de rares édiles de vouloir condamner ces pratiques à la faveur de quelques conciles : Mayence en Allemagne (1049), Verceil en Italie (1050),… Prétendre interdire les honoraires pour l’administration eucharistique, pour l’assistance aux malades, pour les enterrements, le marchandage des charges,… pures gageures ! Il est clair que la sacralisation de l’argent surclassait celle de la morale religieuse. Même le monachisme bénédictin est atteint : « A l’exception d’un petit nombre de moines, le reste n’est qu’une synagogue de Satan. Que peuvent-ils revendiquer (de la condition) de moine si ce n’est le nom et l’habit ? » (Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, +1158). Le monachisme occidental dérivait depuis longtemps car trop riche, trop absorbé par la gestion de ses domaines, les copies de manuscrits,… au détriment de l’apostolat. Heureusement que les frères orthodoxes orientaux suivaient une tout autre voie ! Mais l’honneur du catholicisme était-il sauf pour autant ? Comme l’argent attire l’argent, il fallait une solide « dot » en espèces ou en terres pour entrer dans le clan et n’est pas moine bénédictin qui veut ! La « règle » s’est perdue…

Certes, ces emplois ecclésiastiques étaient juteux mais cher payés. Aussi les simoniaques de haut rang qui avaient dû racler le fond de leur cassette pour arriver à leur fin, s’appliquent-ils à récupérer une part de leur investissement immédiatement et sans attendre un amortissement étalé sur les revenus. Ils revendaient aussitôt les ornements architecturaux d’église (sculptures, plaques de marbre ouvragées,… les tuiles mêmes), les objets du culte, voire les trésors et reliques enchâssés… (W. Durant). « Ces cardinaux qu’on doit porter tant ils sont lourds ces loups rapaces en habits de bergers » (Dante, la Divine Comédie, +1321). Mais aussi en habit de bénédictin comme cet abbé de l’illustre abbatiale de Vézelay qui revendait des biens du monastère pour doter son fils et sa fille !

En Provence montagneuse ou orientale, nous devons étendre un léger voile sur ces affaires, car ces pays pauvres et guère attrayants font figures de cas particuliers. Il valait mieux être simple prieur en Aquitaine ou en Bourgogne qu’évêque à Glandèves ; en effet, un de ceux-ci, Pons II (1058-1095) préfère démissionner pour devenir simple moine de St Victor, en y amenant les quelques terres qu’il avait hérité de ses parents issus des comtes locaux ! Pierre II (1046-1060) fils de Raimbaud vicomte de Sisteron et étroitement apparentés aux Laugier de Nice, fut imposé tout jeune enfant comme évêque de Sisteron. Il tint son siège 14 ans avant de devoir le quitter à la mort de son protecteur paternel. Rares exceptions qui confirment la règle générale. Quand une charge ne fait pas l’objet de transactions, c’est qu’elle n’en vaut pas la peine.

Qui mieux que le moine saint Pierre Damien (1007-1072) pourrait conclure à propos de ces mœurs ecclésiastiques du XIème siècle ? Il offre aux papes son « Liber Gomorrhianus » un signal de détresse sur les travers des religieux du temps, un catalogue complet, détaillé, que l’on pourrait classer « X » ! Il se reflétait aussi parfaitement dans les synodes de l’époque dont une synthèse des ordres du jour moralisateurs, autant de « vœux pieux », révélait aussi la profonde décadence de l’Eglise qui atteignait un stade critique : « en dehors du préposé, les clercs assistent fort peu aux offices mais sont assidus aux bacchanales ; ils bredouillent un « bas-latin » pour masquer leur illettrisme ; les prélats attendent souvent le jour de leur nomination pour se faire ordonner prêtre (chanoines, évêques,… papes) ; les cures et les prieurés sont trop souvent transformés en tripots et les couvents en lieux de « rencontres » ; dans les églises retentissent les chants érotiques,… Les causes sont hélas, très manifestes : médiocrité du recrutement, doctrine catholique ayant évolué en un méli-mélo de légendes voulues spectaculaires ou merveilleuses où il n’est toujours pas question de morale ni de vertu ; en bref, les clercs de la base se conforment à l’attitude du haut clergé dont ils ne constituent que le pâle reflet » (Daniel-Rops). Les papes tiendront-ils compte de ces remontrances ? Ils sont d’autant moins enclins à le faire que pour le censeur Pierre Damien, « l’appui des empereurs est indispensable pour opérer la moindre réforme au sein de l’Eglise » ! Opinion qu’il ne fallait surtout pas émettre en ce temps-là…

Puisque la plupart des souverains pontifes demeureront sourds à ces appels, en dépit de vagues échos provenant de certains conciles, le catholicisme du Moyen Age peut s’apprêter à affronter les « hérésies » fortes et généralisées à venir !

§ - Les papes du XIème siècle et le papisme.

Sur le fond et les mœurs ambiantes nous venons d’écorner le sujet, restent à voir quelques acteurs de ces temps dramatiques. Après la dynastie des pseudo papes liés à Marozia et sa mère Théodora, c’est-à-dire leurs amants et bâtards la plupart morts tragiquement, nous en étions arrivés à Sylvestre II (999-1003), enfin un pape digne de sa fonction (cf. supra) ! Il avait été choisi par Othon III (983-1002) l’empereur germanique des Pennois du moment. Mais n’oublions pas Stéphanie, veuve du comploteur Crescentius que l’empereur avait fait exécuter (999) et empoisonneuse attitrée du Latium ! Belle et enjôleuse, la « veuve noire » parvient à se glisser dans le lit de l’empereur ; l’imprudent ! Il mourra à 22 ans à Rome et Sylvestre II lui donna l’absolution le 23 janvier 1002, après que sa maîtresse lui eut donné la sienne sous forme de « potion ». Puis, pour faire bonne mesure, elle récidive l’année suivante et le pape en fit les frais mais il avait eu le temps de sacrer St Etienne roi de Hongrie.4 S’ensuivent quelques années de vacances désordonnées, puis resurgit une seconde dynastie de Théophylacte (1012-1045) avec, Benoît VIII (+1024), son frère Jean XIX (+1032) et son neveu Benoît IX élu pape à 12 ans ! Il sera évincé après 12 années d’exercice par le fameux Sylvestre III qui avait versé quelques pots-de-vin mais parvient à récupérer sa charge pour un an (1045) avant de s’effacer à nouveau devant Grégoire VI (1045-1046) son parrain. Ce dernier arrive avec un argument péremptoire pesant 2000 livres d’or destinées à la curie, plus 1000 d’argent pour le filleul en l’honneur de son mariage ! Toutefois et entre temps, Henri III (1039-1056) avait pris la tête de l’Empire. Ce prince érudit épris de culture, chantre de la paix et de la justice en Germanie, va s’intéresser aux affaires « vaticano-romaines » longtemps négligées. Il convoque les deux papes simoniaques pour les faire juger et déposer : Sylvestre III entre dans un monastère et Grégoire VI est envoyé en exil en Allemagne. Puis un concile élit l’évêque de Bamberg, Clément II (1046-1047) un prélat intègre mais le déchu Grégoire VI commandite son assassinat et un an après, il meurt empoisonné ! Grâce à l’appui de Boniface marquis de Toscane, le meurtrier parvient même à se rétablir quelques mois sur le trône pontifical mais doit néanmoins céder la place à l’évêque de Brixen, Damase II, élu le 17 juillet 1048 ; pas pour longtemps car le déchu le fait assassiner le 9 août suivant ! Grégoire VI pensait ainsi avoir fait le vide autour de lui et il eut été bien téméraire de l’affronter vu ses références,…pourtant au bout de quatre mois, un élu de l’empereur, la tiare sur la tête, ose se présenter à Rome en décembre 1048. Il s’agit de Brunon évêque de Toul… Alaman d’Alsace, fils du comte d’Eguisheim et cousin d’Henri III.

1 - (Saint) Léon IX (1049-1054) : ce fut le premier pape réputé « réformateur » du XIème siècle et il faut savoir aussi (essentiel) qu’il avait eu une expérience militaire et de chef de guerre avant sa nomination au siège de Toul en 1026 ; c’est donc un homme à poigne. A Rome, il commence par balayer le Vatican pour faire de la place à ses conseillers, tous Lorrains. Ses objectifs sont clairs : l’éradication de la simonie et du nicolaïsme et c’est dans ce but qu’il organise une série de synodes en 1049, 50 et 51, dont il a déjà été question, non seulement à Rome mais aussi dans quelques villes importantes de l’Hexagone et en Allemagne. Pour combattre ces maux très anciens et profondément ancrés dans les mœurs, le pape va édicter des mesures brutales et draconiennes. Elles se réclament d’une chirurgie sans anesthésie ; là est son erreur ! Le pontife ne s’aperçoit pas que l’on va lui donner à ronger quelques os particulièrement voyants pour le leurrer, tel cet évêque Hugues de Langres lequel cumulait sur sa personne toutes les horreurs du temps, aussi bien à la rubrique de l’argent qu’à celle du sexe ! Il faut dire et c’est important, que Léon IX était ignare en politique et un bien piètre diplomate. Toutes ses décisions son marquées par le réflexe péremptoire et cassant du militaire qui resurgit sans cesse en lui, d’où l’échec patent de son règne et sa triste fin. Il va creuser son tombeau dans le Sud de la péninsule italique.

Depuis trente ans, la Sicile est occupée par les Normands (cf. ultérieurement) et depuis le VIIIème siècle, l’ancien duché de Bénévent au Sud de Rome, avait éclaté en une multitude de principautés lombardes (cf. supra). Or le « finisterre » de Calabre ignoré jusqu’ici était toujours animé par ces foyers gréco-byzantins hérités de l’Antiquité mais qui deviennent de plus en plus belliqueux et harcèlent maintenant les Lombards. Ceux-ci un peu trop éparpillés et qui éprouvent donc quelques difficultés pour se défendre, font appel à l’aide des Normands. Ils feront mieux que répondre favorablement à la demande. Après avoir débarqué et pulvérisé la trame grecque, ils occupent définitivement la Calabre et l’Italie du Sud en deçà du Bénévent. Telle est l’amorce du futur « royaume des Deux Siciles ». Mais cet événement n’a pas laissé Léon IX indifférent et l’a même ulcéré pour deux raisons fondamentales lesquelles tracassent depuis toujours les évêques de Rome et que nous connaissons déjà. Primo, nous savons que depuis les siècles prémédiévaux, les pontifes du Vatican se transmettent de génération en génération, une rancune non assouvie contre les seigneurs lombards qui les encerclent. Secondo, les pseudo papes pensent avoir des « droits » sur le Bénévent, à force de manipuler de faux certificats ou titres jusqu’à oublier qu’ils peuvent être des prétendants usurpateurs. Fort de ces sentiments, Léon IX veut réagir militairement contre les Lombards et leurs alliés normands. Il a ses propres milices, recrute des mercenaires dans l’Europe entière et demande aux empereurs d’Orient et d’Occident de compléter la donne car le premier devrait être solidaire des Grecs malmenés dans la péninsule et le second n’est-il pas « roi d’Italie » ? Ni l’un ni l’autre n’apprécie le projet papal. L’orthodoxe byzantin ne voit pas pourquoi il devrait aider « l’hérétique » romain et ne réagit donc pas. Quant à Henri III, en tant que souverain théorique du champ de bataille calabrais et pour ne pas désavouer publiquement son protégé de pape, se croit obligé de participer mais symboliquement. Il envoie un carré de guerriers allemands. Voilà une armée hétéroclite constituée ! Mais là où l’affaire se corse, c’est que Léon IX veut en être le général ! Il n’a pas oublié son instinct de guerrier : « chassez le naturel et il revient au galop » ? Nous sommes en juin 1053 et le pape perdra la bataille, son armée est laminée. Fait prisonnier, il devra consentir un humiliant traité en reconnaissant notamment la légitimité des possessions lombardo-normandes. Etait-il seulement habilité à le faire ? Certainement pas. Malade, le pape sera soigné et traité avec la plus grande déférence par les catholiques normands puis libéré en mars 1054. Mais rongé par la maladie, il mourra au Latran le 19 avril 1054. Léon IX n’avait pas vu que les « Normands » représentaient la force militaire invincible du temps, ce que nombre de peuples arabes et « francs » compris, savaient déjà depuis longtemps.

Au delà de cette aventure tragique aggravée par l’intervention d’un pape, se signale à notre attention un fait nouveau et extraordinaire ! Pour la première fois de son histoire le papisme avait produit un pontife chef de guerre, généralissime d’une armée dont le but est de tuer des créatures de Dieu, catholiques de surcroît, avec l’ambition d’agrandir son « royaume terrestre » . Le voici enfin ce commandeur suprême du catholicisme romain symbolisé sur les images par les « deux glaives », un dans chaque main, marquant ainsi sa souveraineté divinisée et absolue à la fois sur les mondes profane et religieux. On oubliait simplement que « le royaume de Dieu n’est pas sur Terre mais dans les Cieux » … d’après les Evangiles. Après avoir parcouru rapidement l’œuvre politique de Léon IX nous aurons à revenir sur ses initiatives en matière diplomatique. Elles ne seront pas plus heureuses et au moins, aussi lourdes de conséquences mais nous le ferons à la faveur d’une prochaine rubrique ; pour l’heure, poursuivons l’inventaire des papes du XIème .

Après le tintamarre « léontin » succédant à une longue série d’assassinats, il ne fut pas facile de trouver des volontaires pour le siège de St Pierre. Au bout d’un an se présente enfin l’évêque Gebhard ou Victor II (1055-1057) qui échappe de justesse au poison romain parce qu’il était un Souabe. Après sa disparition prochaine exceptionnellement naturelle, il est remplacé par Frédéric de Lorraine, abbé du Mt Cassin ou Etienne IX (1058) avec l’accord de l’impératrice Agnès qui assurait la régence pour son fils Henri IV après la mort de Henri III survenue en 1056. Mais le nouveau pontife n’eut pas le temps de coiffer la tiare, on l’empoisonne ! « Le poison jouait un grand rôle dans les évènements et les Italiens étaient passés maîtres dans l’art horrible de s’en servir » (Muratori, historien italien +1750)… c’est déjà pour nous une évidence ! Les Romains mettent en place un de leurs évêques, Benoît X mais les « Européens » lui opposent l’archevêque de Florence Nicolas II (1059-1061). La coterie romaine semble donc provisoirement éradiquée mais au profit d’une autre ? A noter que cette élection n’a pas reçu l’aval impérial, l’institution étant toujours en gérance. Au concile de Melfi (1059), les Normands Robert Guiscard et Richard d’Aversa reçoivent respectivement le duché d’Apulie et la principauté de Capoue. Mais Nicolas II était-il habilité à les leur donner ? Peu probable et cette usurpation de pouvoir scandalisa d’ailleurs la cour impériale. Est-ce un acte d’insubordination ou une tentative d’émancipation ? C’est à cette époque que les populations des grandes villes du Nord de l’Italie se révoltent contre les membres du haut clergé, presque tous simoniaques et/ou dépravés. Quelques moines et clercs se joindront aux gueux ou « patares » (aussi patarins) pour piller des édifices religieux et en expulser les titulaires, notamment à Milan et à Florence (son archevêque)… Ils ont fait ce qu’auraient dû faire les hauts dignitaires de l’Eglise ! Anselme évêque de Lucques, élu par la curie cardinalice sous le nom d’Alexandre II (1061-1073) succède à Nicolas. Son premier geste fut de valider la révolte des gueux en leur donnant une bannière. Cette mesure compréhensible s’averra néanmoins extrêmement maladroite car elle revenait à légaliser la révolte populaire et effectivement, celle-ci gagne l’ensemble de la péninsule avec en prime, les excès et débordements que l’on devine. Rome bien sûr est aussi en effervescence et le désordre va régner plusieurs années. Au décès du pape et au milieu d’une foule en délire qui avait envahi la basilique, un harangueur parvient à se faire supporter et élire : un moine oblat dénommé Hildebrand et les cardinaux bousculés et inquiets, s’empressent d’entériner ce choix populaire ! Non sans quelque hypocrisie, c’est « contraint par la violence qu’il se voit imposer ce gouvernement apostolique trop lourd pour lui » (l’intéressé). Mais ce n’était pas un inconnu pour la curie romaine !

2 - Grégoire VII « le Réformateur » (1073-1085) : originaire de Toscane et d’une famille lombarde très modeste, ce lettré intégra le secrétariat du Vatican comme sous-diacre et pendant 25 ans, sut se faire apprécier grâce à un consciencieux « travail de bénédictin » effectué à l’ombre des huit papes qui l’ont précédé. Sachant se rendre utile, prévenant, acceptant toutes les missions même les plus ingrates en bref, un collaborateur devenu indispensable qui grimpe rapidement les échelons et devient chancelier sans être prêtre (il recevra l’ordination le jour même de son « élection ») ! Nous subodorons un individu intelligent, en tout cas très opportuniste qui su attendre son heure et profiter des désordres ambiants. Saura-t-il se montrer diplomate donc vraiment à la hauteur de sa tâche ? Il est une évidence en effet, depuis la malheureuse expérience de Léon IX, que toute volonté de réforme de mœurs dépravées devenues habituelles, nécessitait du doigté, de la patience et surtout pas de manières brutales. Hélas ! Le programme ou les intentions affichées, exactement dans la ligne du pape précédent, s’avèreront encore beaucoup trop ambitieux et radicaux dans leur application sur le terrain. En effet :

- courant 1074, le pape édicte certains décrets et mesures qui tournent tous autour de l’idée que « tout ecclésiastique ayant usé de simonie pour avoir sa charge ou praticien du nicolaïsme, doit être exclu de l’Eglise ». Mais le calme revenu en Italie, tous les prélats qui auraient pu se sentir visés et qui avaient été chassés par les « patarins », avaient repris leur charge sauf à Milan. En Allemagne, le haut clergé est dans son ensemble, d’abord furieux qu’un pape n’ayant pas reçu l’agrément de l’Empire puisse se maintenir sur son siège ! Il est ensuite indigné que les clercs soient contraints au célibat et rappelle un précepte des Ecritures Saintes : « Il vaut mieux se marier que brûler de convoitise » (St Paul) (et St Pierre avait joint le geste à la parole) ! Mais Grégoire VII ne s’était pas contenté de semonces. A tour de bras, il dépose quelques-uns des principaux accusés, les évêques de Pavie, Turin, Plaisance, Strasbourg, Spire, Bamberg et Brême … qui restent en place et le narguent ! Pareillement dans le Nord de l’Hexagone au pays des « francs » (cf. infra) : « Si pareilles mesures laissent insensibles les chefs laïcs responsables, nous essaierons par tous les moyens de leur arracher leur « royaume » ! Sans plus écho… Alors le vicaire de St Pierre semble découragé et l’écrit : « J’assiste au naufrage de l’Eglise sans pouvoir la sauver par aucun moyen » (lettre à Mathilde comtesse de Toscane).

- courant 1075 : les menaces d’excommunication s’avérant sans effet, le pape va se forger une nouvelle arme ; il crée ou développe l’institution des légats du St Siège. Sortes d’ambassadeurs itinérants, de « missi dominici »clercs triés sur le volet et qui ont toute sa confiance. Il va les lancer à travers l’Europe en leur commandant d’éviter tout contact avec les métropolitains ou archevêques. Les légats devront enquêter directement dans les évêchés et dans le but de trier le « bon grain de l’ivraie » ! Cette initiative qui court-circuitait l’autorité des « princes » laïcs, va provoquer leur colère et de surcroît dans les diocèses, elle se heurtera à l’inertie d’une large majorité de prélats réputés ou censés être corrompus.

En résumé, les premiers efforts entrepris par Grégoire VII pour réaliser « sa réforme » aboutissaient sur un échec patent. Alors et dès fin février 1075, il va sortir un Dictatus Papæ des plus lapidaires et retentissants qu’il pense être une « arme absolue » ou de dernier recours : « Aucun ecclésiastique ne doit recevoir une église des mains d’un laïc sous peine d’excommunication à encourir autant pour lui-même que pour son donateur » ! Non seulement la mesure s’adressait à l’ensemble du clergé européen mais elle visait avant tout et surtout, la nomination des pontifes de Rome donc celle de Grégoire lui-même, sujette à caution vu ses modalités et jusqu’ici non officialisée selon les canons de l’époque (décret de Léon VIII en 965, accordant un droit de veto aux empereurs). Sachant que les papes trop souvent élus suite à des intrigues, n’offrent toujours pas a priori de garantie de moralité suffisante comme il a été vu jusqu’ici. Quoi qu’il en soit la guerre est déclarée et le Vatican va affronter le monde des chrétiens en cette fin du XIème siècle.

§ - La « querelle des Investitures ».

Elle débute en 1075 pour ne s’achever qu’au bout… d’un demi-siècle (1122) par un compromis mais entre temps, du sang aura coulé en vain. Le chrétien néophyte sur ces problèmes et prenant le train de l’histoire en marche, peut trouver tout à fait logique le principe de sélection puis de nomination d’un ecclésiastique par ses pairs et le canal de la hiérarchie religieuse. Mais il ignore comment le monde du spirituel a pu évoluer depuis le début de notre ère. Il ne sait pas que lorsqu’il est tolérant (ce qu’il n’est plus), la libre pratique de plusieurs confessions doit être garantie, surveillée et éventuellement arbitrée par un « souverain pontife » ou un calife de toutes les religions, neutre donc un laïc, comme cela existait aux temps des empereurs « césaropapes » romains et de l’islam à ses débuts. Il ne sait pas que, si ledit monde devient au contraire sectaire au point de ne pouvoir admettre qu’une seule religion à l’exclusion de tout autre, le chef spirituel détenteur du monopole, va immanquablement être contesté, au sein de son Eglise (schismes et hérésies) comme à l’extérieur (énergumènes et révolte des populations frustrées). Il est en danger et a besoin de la protection et de l’aide « d’un bras séculier », donc à l’évidence celui d’un laïc ! S’agissant de l’Occident catholique, cette fonction un moment exercée par les empereurs de Byzance, fut légalement transférée aux empereurs d’Occident, pour l’heure des Germaniques. C’est devenu une loi régalienne et même fondamentaliste (cf. supra la désignation rituelle des gouvernants, chefs de peuple, de tribu,…). La subordination du religieux au profane paraît bien correspondre dans tous les cas, à la norme la plus naturelle : « Rendez à César ce qui est à César,… » doctrine évangélique qui aurait dû suffire.

Au dessous du Saint Siège, au niveau des primats, des métropolitains et des évêques, le sentiment du néophyte tient toujours mais il ne sait pas que ces « princes » de l’Eglise sont aussi devenus de grands seigneurs féodaux et parfois grâce à la générosité des rois sinon en intriguant. Ils représentent une force politique certaine au même titre que celle des féodaux laïcs, ducs, comtes ou barons et souvent même supérieure car leurs territoires se désagrègent moins vite ou s’étoffent au contraire. Si ces titulaires étaient choisis non pas par un roi mais par une autorité religieuse, une déstabilisation certaine s’ensuivrait engendrant un état dans l’état ! Ce qu’aucun souverain ne saurait tolérer, surtout au Moyen Age. Pour que cette logique implacable devienne caduque, il faudrait que les religieux abandonnent leurs biens temporels pour ne s’occuper que de sacerdoce, de leurs Fidèles, de leurs basiliques (n’étaient-ils pas prévus pour ça ?) ; car si le « royaume du Christ n’est pas de ce Monde,… », a fortiori le leur n’y est pas non plus. Or ils ne sont pas prêts à faire cette concession !

En conséquence toutes ces exigences et prétentions de Grégoire VII sont parfaitement incongrues et du domaine de l’utopie dans le contexte de l’époque. On ne redresse pas le vieil arbre tortueux du clergé qui a mal poussé, pour en faire une belle futaie modèle de vertu et guide pour la morale. Mais le pontife le savait bien… Etrangement il modère ses demandes, admet qu’il pourra y avoir quelques exceptions, dérogations et que tous les états ne seront pas tenus de s’y plier… sauf les pays qui font partie de l’Empire germanique (donc les Provences et le comté de Nice) ! Par là, il dévoilait sa véritable cible… l’empereur ! Le pape et quelle que soit sa conduite, ne veut plus être censuré par un laïc. Après s’être débarrassé de la tutelle byzantine, le papisme veut maintenant s’affranchir de celle du Germanique. Le problème de l’investiture des évêques n’est en fait qu’un prétexte, une argutie. La «vraie querelle » est celle d’un combat singulier qui va opposer le vicaire de St Pierre à l’empereur pour une prééminence. Ne soyons pas dupes ! Si nous conseillons au lecteur de ne jamais perdre de vue la notion du juridique, le sens des lois coutumières ou autres, c’est pour avoir un point de repère permanent et mieux comprendre l’évolution des affaires politiques médiévales. « Qui dit le droit ? ». Nous savons très bien qu’en ce temps-là la force primait le droit ! Toutefois on y faisait régulièrement référence mais pour mieux le bafouer. En conséquence, dans l’épreuve de force qui se prépare : - si un pape fort est face à un empereur faible, à un inter-règne ou un souverain trop absorbé par sa politique intérieure, il va en profiter pour prétendre régenter le monde. Les évêques furent parmi les premiers à se lancer dans le féodalisme mais maintenant, le papisme se prépare à en sortir pour jouer un rôle de précurseur dans la renaissance de l’impérialisme ; - si l’empereur est fort, le pape sera en général un homme vertueux et la paix règnera sinon, il peut se préparer à l’exil pour une moindre sanction ; - si ni l’un ni l’autre ne semble avoir les moyens d’émerger, préparons-nous à voir proliférer les anti-papesqui grenouilleront de concert à Rome ou ailleurs (Avignon,…). Voilà quel est le fond du problème lié à la tonitruante affaire de la « Querelle des Investitures » brandie par les chroniqueurs et seul à retenir. Le lecteur qui nous a suivi jusqu’ici, sait qu’elle n’est qu’un épisode de la longue et déjà très ancienne lutte engagée par les pseudo papes pour leur émancipation, au moins depuis le VIIIème siècle et la fameuse « donation de Constantin » d’Etienne II (cf. supra)… Le reste n’est que péripéties et imageries évènementielles et n’intéresse pas directement l’actualité pennoise (Canossa,…). Cependant à titre d’épilogue, ne peuvent être oubliées les victimes chrétiennes et romaines de l’acharnement de Grégoire VII à vouloir régner sur le monde. Pendant quatre années (1080-1084) la guerre va ravager l’Italie et la région du Latium, opposant les troupes du censeur germanique Henri IV aux milices papales et alliées. La population de Rome, les femmes et les enfants en seront les principaux martyrs. « Après les atrocités de 1084, la papauté aura des ennemis irréductibles dans toutes les classes de la société romaine, on pourrait presque dire dans toutes les familles romaines. Cela explique en partie les désordres du XIIème siècle, ceux du XIIIème et finalement, l’expérience d’Avignon » (Pierre de Luz, op. cit.). Voilà quelle fut l’œuvre du « grand réformateur Hildebrand ». Errant piteusement en Calabre, il mourra en exil le 25 mai 1085.

Grégoire VII avait recommandé l’abbé Didier du Mt Cassin aux cardinaux pour lui succéder. Mais avant de mourir, il assista avec amertume au bref règne de Clément III (1084-1085) qui sacre son ennemi Henri IV. Contre son gré, Didier ne fit aussi qu’un court passage sur le trône de St Pierre, sous le pseudonyme de Victor III (1085-1088) et à son tour propose pour le remplacer l’évêque d’Ostie, Eudes de Châtillon un ancien bénédictin, qui n’est autre que Urbain II(1088-1099). Tous nos lecteurs connaissent au moins de nom ce célèbre personnage puisque ce fut le « promoteur de la première croisade » ! Mais il vécut des débuts très difficiles car d’autres factions gibelines ou familiales de Rome avaient aussi désigné leur pape ! Retenons ce phénomène nouveau mais qui perdurera au travers des siècles à venir : l’existence concomitante de plusieurs papes, en fait tous anti-papes car « élus » de façon très discutable. Deviendra « pape » celui qui saura s’imposer à ses compétiteurs par la force ou une action d’éclat et pour une reconnaissance « officielle » donc acquise a posteriori ! Pour l’heure Urbain II reste confiné à Ostie et ne fera que de brefs et hasardeux séjours au Vatican (ses amis étaient contraints de soudoyer les gardiens pour qu’il puisse entrer furtivement la nuit dans le bâtiment). Ainsi se passent quelques années obscures qu’il va consacrer à des manœuvres diplomatiques et par exemple, le mariage de sa partisane Mathilde comtesse de Toscane, veuve de Geoffroy à un jeune « guelfe » de Bavière. Mais il va pratiquer une diplomatie beaucoup plus retorde et lourde de conséquences contre ses rivaux orthodoxes de Constantinople et que nous allons analyser ci-dessous. Puis et enfin, il a trouvé ce fameux « coup d’éclat » qui l’imposera à tous : à la faveur d’un concile tenu à Clermont en Auvergne le 27 novembre 1095, il convie « les hommes de Dieu » à prendre la croix et à se diriger en foule vers « la Terre Sainte pour délivrer le St Sépulcre ». La première croisade est lancée… « Dieu le veult » ! (cf. seconde partie à suivre).

§ - Le Grand Schisme d’Orient, prélude aux croisades.

« Ce n’est qu’arrogance de leur part (à propos des papes) car lorsque

le siège de l’Empire fut transféré de là-bas (Rome) ici dans notre cité impériale (Constantinople) avec le sénat et toute l’administration,

le premier rang dans la hiérarchie épiscopale, le fut également ».

(Anne COMNENE, historienne, fille d’Alexis, fin du XIème)

Jusqu’ici, nous avons cheminé plutôt sur le terrain de la politique et même si elle s’y fourvoie inconsidérément, la papauté est en question. Il est donc temps de revenir sur un terrain plus spécifiquement religieux, sachant néanmoins que les deux domaines s’entremêlent toujours plus ou moins. Ceci peut intéresser les Pennois car ils viennent à peine d’achever leur village et pratiquent depuis peu une nouvelle religion dite chrétienne mais d’obédience catholique et romaine. Or ils savent ou apprendront vite que les chrétiens de par le monde n’ont pas tous la même conception de leur religion. On parle ainsi de chrétiens « orthodoxes » cela voudrait-il dire que le rite qu’on leur impose à La Penne pourrait être hérétique ? Ils ont besoin de savoir car bientôt, il leur sera demandé de se battre pour lui en Orient…

Les chroniqueurs officiels parlent du « Grand Schisme de 1054 » comme d’une catastrophe naturelle survenue brutalement et soudainement. Or le divorce des deux principales branches de la chrétienté est très ancien (cf. supra) et l’on peut dire que le changement de capitale de l’empire romain voulu par Constantin, le promoteur du christianisme à la fin du IVème siècle, en constitue le germe. Simplement en 1054, eut lieu une crise peut-être un peu plus violente ou spectaculaire que celles qui depuis longtemps, jalonnent les relations conflictuelles existant entre les deux communautés chrétiennes d’Occident et d’Orient. A préciser d’emblée que la grande « dispute » en question, oppose d’un côté, tout un peuple solidaire derrière ses patriarches (dans les Balkans, en Grèce, Asie mineure, Palestine, Europe de l’Est, Russie…) et de l’autre, une simple oligarchie théocratique et romaine, censée agir au nom des ressortissants de l’Europe occidentale. A l’heure des faits, comment se présentait la situation générale dans ces deux parties d’hémisphère ? Nous connaissons celle de l’Occident. A l’Est, l’empire de Constantinople est toujours en sursis. Une longue suite de basileus a tenu le pouvoir, empereurs plus ou moins intéressants, capables, humanistes ou lettrés, pas très remarquables dans l’ensemble jusqu’au tour du grand Alexis Ier Comnène (1081-1118) qui soulagea son petit empire de la pression que lui faisaient subir les Turcs musulmans et surtout, les entreprenants Vikings « normando-siciliens » de Robert Guiscard (à suivre). Il eut un long règne bénéfique pour les Byzantins. Mais à l’époque des faits qui nous intéressent maintenant, le personnage important n’était pas un basileus mais un patriarche !

Michel Cérulaire (1043-1059) ou Keroularios fut un patriarche de grande culture de renommée mondiale. Ses grandes intelligence et volonté lui valurent une ascension rapide dans l’institution monacale qui couvrait l’essentiel du clergé oriental comme déjà vu. En concertation avec les autres patriarches d’Europe et d’Orient (notamment Pierre III d’Antioche),5 il patronna la rédaction par un cercle de moines, d’un traité ou catalogue des remontrances qui pouvaient être adressées à l’Eglise latine. En quelque sorte, un bilan sur les différences qui séparaient les deux Eglises, fait par des orthodoxes à l’intention de ceux qui ne l’étaient pas ! Tous les points de friction ont été inventoriés, touchant à la doctrine, aux rites, à la liturgie et aux relations avec le siècle. Les plus forts sont les suivants :

1- En matière de doctrine : les orthodoxes font référence aux Evangiles et suivent au plus près les Saintes Ecritures, notamment les préceptes pauliniens. Les catholiques latins s’en réclament aussi mais pour l’essentiel, suivent les préceptes doctrinaux édictés par St Augustin. L’inflexion est très nette, incontestée mais pas forcément dirigée dans le bon sens (cf. supra). Il est surtout reproché aux « docteurs » occidentaux d’avoir introduit le filioque en 1014,sorte d’extrapolation du concile de Nicée (325, cf. p.179). En fait, il vaudrait mieux parler de système filioquiste6 à trois composantes : a) - le mystère sabellien classique de la Trinité (le Père, le Fils « fondu » dans le Père, l’Esprit), un enchaînement dogmatique d’oppositions ou « unité dans la diversité » ; b) - la révolution grégorienne (G. le Grand) : dictature de l’Eglise avec centralisation des institutions cléricales sur Rome (cf. supra) ; principe isidorien de la primauté romaine qui exerce un pouvoir juridique absolu ; c) - la censure dans un théisme clos ou, il vaut mieux imposer le Credo plutôt que d’avoir à l’expliquer ou à l’enseigner ; théologie dirigiste et exclusive.

2 - En matières de rituel, de liturgie et de maintien : il est reproché aux Occidentaux de faire fi des traditions : - en utilisant un pain sans levain ; - en prônant un célibat contre nature pour les clercs ; - en se rasant la barbe par coquetterie pour sacrifier à une mode profane ; - en ayant adopté la tenue vestimentaire indécente des civils (le froc ou la soutane ne seront imposés au clergé qu’au XVIIIeme siècle !) ; et surtout, la course effrénée des ecclésiastiques pour un enrichissement personnel, déjà maintes fois mise en exégèse, etc…

Nombreux furent les écrits orientaux qui parallèlement à ce travail de synthèse, condamnaient les « errements de la religion latine et romaine » (Jean II patriarche de Kiev) ; la Somme sur les Erreurs des Latins (Theophylacte, archevêque orthodoxe d’Achrida en Bulgarie) qui énumère 28 griefs dont 6 majeurs… Pour les chroniqueurs hagiographes engagés et défenseurs de la « mystérie » romaine, tout cela n’est que « babioles » ! On pourrait ne pas être d’accord…

Nous qui suivons le papisme depuis sa naissance et connaissons bien les mœurs de nos ecclésiastiques, pouvons comprendre aisément sinon admettre les remontrances adressées par les chrétiens d’Orient. La leçon est donnée par des religieux dont la qualité d’orthodoxes ne sera jamais contestée et contestable jusqu’à nos jours. Ils ont donc quelques raisons pour rejeter le catholicisme « à la romaine » et bien que catholiques eux-mêmes au début de la chrétienté, ils ne veulent plus être compromis par cette étiquette et clament maintenant leur seule orthodoxie chrétienne. Sommes-nous donc pratiquants ou coutumiers à l’Ouest d’une religion hérétique ? Les collèges des deux bords se jèteront à la face cet anathème agrémenté de multiples excommunications, dévaluant le qualificatif et l’acte. Quoi qu’il en soit, il ne nous appartient pas de répondre dans le cadre de cette chronique. Chacun devra se déterminer mais en connaissance de causes et là était notre seul objectif. Si certains invoquent les atavismes spécifiques latin ou grec pour rendre compte de sensibilités religieuses différentes, qu’ils n’y pensent plus car une religion est par définition transcontinentale et au dessus des races. Toujours au niveau des principes, l’hérésie liée à une religion ou trop souvent générée par elle, est la marque indéfectible d’un échec (tout comme le monachisme). Ce n’est pas toujours une « dérive » mais parfois pour ne pas dire souvent, un substitut à la Croyance établie. Cette considération est importante à mémoriser car nous avons vu naître les schismes avec le christianisme (ou avec le mahométisme) et le phénomène va se poursuivre et même s’amplifier dans les siècles à venir.

Mais les conséquences de ce divorce profond ont d’abord un impact historique considérable pour le XIème siècle. Sans doute au courant des travaux de Michel Cérulaire et ses coreligionnaires, le pape Léon IX lui envoie une virulente lettre de menaces et d’insultes, exigeant en conclusion, sa « totale soumission ». Non conscient d’être allé un peu trop loin avec ses outrances de militaire, le pontife envoie deux délégués à Constantinople avec des consignes très claires montrant qu’il voulait rompre avec l’orthodoxie. En effet, les cardinaux Humbert et Frédéric de Lorraine quoique bien accueillis, se montrent tout de suite bornés et intransigeants, réitérant avec arrogance les exigences de Léon. Le patriarche ne peut rien négocier et les trouve même « incompétents en doctrine ». Sur ces entrefaites, le pape décède (avril 1054) et les légats s’apprêtent à retourner à Rome (juillet 1054) mais juste avant, un dernier geste, Humbert dépose sur l’autel de Ste Sophie une bulle excommuniant Michel Cérulaire signée du « feu Léon IX » ! Les « dès étaient donc pipés » et la négociation, une farce grossière ; cela fit l’effet d’une bombe ! L’indignation est générale : « Le patriarche aurait pu à ce moment mobiliser au moins toute l’Europe orientale contre la Rome barbare et hérétique » (Daniel-Rops). Les deux légats n’ont que le temps de fuir à toutes jambes entraînant nombre de clercs officiant selon le rite romain dans les villes grecques. Les populations se révoltent et saccagent les édifices latins. Cérulaire se bornera à convoquer le 24 juillet 1054, un synode œcuménique pour l’Orient où à l’unanimité sont votés : a) - le bien-fondé de tous les griefs accumulés et reprochés aux Latins de Rome ; b) - la condamnation de la bulle papale et de tous ceux qui l’ont rédigée ou inspirée. Tout cela équivaut à une nouvelle excommunication générale mais retournée dans l’autre sens contre le papisme et ses tenants. Le Grand Schisme dit d’Orient est consommé !

Une question se pose maintenant. Ce schisme voulu par le Vatican, en apparence fondé sur des controverses religieuses et doctrinales, pouvait-il aussi et surtout être sous-tendu par des motifs essentiellement politiques ? A l’époque, le basileus de Constantinople avait demandé aide et protection à Henri IV, surtout pour parer au danger des « Normands » de Sicile et payait un tribut pour cela. Mais ce n’était pas un simple contrat et n’oublions pas à ce propos, une des principales lois fondamentales du Moyen Age qui voulait qu’une personne quémandant la protection d’une autre, se plaçât invariablement sous sa tutelle (soumission que l’on nommera « vassalité » dans le Nord de l’Hexagone). Ce geste eut pour conséquence, d’accroître la puissance de l’empereur d’Occident qui maintenant possède un droit de regard sur la politique en Orient et devient pratiquement le maître laïc de toute l’Europe ! Cela ne pouvait qu’indisposer les papes qui ambitionnaient de rivaliser avec le souverain germanique. Par ailleurs, les grands ports « républiques » d’Italie (Gênes, Amalfi, Venise,…) obtiennent des comptoirs commerciaux avec franchises sur la Corne d’Or et Byzance demeurait encore une puissance maritime utile, alimentant en blé nombre de pays bordiers de la Méditerranée. Aussi, les pontifes de Rome surtout à partir de Léon IX feront-ils tout ce qui est en leur pouvoir pour contrecarrer la politique des basileus et leur porter un maximum de tort.

Depuis 1025, l’empire d’Orient est en bien mauvaise posture. Encerclé de toutes parts, il va bientôt perdre l’Arménie, l’essentiel de l’Asie mineure (Anatolie), la Crête, Chypre, Rhodes, la Macédoine et la moitié occidentale de la Grèce (aux Turcs bulgares et petchenèques), l’Illyrie (Yougoslavie et Dalmatie aux Slaves serbes). L’empire se réduit à la moitié orientale de la Grèce, le Péloponnèse, le canal du Bosphore et à une tête de pont en Asie mineure (l’Hellespont). Entre 1059 et 1064 (prise de Belgrade), les Turcs hongrois déjà christianisés selon le rite latin depuis le couronnement de leur roi Etienne (1000-1038, cf. supra), s’allient aux Petchenèques à la demande de la papauté pour harceler les Grecs. Seuls les Bulgares et la moitié des Slaves (ceux qui ont servi dans les troupes byzantines) restent fidèles au basileus et éliront des « tsars ». L’autre moitié qui stationnait au NW, s’allie à Rome, devient catholique et élit un roi (1076) immédiatement reconnu par Grégoire VII.7

Mais dans le même temps, de nouvelles hordes de Turcs (islamisés) conduites par le prince Seldjouq émergent des plaines d’Aral et semblent irrésistibles (1038). L’Iran est conquise (1051), l’Irak (1055), l’Arménie (1064)... Le basileus Romain IV Diogène (1067-1071) à la tête de mercenaires turcs, normands et slaves résiste en Syrie durant trois ans mais il est vaincu et fait prisonnier à la fameuse bataille de Mantzikert (1071). Il sera traité avec le plus grand égard. Son successeur Michel VII (1071-1078) est très inquiet car maintenant l’Asie mineure grande ouverte s’offre aux envahisseurs. Au nom de la chrétienté en péril, le basileus demande une aide à Grégoire VII qui pourrait mobiliser l’Occident. Aucune réaction du pape lequel voyait peut-être dans l’offensive turque, une occasion inespérée d’effacer définitivement de la carte cet empire d’Orient et ses patriarches exécrés. Effectivement, les Turcs s’engouffrent en Anatolie mais seulement après avoir pris Jérusalem (1076) et conquis la Palestine (1078). Alors pour les arrêter sur les bords du Bosphore, le nouveau basileus Nicéphore III Botaniatès (1078-1081) doit payer un lourd tribut ! Ce contre-temps contraria beaucoup Grégoire VII persiflant contre le geste de Nicéphore « qui avait trouvé de nouveaux mercenaires patentés au service de son empire ». L’émir Soliman (Süleyman, +1086) depuis sa nouvelle capitale Nicée s’amusait beaucoup paraît-il, du spectacle affligeant qu’offrait cette sourde et souterraine lutte fratricide entre deux communautés chrétiennes. Puis la tension atteint son paroxysme quand le pape, ulcéré par la nouvelle, apprit que le général Alexis Comnènequi venait de prendre le pouvoir à Constantinople, signait un traité de paix et une alliance avec Soliman (1081) ! Le front commun avait comme premier objectif de contrer l’offensive du Normand Robert Guiscard maintenant allié au pape et qui avait débarqué en Thrace. Les alliés perdent la bataille de Durazzo (octobre 1081) ; alors, l’empereur Henri IV descend en Italie pour régler son compte à Grégoire VII (cf. supra) et convainc Robert de retourner en Calabre (qui pille Rome pour se « dédommager »). Puis ces deux derniers protagonistes mourront la même année en 1085, ce qui marque l’arrêt définitif des hostilités. Pour le papisme, tout est à refaire !

Nous voyons à travers cet enchaînement d’évènements succinctement exposés, une machination qui aurait pu naître déjà dans l’esprit de Léon IX. En effet, aucun des projets de « réforme de l’Eglise » envisagés, notamment celui du célibat des prêtres, ne s’avère réalisable tant que des orthodoxes sont là pour démontrer sa nocivité et qui de plus, condamnent la doctrine augustinienne suivie par Rome. Le papisme doit s’attaquer aussi a un très vieux et triple contentieux qui n’est toujours pas réglé : - en premier lieu, Anne Comnène nous rappelle ici (cf. l’exégèse en tête du chapitre) que la place du plus haut responsable religieux de la chrétienté est à Constantinople et non à Rome, ainsi l’avait voulu son promoteur césaropape ; sachant que l’idée d’un primat adjoint installé dans l’ancienne capitale pouvait largement se justifier pour arbitrer les « affaires latines ». Quant au « bras séculier » suprême et protecteur, si l’empereur d’Orient n’était plus depuis longtemps capable de l’assumer, celui germanique d’Occident jouait maintenant ce rôle, après un transfert de responsabilité réalisé tout à fait officiellement et consenti. En second lieu, pendant des siècles les évêques de Rome se sont agenouillés devant les patriarches pour recevoir leur accréditation. On peut admettre que le souvenir lancinant de telles « humiliations » les poursuivait encore car s’étant affranchis de la démarche, le monde oriental des chrétiens considérait toujours ces prélats trop souvent indignes, comme des usurpateurs. En troisième et dernier lieu, le sort de la Romagne n’était toujours pas réglé sur le fond. Cet ancien exarchat de Ravenne, jouxtant à l’Est le duché de Toscane, au Sud « l’état pontifical » et le duché de Spolète, était encore en principe, propriété de l’empereur d’Orient et aucun édile médiéval ne s’était laissé berner par la soi-disant « donation de Constantin » ! De plus, le patriarche de Constantinople entretenait toujours de nombreux monastères orthodoxes dans le Sud de l’Italie, en Calabre, Apulie, Bénévent, à Naples et sa région. Ah, comme la vie serait plus simple et facile pour les papes de Rome si le basileus et le patriarche de la capitale des Roumis (cf. infra) n’existaient pas… ou plus !

Dès lors, il est permis de penser que dans la tête d’un stratège militaire comme l’était avant tout Léon IX, une idée ait pu germer, celle d’éliminer ses rivaux orientaux par la force au moyen d’une grande armée de mercenaires ou volontaires, débarquant en Syrie ou descendant des Balkans pour prendre à revers, écraser ou soumettre ces « empêcheurs de tourner en rond » ! Hildebrand avant de devenir Grégoire VII fut son secrétaire et on le sait, eut une longue carrière de confident auprès de plusieurs papes. Le projet s’il a existé, eut donc le temps de mûrir. D’ailleurs, le nouveau pape annonce dès sa nomination, son intention d’être le continuateur de Léon dans sa volonté de réformes et aussi de poursuivre le projet guerrier ? Toujours est-il qu’en 1075 il mande à ses légats d’inciter les rois à récolter des fonds (par un impôt) pour constituer et équiper une armée qui irait combattre « en Palestine » ! L’objectif affiché au moins autant que l’audace de la démarche ont surpris les autorités civiles qui la rejètent unanimement avec hauteur. Le projet est-il immature ou prématuré ? Vexant car initié par des pontifes qui prétendaient leur imposer « leur façon d’investir » les ecclésiastiques dans leur charge ? Il attendra encore vingt ans, jusqu’au jour où Urbain II décide de frapper un grand coup en le dévoilant à la multitude maintenant persuadée qu’elle doit se débarrasser de ses délinquants, de son surplus de cavaliers féodaux, de ses héritiers déçus devenus belliqueux, de ses moines en goguette,… au moyen d’une « bonne » guerre !

Les croisades ont-elles eu un motif politico-religieux pour raison essentielle ou sous-jacente et pointé sur Constantinople ? Nous verrons que la mobilisation à caractère spirituel pour « sauver le Saint-Sépulcre » avancée officiellement n’est guère crédible, pas plus qu’une canalisation de forces vives vers la Palestine imposée par une explosion démographique touchant toutes les classes sociales et comme seule explication. Le fondement politique proposé n’est pour l’instant qu’une hypothèse et il faudra attendre le détournement de la quatrième de ces croisades pour en avoir confirmation et à laquelle ont peut-être participé quelques Pennois ou Chanencs.


Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - Références principales dans les travaux de W. DURANT et DANIEL-ROPS (op. cit.).

2 - DANIEL-ROPS : L’Eglise de la Cathédrale et de la Croisade - A. Fayard, Paris 1952.

3 - Jean DELUMEAU : Le catholicisme entre Luther et Voltaire - P.U.F. Clio, Paris 1971.

4 - Pierre de LUZ : Histoire des papes - tome I - Albin Michel, Paris 1960.

5 - Contrairement à l’attitude ultra-centralisatrice du papisme occidental, le patriarcat oriental n’avait pas craint de se décentraliser pour faciliter son apostolat. Ainsi, à côté des antiques et classiques patriarches du Proche-Orient (Alexandrie, Antioche, Jérusalem,…) on connaît ceux de Macédoine, Bulgarie, Russie,… et plus ou moins autonomes mais reconnaissant la suprématie de Constantinople.

6 - Olivier CLEMENT : l’église orthodoxe - Histoire des religions - Folio/Gallimard, 1972.

7 - A noter que cette division du peuple Slave sur un fondement religieux : futurs Slovènes et Croates catholiques au NW d’une part, Serbes (str. s.) orthodoxes au SE d’autre part, sera à l’origine de tous les maux qui ensanglanteront les Balkans et l’ex-Yougoslavie, à travers les siècles jusqu’au XXIème . C’est donc un héritage du papisme !