B - SUITE ET FIN DE LA DERNIERE DYNASTIE BURGONDE.

Après le succès de la conquête « mauresque », Guillaume II le Libérateur assisté de son frère Roubaud, essaiera de gouverner la ou les Provences au mieux, aux titres de comte et surtout de marquis mais dès le départ, plus ou moins sujets à caution comme déjà vu. Tâche difficile car nous sommes en plein féodalisme où les relations « d’homme à homme » comptent plus que les institutions surtout dans les mœurs d’obédience germanique. Mais enfin, sur la lancée de l’épopée… les comtes d’Avignon et d’Arles y parviendront plus ou moins. Feront-ils en sorte que ces accords tacites établis entre « princes » d’états provençaux peu homogènes, puissent se maintenir à travers les générations ? Autrement dit, la confiance et l’ordre qui régnaient chez les pères chasseurs de « Maures », la retrouverons-nous dans leur descendance ? Là est la grande question qui sous-tendra tout ce chapitre. Nous aurons donc à suivre deux évolutions parallèles sur un fond de mosaïque princière (d’où la difficulté) : - celle de la dynastie des « marquis » avignonnais ou arlésiens ; - celle des institutions censées régir l’ensemble des Provençaux. Commençons par cette dernière.

§ - Les institutions depuis l’an Mil en Provence - La justice.

Schématiquement et universellement, un peuple libre pourra toujours attendre de ses gouvernants qu’ils lui procurent des ressources économiques suffisantes pour qu’il puisse vivre au mieux possible, dans un esprit de justice et dans la sécurité. Or le régime féodal est un frein pour l’économie, une cause notoire qui entrave son développement et son instauration même. Que chacun se « débrouille » comme il peut !

Sous l’égide de leurs consuls, les cités notamment italiennes et portuaires, l’avaient compris depuis longtemps (cf. ultérieurement). Aussi, dès le haut Moyen Age elles entamaient une progression qui portera ses premiers fruits au cours de la prochaine période médiévale et de façon spectaculaire. Le tout un peu en marge du pouvoir étatique régional et traditionnel.

En conséquence, les problèmes de sécurité s’étant maintenant estompés, les populations exigeront qu’on leur « rende » la justice sinon, ils iront la « prendre » eux-mêmes (vendettas, « loi du talion », émeutes en tout genre,…). La justice était donc particulièrement pour les féodaux, une institution primordiale véritable clef de voûte pour le régime et dernier rempart contre l’anarchie des foules ou le despotisme des chefs. D’ailleurs le seigneur après avoir rempli ses obligations naturelles de protecteur, devait assumer en priorité l’administration de sa justice et dans ce domaine, ses sujets le considérait comme seul responsable au plus haut niveau, comme « justicier » ou arbitre suprême à la tête de ces juridictions que constituaient duchés, comtés et autres baronnies de plein exercice. Aussi, ces titulaires pour la Burgondie (l.s.) avaient su s’entourer de « conseillers » en la matière que nous connaissons depuis longtemps sous le nom de juges ; la coutume germanique leur en faisait obligation depuis les origines (cf. supra). Mais pour exercer quelle sorte de justice ?

1 - Les juges de Provence. Il faut au préalable faire un sort à la légende manichéenne classique qui veut qu’à l’époque considérée, les peuples du « Midi » suivaient « le droit romain écrit » tandis que les peuples du « Nord » obéissaient à des « lois coutumières orales ». Oublions complètement ! Avec le temps et à l’échelle de siècles depuis le Vème, les juges en question avaient élaboré un système juridique assez complexe et conjonction de trois familles de références. La première répond à une évolution normale des anciennes lois constitutionnelles instaurées par les rois germano-scandinaves lors de la création de leur royaume en Europe occidentale ou en Afrique du Nord (cf. fascicule 4- Ière partie). Il s’agit des fameuses lois gothique, d’Alaric, de Rothari,…la « Gombette » spécifique aux Burgondes,… Elles traduisaient déjà un mixage de lois coutumières germanique et de codes romains puisqu’il s’agissait dans le cadre des fœdus, de faire cohabiter sans heurt, les nouveaux immigrants avec les autochtones latino-romains. Avec les ans et les siècles, cette dichotomie s’est peu à peu fondue pour finalement traiter plus spécialement des statuts respectifs du civil et du militaire, notamment en matière de code pénal (cf. le Wergel p.293). Mais un certain atavisme latin ancré dans le mental de « ceux qui écrivent » (essentiellement les moines), a fait que les civils sont devenus des « romani » et les militaires des « salico » (en souvenir de l’ancien statut pénal qui s’appliquait aux guerriers « francs saliques », cf. p.294). Ces confusion, mimétisme et dérive, essentiellement œuvres de scribes ne contribueront pas à faire litière de cette « pseudo loi salique » bientôt à l’origine de tant de maux. Reliquat de la romanité encore dans le statut social stagnant de la gent féminine. Ainsi dans une union, la femme perd son rang si elle épouse un partenaire de condition inférieure (excepté chez les musulmans, cf. p.334). Par contre, l’homme / « prince charmant » peut rehausser celui de son épouse sans problème. La seconde famille de références répond pour l’essentiel à une actualisation des usages pour les adapter aux conditions du temps, notamment à propos de la juridiction quand on a affaire à des entités territoriales ultra-décentralisées dites féodales. Aussi tenter d’arbitrer les rapports entre laïcs et religieux, sachant que les seigneuries ecclésiastiques prennent de plus en plus d’importance ; on entre ici encore plus avant dans le champ de la politique médiévale. Enfin, éviter qu’une simple « décrétale » conjoncturelle, ne se transforme en « loi régalienne » liée aux circonstances et vite oubliée ou remplacée par son contraire (cf. gestion carolingienne) . La troisième et dernière famille est beaucoup plus universelle et permanente. Elle consiste à ne pas perdre de vue les lois fondamentales suivies depuis la nuit des temps et répondant à un humanisme naturel. Deux grands exemples ont déjà été abordés : les relations entre l’économiques et la religion (cf. supra) puis le principe de l’élection qui préside à la désignation des dirigeants par le peuple ou des électeurs patentés, sans immixtion du religieux (cf. supra). Dans la vie courante, l’homme essaiera d’accommoder ses besoins matériels les plus élémentaires avec ses aspirations spirituelles les plus élevées mais les premiers précèdent toujours les secondes dans un ordre des priorités qui demeure immuable. Ainsi, s’il est malade, il ira d’abord consulter son médecin avant de solliciter son prêtre en dernier recours. Oublier ces préceptes quasi philosophiques ou ne pas en tenir compte, conduit immanquablement au chaos et vers de graves crises.

En résumé, il apparaît clairement que la masse des connaissances qu’il fallait accumuler et digérer pour prétendre rendre la justice au XIème siècle en particulier, était considérable et d’un emploi pour le moins délicat. Etait-ce à la portée des seigneurs justiciers responsables, avant tout des guerriers et souvent illettrés ? Il ne faut même pas y penser ; aussi, comprend-on aisément qu’ils aient délégué cette charge à des spécialistes, les juges ! Ces experts deviennent donc les seconds personnages de l’état dans la hiérarchie administrative sinon féodale. Ayant acquis leur savoir par l’enseignement oral et la pratique venant de leurs parents, ils le transmettront de même à leur descendance ; d’où ces familles de juges pour ne pas dire dynasties. Il y en aura plusieurs dans chacun des deux grands pôles urbains de la Provence, Avignon et Arles ; donc attachées à leurs comtes respectifs. Eléments d’une institution très vivace au moins depuis le VIIIème siècle en Provence, étaient-elles complémentaires ? Spécialisées en certaines matières ou régions ? On ne le sait pas. Mais au XIème siècle, cette institution paraît s’essouffler un peu et ne se concentre plus que sur trois familles principales d’après les données des cartulaires :

- sur Avignon : - la famille du juge Bérenger Ier (v.962-1002) époux de Gerberge de Nice et leurs deux fils juges aussi, Adalelme époux de Bellielde de Marseille et Aldebert dont un fils et un petit-fils seront successivement évêques de Fréjus. La suite paraît s’achever avec le juge Bérenger II fils d’Adalelme époux de Garsende de Vence et qui deviendra vicomte d’Avignon (cf. infra).

- la famille du juge Rainard (altéré en « Renard ») et de son fils Dodon, seigneurs de Châteaurenard et de Châteauvert. Foulques-Dodon (1030-1096) fils de Dodon, sera juge à Fréjus. C’est le fils de celui-ci, le moine Bertrand, qui est présent à La Penne lors de la transaction de 1100 (cf. supra).

- sur Arles : - la famille du juge Lambert-Annon avec un seul fils juge, Lambert (v.1017) dont les enfants et petits-enfants se souderont à la descendance de Augier Ier prince de Riez par mariages. Un autre fils, Amic Ier est déjà connu comme « prince-comte de Vence » ; quant à sa sœur Garsende, elle devient l’épouse du juge Bérenger II précédent. Les deux familles de magistrats complètent donc ici leur alliance.

Ces juges ne s’occupaient en général que de causes dites « majeures » (ou de « haute justice » ou encore « de sang ») et aussi pour juger en appel. Ils opéraient hors de leur ville seulement à l’occasion de plaids conduits et présidés par le marquis qui entérinait leurs sentences. Ces plaids étaient tenus principalement dans les villes chefs-lieux des diocèses-comtés ou celles que possédaient en partie les seigneurs de Provence en tant qu’alleux (Manosque, Valensole, Draguignan, Guillaumes dans le comté de Glandèves et qui avait pris le nom de son fondateur, « le Libérateur »,…). Mais ils s’espaceront très vite dans le temps corrélativement avec la perte d’influence progressive des marquis et le phénomène sera accéléré par deux autres facteurs incidents : - d’une part, il n’était pas pratique pour le justiciable, d’attendre la venue d’un plaid plus ou moins « saisonnier » ou hypothétique ; il devait alors se rendre à grands frais à Arles ou Avignon accompagné de ses témoins, garants (fidejussores) et bientôt son avocat ; - d’autre part, ces plaids tenus hors des deux villes « capitales », pouvaient heurter la susceptibilité des « princes » locaux. Ne se considéraient-ils pas déjà comme détenteurs d’une suzeraineté suprême après celle de leur lointain roi ? Les justiciables pouvaient très bien s’adresser à eux directement, d’autant qu’un jugement pouvait être lucratif pour le seigneur : perception d’amendes, de frais de justice, part sur les confiscations éventuelles, etc… Mais ces comtes-barons féodaux qui ne rendaient pas eux-mêmes la justice pour les raisons développées précédemment, ne pouvaient pas tous s’entourer de juges compétents dont la haute charge était coûteuse (le cas de Fréjus semble être une exception). Donc en pratique, pas de solution locale pour les causes majeures en dehors de plaids qui se raréfient. Dès lors, rien d’étonnant à ce que la « haute justice » entre en déliquescence hors Avignon et Arles, entraînant une dévaluation parallèle et rapide de la fonction de juge.

Quant aux « causes mineures » (ou de « basse justice » ; petite délinquance et vols) les autochtones ligures déjà bien rodés par une pratique procédurière ancestrale de terrain, n’attendaient pas grand chose de la nouvelle mouvance burgonde. Ils avaient l’habitude de se soumettre à l’arbitrage de leurs pairs paysans sous l’autorité du bonhomme local. Maintenant, c’est un baron ou un seigneur de village qui va tenir ce rôle mais et « c’est la règle » nouvelle, il devra lui aussi se faire assister par un expert judiciaire, un « petit juge » pas très instruit mais qui fera l’affaire (tant que ledit seigneur, petit aussi, aura les moyens de l’entretenir !) et que l’on nommera bientôt le baïle(ou bayle) dudit seigneur.

Et la justice ecclésiastique ? On peut en parler simplement pour mémoire ! Pourtant elle était en mesure de faire trembler le monde des chrétiens car dès les origines, les derniers empereurs romains puis byzantins lui avaient consentie une préséance et des droits « canoniques » faramineux, l’autorisant à intervenir en tout lieu même chez les laïcs (cf. supra). Ceci au motif que le moindre des crimes est d’abord un sacrilège envers Dieu et un viol de ses Commandements. Mais l’Eglise se gardera bien de revendiquer ce privilège dans les pays d’obédience germanique… pour l’instant ! Elle se bornera à rendre la justice dans la seule sphère des clercs et pour cela, évêques et abbés vont désigner des prévôts, chanoine ou moine officier, les plus élevés en grade donc adjoints directs des prélats (un parallèle peut être fait entre les couples : comte/juge et évêque ou abbé/prévôt). Mais nul ne l’ignore, le réveil de la justice d’Eglise sera très brutal (l’Inquisition, cf. ultérieurement) !

En conclusion, il se confirme d’emblée que le féodalisme est un régime totalement inadéquat et même nocif en période de paix. Tant que les féodaux ont eu à assumer la défense de leur territoire contre un ennemi de l’extérieur ou des voisins belliqueux, on peut comprendre mais maintenant, les Européens (le phénomène est général) pensent à commercer, à voyager,… et surtout, voudraient qu’on leur rende une bonne justice ! Or ce n’est pas possible quant il faut sans cesse franchir des barrières féodales. La démonstration en est faite en cette fin du XIème siècle. Allons-nous vivre une nouvelle période d’anarchie ? Les malandrins et autres coupe-jarrets vont-ils en profiter et se répandre dans les Provences notamment ? Que nenni et au contraire ! Ils seront tous amnistiés et conviés à quitter les lieux… à condition « qu’ils se croisent ». Décidément, il est grand temps qu’elles arrivent ces Croisades !

2 - Les vicomtes en Provence : comme le terme l’indique sans ambiguïté, est vicomte celui qui accepte de se soumettre à l’autorité d’un comte, contrairement à un « prince » baron grand ou petit féodal de la région. Aussi va-t-on leur trouver un emploi bien précis. Ils gouverneront les villes importantes des comtés notamment ceux d’Avignon et Arles. Ainsi un des plus anciens, le vicomte de Marseille placé sous l’allégeance d’Arles laquelle possédait aussi son vicomte d’Arles. D’ailleurs la situation locale ne manque pas de piquant dans l’ancienne capitale : on y rencontre en effet, un archevêque qui dispute au sommet la prééminence de la cité au comte-marquis (les empereurs en visite ne voudront être reçus que par lui) puis, le vicomte en troisième rang ! Aussi la vicomté d’Avignon est-elle plus prestigieuse car l’évêque n’y porte pas ombrage. L’importance de ces fonctions est croissante et lorsque celle des juges s’estompera, ceux-ci accapareront immanquablement la charge, ainsi : la descendance du juge Lambert-Annon fournira les vicomtes d’Avignon à partir du milieu du XIème siècle et en alternance avec celle du juge Bérenger Ier qui donnera aussi des vicomtes à Sisteron. Les uns et les autres succédaient à Avignon aux vicomtes de la première race venant de la famille de Nivion (ou Nevolon, 1010-1019) laquelle donnera aussi les vicomtes de Cavaillon, etc… De la sorte se dessine une première hiérarchisation essentiellement à caractère administratif et focalisée sur une cité. Elle contribuera par son prestige croissant à diminuer celui des princes-barons qui géraient des territoires allodiaux et seigneuries de plus en plus réduits par les héritages, alors que les villes progressent et grandissent. Ceci explique que certains alleutiers féodaux commencent à lorgner vers le titre et certains s’intitulent volontiers « vicomtes », tels ceux des Baux ou de Gap,… mais ici le titre ne crée pas la fonction et les ambitieux ne se rendaient pas compte qu’ils amorçaient une allégeance lourde de conséquences.

3 - Les vicaires ou viguiers des cités : connus aussi sous le nom de ministrales dans les villes importantes, ils gèrent l’économie et les finances de celles-ci et adjoints aux vicomtes ou sinon, directement aux comtes/barons. La hiérarchie administrative se poursuit donc vers le bas. Le viguier est responsable de l’approvisionnement en vivre, la surveillance des marchés, des poids et mesures, de la collecte des impôts… La fonction demande évidemment un grand savoir-faire et des compétences étendues, d’où son prestige mais aussi la rareté des postulants vu les aptitudes requises. Par exemple, la famille d’Adalras (v.948-1002) viguier d’Arles, dont la descendance fournira aussi des viguiers pour Avignon.

4 - Le châtelain de forteresses : autre adjoint principal du vicomte dans les villes fortifiées ou les châteaux importants qui nécessitent du personnel pour la garde du castel et des remparts, leur entretien, la police des rues et des portes. La charge est ici militaire et équivalente en notoriété à la précédente, mais relativement et selon le climat dominant de paix ou d’insécurité qui fait que l’une ou l’autre prendra le dessus. Ainsi fonctionnait la châtellenie de Riez qui se transmettra dans la descendance d’Adalgarde (cf. supra).

5 - Les milites ou « militaires » cavaliers (caballarius, caballeros,…) plus connus sous le nom tardif de « chevaliers » (cf. ultérieurement), constituaient bien sûr, la masse principale des osts conduits par les comtes durant la conquête. Considérant leur nombre, ils vont recevoir une part d’alleux ou bénéfices équivalents, globalement très importante, aux mêmes titre et droit que celle de leurs chefs. Toutefois, deux options leur seront offertes : - intéressant une minorité : rester au service des « princes » pour constituer leur cour (curie) et milice armée. Précisons qu’il s’agit toujours d’un contrat d’homme à homme de type germanique n’impliquant aucune subordination autre que celle nécessitée par la routine du commandement. C’est-à-dire qu’ils devront bénéficier pour eux et leur famille, de conditions d’hébergement, de subsistance et d’équipement, comparables à celles du comte ou baron. Une de leurs fonctions principales sera d’assurer un contrôle de maintien de l’ordre, la surveillance des frontières féodales et la collecte des taxes à travers tout le domaine seigneurial par des chevauchées. Par petits groupes et à tour de rôle, ces « visiteurs » seront à la charge des administrés qui assureront le gîte et le couvert. Ainsi, pour lui-même et ses cavaliers, le « prince » percevra des droits d’alberge et de cavalcade. Compte-tenu d’un service en déplacement limité à une quarantaine de jours par une patrouille de 6 à 8 milites, l’effectif pour un comté ne devait pas excéder une centaine d’hommes tout au plus. A noter que les évêques et archevêques qui en avaient les moyens (la plupart) s’entoureront de pareilles milices. Mais une large majorité de ces milites se verront offrir un alleu foncier sous forme de deux ou trois manses ou plus, coseigneuries de paroisses ou terroirs,… en « biens propres » qu’ils pourront exploiter ou faire exploiter par un régisseur (gastaud) en « toute propriété ». Ces tenanciers libres et petits seigneurs, aux noms de baptême germaniques, peupleront nos campagnes pour une fraction conséquente. Ils seront des témoins privilégiés sur les actes de transaction qui remplissent les cartulaires des abbayes, en plus de ceux qui peuvent être rattachés aux grandes arborescences « princières ». Avec le temps et les divisions successorales, ils vont eux aussi s’appauvrir inéluctablement et certainement plus vite que les grands alleutiers. Ils étofferont leur parentèle en épousant des filles du cru et peu à peu s’intègreront dans le tissus social de la paysannerie indigène. C’est à leur propos que l’on pourra parler de bouleversement ethnique induit et donc d’un nouveau peuplement liguro-burgonde, notamment pour le val de Chanan. Cependant, rien à voir avec des « vassaux » ! Qu’ils soient milites de cour ou éloignés dans les paroisses, les grands seigneurs les nommeront « leurs Fidèles ». Aussi, ils n’y échapperont pas ; sans pouvoir l’exiger aucunement, il leur sera simplement « conseillé » de faire quelques donations à l’Eglise ou aux moines ! D’où l’importance primordiale de cette rubrique. Pour éviter ce destin qui les diminue, certains préfèreront reprendre les armes et s’engager dans les …Croisades !

En somme et pour conclure, deux évènements se précisent d’ores et déjà en ce milieu du XIème siècle : un certain tassement des forces féodales auquel répond une émergence de forces nouvelles venant de fonctionnaires hiérarchisés ; le premier se produit dans les campagnes, la seconde, dans les villes ! Allons-nous assister à un transfert des compétences et pouvoirs vers le monde urbanisé ? C’est certain et si le phénomène s’amorce à peine en Provence et en ce siècle, il est déjà ancien et presque florissant en Italie comme il sera vu bientôt. Même à Nice, la petite cité avait su prendre les devants !

§ - Effilochage d’un dynastie burgonde.

Le marquisat de Provence faisait toujours partie du grand royaume de Burgondie qui s’étirait du Jura à la Méditerranée, débordait largement les vallées de la Saône et du Rhône sur leurs rives droites et ceci jusqu’au faîte des Alpes, englobant même une bonne partie (romane) de la Suisse. Les rois successifs de notre période (dits aussi « rois des Alamans et de Provence », cf. Pl. I, supra) : Conrad Ier (947-993) fils de Rodolphe II, puis son fils Rodolphe III (993-1032), régnaient mais sur une mosaïque d’états féodaux peu contrôlables. Aussi de guerre lasse, déléguaient-ils facilement leur pouvoir à des comtes rhodaniens comme en 959 (à Roubaud Ier, le grand-père du « Libérateur ») et en 979 à Guillaume II lui-même, devenu marquis de Provence. Or dès 1027, Rodolphe III avant de décéder sans postérité, avait cédé son royaume en héritage à l’empereur d’Allemagne Conrad II de la nouvelle Maison de Franconie,couronné roi de Burgondie en 1034 ; à noter aussi que Rodolphe était l’oncle du précédent empereur Henri II le Saint (+1024), petit-fils de « l’Oiseleur ». Dès lors, les historiens mettent l’accent sur cette date de 1032 où la Provence devient terre d’empire ; mais elle l’était déjà depuis longtemps ! En effet, nous savons que l’ancien roi de Germanie Othon Ier le Grand (912-973) avait pris la souveraineté totale de la Burgondie en 940 au nom du jeune roi Conrad Ier (cf. supra) ; ainsi, la Burgondie se subordonnait à la Germanie (alors Maison de Saxe) et comme en 962 Othon Ier devient empereur, c’est cette dernière date qu’il faut retenir. Désormais, les empereurs sont les souverains suprêmes des Provençaux, Pennois compris puis à partir de 1032, ils exercent directement cette souveraineté, sans intermédiaire de rang royal ou plutôt, ils rajoutent cette couronne de Burgondie à leur collection qui est déjà grande ! Après ce préambule en forme de rappel, revenons à la dynastie provençale burgonde.

Une première observation nous frappe en examinant l’arbre généalogique des comtes de Provence (Pl. II) : la « maigreur » de l’arborescence comparée à celles des autres comtes leurs voisins (Augier de Riez, Grac de Glandèves,…). Une raison parmi d’autres sans doute, peut être avancée à titre d’hypothèse. Pour rehausser leur prestige, les concernés choisissaient comme épouse des princesses de grand renom mais ont dû limiter leur ambition à des candidates déjà bien « mûres », seules disponibles et plus tellement aptes à procréer. En effet, Guillaume II eut comme première épouse, Arsinde (+ 981) qui avait été mariée avec Raimond comte de Narbonne et en avait eu au moins deux fils et une fille dont la fameuse Odile depuis peu comtesse de Nice (cf. supra) ; donc fille adoptive du Libérateur. Arsinde ne lui donna aucun enfant. La seconde épouse de Guillaume II est Alix (+ 1026) laquelle avait déjà eu deux maris et de nombreux enfants ; veuve d’Etienne Ier comte de Gévaudan (père de ses enfants) et divorcée du chef « franc » Louis V après une aventure épique ; elle se réfugie en Provence en 981 et trouve donc immédiatement un nouveau protecteur. Alix ne lui donnera qu’un fils !

Guillaume II le Libérateur ne survécu pas longtemps à la conquête puisqu’il disparaît en 994, le marquisat passe alors et naturellement à son frère Roubaud II comte d’Arles et indivis de Provence. Il gouverne avec son épouse Ermengarde qui ne lui donnera que deux enfants, une fille EMMA et un fils Guillaume III lequel avec son épouse Lucie, prend le relais de son père à la mort de celui-ci, avant 1015. Le partage successoral semble correct, Guillaume est marquis de Provence et comte d’Arles tandis que sa sœur est comtesse du Diois et du Venaissin, titres et biens qu’elle va transmettre à son époux, un autre Guillaume III (!) déjà comte de Toulouse. Mais ce troisième marquis n’eut de Lucie aucune descendance et vers 1039 quand il disparaît, le marquisat repasse dans la branche cadette du Libérateur. Entre-temps, l’unique fils de ce dernier, Guillaume IV (v.984-1024), simplement comte d’Avignon, avait pu avoir trois fils de son épouse Gerberge de Mâcon1 avant de mourir assez jeune. Or son aîné (Guillaume V) meurt lui aussi très jeune et célibataire ; en conséquence, les deux frères restant vont relever le sceptre du marquisat de Provence. Il s’agit de Foulques alias « Bertrand » marié à Eldiarde (ou Hildegarde) et de Giauffret marié à Stéphanie alias « Douce ». Tous deux seraient morts la même année probablement en 1065 mais les moines scribes ne fournissent même pas de données concordantes pour un tel événement, eux qui rédigent si « minutieusement » leurs chartes ! Ils avaient convenu de gouverner ensemble en indivis comme leurs grand-père et grand-oncle et dans la même ambiguïté. Ils s’intitulaient « comtes et princes de toutes les Provences » et pour certains auteurs, Giauffret serait « comte de premier rang » (?). Le titre de marquis est plus rarement revendiqué pourtant, bien que vidé de son contenu, il pouvait être utile car cet « honneur » militaire ne devait être porté que par un homme et une femme n’aurait pu le transmettre à son époux. En fait, peu importe car le règne des deux frères se bornera à contresigner de multiples actes de donation en faveur des abbayes, à assister à quelques conciles provençaux, à gérer leurs biens propres. A peu près inutiles, ils seront même marginalisés hors des deux grandes villes rhodaniennes dont la maîtrise est maintenant assurée par les vicomtes assistés des hauts fonctionnaires susdits. Porter les titres de comte ou comtesse d’Avignon ou d’Arles devient purement honorifique, alors que dire de celui de marquis ! Aussi, les « deux comtes de Provence » préfèrent-ils résider dans les cités de Tarascon, Forcalquier, le château de Sarrians (terroir d’Orange) et surtout Manosque. Sont-ils encore « princes de toutes les Provences » dans la mesure où ils l’ont été ? On peut en douter fortement. Déjà, l’archevêque d’Arles clame haut et fort qu’il est suzerain sur ses terres et ne reconnaît plus depuis longtemps l’autorité des descendants du Libérateur. Le vicomte de Marseille, maître d’une grande partie de la Provence littorale jusqu’au massif des Maures, redresse aussi la tête et se comporte comme un grand baron féodal ; de même le « vicomte des Baux » et bien d’autres seigneurs… Puis le haut clergé va s’en mêler et à la suite du prélat d’Arles, accentuer la déchéance des chefs de la dynastie burgonde. S’ils ne sont pas déjà les principaux « princes » dans leur diocèse-comté depuis la conquête, les évêques vont le devenir. Ainsi, après ceux de Toulon, Fréjus, Antibes, Vence, Glandèves et Sénez, les grands vicaires de Saint-Paul « Tricastin », Vaison, Carpentras, Gap, Sisteron et Riez sont devenus les seigneurs majeurs de leur ville. Dans cette dernière par exemple et à la fin du siècle, l’évêque de Riez était le supérieur hiérarchique du châtelain et les derniers « princes de Riez » laïcs en migrant dans la cité voisine, n’étaient plus que des comtes de Moustiers ! Conséquence ? Ce sont les ecclésiastiques qui en pratique, règnent maintenant en Provence et après la disparition des juges, les conciles qu’ils tiennent (Saint-Privas près d’Orange-1023, Sarrians-1037, Arles-1044, Barbara-lès-Courthezon-1064, etc…)font figures d’assemblées plénières gouvernementales où se discutent… la réforme du code pénal, la surveillance des diasporas juives, le bornage des entités territoriales au moyen de calvaires,… tous sujets normalement dévolus aux séculiers. En ce temps, il valait mieux s’adresser à la concubine officielle d’un prélat plutôt qu’à une « comtesse de Provence » pour obtenir quelque privilège ! Les grands ordonnateurs de tout cela sont bien sûr, les archevêques d’Arles et la réflexion de l’un d’eux pourra nous servir de point d’orgue pour illustrer cette évolution :

« Il n’y a plus (en Provence) ni roi, ni duc ou marquis pour rendre justice » (Raimbaud, archevêque d’Arles, 1061).2 Nous sommes à la veille de la disparition des deux frères « comtes-marquis » de Provence !

C’est dans ce climat de déliquescence que les cousins germains succèdent aux pères : d’une part, les frères Guillaume-Bertrand et Giauffret II, fils de Foulques-Bertrand ; et d’autre part, Bertrand et Gerberge, fils et fille de Giauffret Ier. Le premier n’eut qu’une fille de son épouse Alix, dénommée aussi ALIX . Le second n’a pas de descendance. Le troisième n’eut aussi qu’une fille de son épouse Mathilde, dénommée CECILE. Quant à la quatrième, son époux Gerbert comte du Gévaudan, ne lui donna encore que deux filles, ETIENNETTE(ou Stéphanie) et DOUCE. Donc, sans oublier EMMA de la branche collatérale devenue toulousaine (cf. supra), cinq filles de la descendance des « deux frères libérateurs » peuvent maintenant prétendre à leur héritage !

Ici nous devons ouvrir une courte parenthèse pour suggérer comme l’a fait R. Busquet,3 qu’un pacte de famille dû avoir lieu à cette époque. Car comment expliquer que le titre de comte d’Arles qui jusqu’ici appartenait à Emma fille de Roubaud II et à sa descendance, soit passé soudainement et sans anicroche dans la branche du Libérateur ? En effet, Bertrand et sa sœur Gerberge porteront successivement ce titre. D’après nous, un consensus familial était nécessaire pour résoudre trois importants problèmes : - primo, admettre que le titre de marquis reste dans l’apanage des petits-fils d’Emma, seuls hommes de la descendance la plus directe (peut-être en échange de l’abandon du « comté d’Arles », bénéfice déjà vidé de toute substance comme il vient d’être vu) ; - secondo, procéder à des échanges de leurs alleux et autres biens propres jusqu’ici dispersés dans toutes les Provences, pour les regrouper au sein de trois entités territoriales que nous aurons à définir ci-dessous, les futurs marquisat de Provence, comté de Provence et comté de Forcalquier ; - tertio, faire en sorte qu’Avignon dernière ville importante demeurée laïque et située à la charnière de ces trois nouveaux pays provençaux, reste neutre ou soit gouvernée en indivision.

Avant de nous intéresser au destin de la gent féminine issue du Libérateur, nous devons étudier celui des continuateurs de son frère Roubaud II. Sa fille Emma avait hérité du père mais aussi de son frère Guillaume III décédé sans descendance, des comtés d’Arles, du Venaissin et du Diois, qu’elle transmit à son époux le comte de Toulouse. Ce dernier lui donna entre autres, deux fils, Bertrand comte du Venaissin (disparu sans postérité mais on ne sait pas pourquoi son comté échoit à un seigneur d’Auvergne ; une vente ou créance ?) et Pons nouveau comte de Toulouse, du Diois et d’Arles. Est-ce lui qui négocia l’échange d’Arles contre le marquisat de Provence ? Toujours est-il que son épouse Almodis lui donna au moins trois fils : - Guillaume IV comte de Toulouse, Hugues comte du Diois et Raimond. Or le premier n’eut qu’une fille qui ne transmettra aucun titre à ses deux époux successifs ; le second disparaît sans postérité et en conséquence, tous les titres, charges et qualités de la famille seront projetés sur le troisième, le fameux RAIMOND IV de St Gilles, duc du Languedoc, comte de Toulouse et marquis de Provence (mais plus comte d’Arles) dont nous reparlerons souvent. Il était le contemporain de ses cousines, Alix, Cécile, Etiennette et Douce déjà citées.

En retournant maintenant vers la descendance du Libérateur, nous allons être en face d’une situation absolument incroyable en cette fin du XIème siècle. Neuf veuves ou leurs filles à marier sont en passe d’hériter en se partageant les Provences et pas un seul garçon pour prétendre en recevoir une part !On pourrait prévoir à moins de sévères controverses à venir ! Effectivement elles auront lieu mais cet événement ô combien délicat et complexe à traiter, bascule dans le XIIème siècle et sera donc examiné dans une prochaine partie de cette chronique. D’ores et déjà se dessine l’utilité d’avoir pu précédemment engranger quelques données d’ordre juridique, jurisprudentiel ou coutumier concernant la dot des filles, leur droit à succession seigneuriale,… nous aurons souvent à les solliciter. Pour l’instant, bornons-nous à découvrir ces mères et filles qui devront s’affronter à la charnière de deux siècles (cf. Pl.II) :

- Alix mère, veuve de Guillaume-Bertrand ;

- Alix d’Avignon sa fille, épouse d’Ermengaud comte d’Urgel et « de Nice » ;

- Ermengarde veuve de Giauffret II ;

- Stéphanie-Douce veuve de Giauffret Ier ;

- Gerberge d’Arles sa fille, épouse de Gerbert comte de Gévaudan ;

- Mathilde sa bru, veuve de Bertrand ;

- Cécile sa fille, épouse de Bernard-Athon vicomte de Carcassonne et de Béziers ;

- Etiennette, fille de Gerberge, épouse de Raimond des Baux ;

- Douce, fille de Gerberge, future épouse de Raimond-Bérenger III comte de Barcelone.

Ne perdons pas de vue, comme le souligne aussi un des rares historiens de la Provence du XIème, qu’une (soit-disant) « coutume »… « oubliait au moment de la mort de leurs parents, les filles précédemment dotées par eux » (G. de Manteyer, op. cit.). Mais avant d’entrer à nouveau dans ce sujet, il faut retourner dans le comté de Nice car il en est question ci-dessus et adjacent aux Provences, il n’en fait toujours pas partie intégrante.

Nous l’avions laissé entre les mains du couple MIRON / Odile et face à une situation politique assez difficile (cf. supra). L’examiner en détail serait hors de propos ici mais il faut savoir que les Niçois de la « capitale » leur disputeront toujours avec bonheur, l’exercice d’une suzeraineté totale de type féodal. Les habitants de cet ancien comptoir s’autogéraient depuis l’Antiquité sans problème apparent, derrière leurs délégués podestats (futurs consuls) et plus ou moins sous la bannière symbolique ou réelle de l’évêque local. Mais le nouveau comté n’était pas terre de conquête comme la Provence ex-mauresque et le compromis lombardo-burgonde qui donna lieu à sa naissance, concernait aussi la ville de Nice et banlieue. Bien que nous ne disposions d’aucune information précise sur le sujet (les traités scellés « en bonne et due forme » n’existant pas encore à l’époque), en reconstituer les modalités ne semble pas très compliqué. Odile obtient pour les siens et des chevaliers de son entourage, quelques terres (la Buffa, Sainte-Marguerite,…) et villages (Drap,…) dans la plaine nissarde ou les proches vallées, sous forme d’alleux associés ou non à une seigneurie. Dans la ville même, ils obtiennent une fraction de quelques dîmes sur les marchandises et les services (sorte de TVA à valoir notamment sur le pain, le vin, la pêcherie,…), la possibilité d’accaparer le siège de l’évêché pour un membre de leur famille mais aucun pouvoir politique ! Autrement dit, une partie de la descendance d’Odile pourra s’intégrer au corps des notables et podestats de la cité et seulement participer en tant que tels à sa gestion. La ville de Nice et sa plaine, forment une entité territoriale ou une communauté de type consulaire. Elles restent administrées par des responsables élus annuellement et que l’on peut d’ores et déjà nommer consuls(comme dans la péninsule italique). Au nom du peuple, ils définissent les politiques intérieure et extérieure à tenir. Elle est peut-être symbolique vu l’influence encore très faible qu’exerce cette petite cité mais nous avons là un premier exemple de république consulaire à l’échelle de l’Hexagone ! Le fait (que les historiens ignorent en général) méritait d’être souligné.

En conséquence, si le comté de Nice subsistera car unité territoriale juridictionnelle, il sera pratiquement vidé de ses titulaires après la disparition de ses premiers comte et comtesse. Seuls deux enfants d’Odile « oseront » timidement se considérer comme « vicomtes de Nice » mais sans pouvoir particulier. Comte ou vicomte, le titre devient déjà purement honorifique, c’est clair ! Ainsi, l’Eglise pourra plus facilement les « inciter » à abandonner une bonne partie de leurs « biens propres » au profit des monastères de St Pons, St Véran et bien sûr, St Victor, St Honorat,… sans oublier la cathédrale de Nice et son chapitre. Nice ville consulaire ou comté de plein exercice, l’une excluait l’autre !

La comtesse Odile eut de nombreux enfants et quatre de Miron dont l’aîné Pons qui devient évêque de Nice, Miron II et surtout, une fille Gerberge (Pl. V). Déjà Miron II, un moment « vicomte de Nice », trouvera plus prestigieux de migrer pour devenir vicomte de Sisteron. N’oublions pas en effet, que les secteurs de la rive droite de la Durance entre Manosque et Sisteron étaient des « fiefs » importants de la famille (ou ses évêques), alleux de son grand-père Guillaume II le Libérateur et père adoptif de sa mère. Mais incontestablement, c’est la fille Gerberge qui eut la destinée la plus glorieuse grâce à son mariage avec Bérenger Ier juge d’Avignon. Elle devient la mère et une aïeule ancêtre pour des lignées de juges et vicomtes d’Avignon, d’évêques d’Avignon ou Nice et pour les vicomtes de Sisteron !

Le comte Miron disparut probablement peu avant l’an Mil et Odile se remarie aussitôt avec un chevalier de son entourage, lui aussi originaire de la rive droite de la Durance et probablement de l’importante famille des seigneurs de Reillanne, car il se dénommait LAUGIER, leur nom de baptême fétiche associé à ceux de Raimbaud, Bertrand et autres Rostang. Ce Laugier était aussi veuf d’une Richilde mère de sa fille Austrus. Mais il avait aussi des frères dont Milo « Laget » (déformation d’Emile-Laugier) le futur beau-père d’Amantia de Glandèves (cf. Pl. IV). Odile réservait pour sa nouvelle famille tous les biens provenant de sa dot et principalement situés dans le comté de Vence (Cagnes, Saint-Laurent, Gréolières,…) ainsi que, dans la mesure des disponibilités, l’évêché de Vence. Le couple eut au moins cinq fils dont plusieurs auteurs de lignées réputées. De Raimbaud de Nice et Saint-Laurent est issu notamment Bertrand-Raimbaud qui épousa Alix d’Avignon, la veuve du comte de Provence en indivis Guillaume-Bertrand. De ce couple descend en particulier Raimbaud qui participera à la première croisade et de façon suffisamment honorable pour que l’archevêque de Tyr (Palestine) lui confère le titre de comte d’Orange. Il sera le père de Tiburge laquelle en épousant Géraud Adémar, constituera la souche des princes d’Orange, célèbre état qui donnera ses couleurs à la Maison de Hollande et conservera sa suzeraineté jusqu’en 1713 (traité d’Utrecht). De Laugier de Nice et Saint-Laurent descend entre autres, une fille qui portera le nom de sa grand-mère Odile et qu’épouse Conrad II comte de Vintimille. De la sorte, les liens essentiellement politiques qui unissaient jusqu’ici la principale famille seigneuriale du comté de Nice aux comtes de Tende, se renforce maintenant par des liens de sang. Enfin, issus de Milo « Laget » (frère du comte Laugier) et de son fils Laugier de Gréolières, se rencontrent plusieurs alleutiers et seigneurs possédant des biens sur la rive droite du Var (les Ferres,…), celles de l’Estéron, du Cians (Rigaud,…), de la Tinée (Clans, Marie,…), de la Vésubie et en bordure du comté de Glandèves jusqu’à Puget-Théniers.

En résumé, si l’avenir de la famille comtale de Nice paraît s’obscurcir dans la région d’outre Var, quelques-uns de ses membres sauront rétablir leur situation en terres provençales. Ceci n’a pas échappé à Alix d’Avignon venue chercher un second lit à Nice auprès du petit-fils d’Odile. Constatant que le titre comtal y tombait en désuétude, elle voulut le relever pour le transmettre à sa fille, une autre Alix, pour qu’elle fasse de son époux le comte d’Urgel, aussi un « comte de Nice » ! Dans la mesure où les très nombreux frères et cousins de Bertrand-Raimbaud pouvaient être d’accord, la loi coutumière germanique ne s’y serait pas opposée en principe, mais l’on sent bien l’inanité de la démarche. Prétendre transmettre un honneur déjà inconsistant, se réclame plus de la vanité que du droit. Ainsi s’achève ce détour par le comté de Nice, pour nous rendre compte à nouveau et si besoin était, que les pouvoirs féodaux issus ou rattachés à la mouvance burgonde tombaient en déliquescence ici comme ailleurs. Désormais, une poussière de petites seigneuries va se répandre sur les Provences et le pays nissard dont les tenants n’auront pas d’autre choix que s’intégrer à la paysannerie indigène ou bien partir en « croisade »… à moins que la politique ne les attire !



Claude Augier - décembre 2000


Sommaire du fascicule 5 : La Penne

Liguro-Burgonde et Provençale au Moyen-âge « Les premiers pennois »


Sommaire

Sommaire du fascicule 1 : La Penne en Val de Chanan - Introduction

Sommaire du fascicule 2 : La Penne Ligure "Au pays des Bérétins"

Sommaire du fascicule 3 : La Penne liguro-romaine "Les bérétins au combat"

Sommaire du fascicule 4 (1ère partie) : La Penne gothique I "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)

Sommaire du fascicule 4 (2nde partie) : La Penne gothique II "Les bérétins en marge de l'histoire du haut moyen-âge" (406-972)


Les autres fascicules de la Chronique Historique seront bientôt disponibles.

La reproduction, même partielle, des textes figurant dans la Chronique Historique est strictement interdite sans autorisation écrite des ayants droit.

1 - fille de Othe-Guillaume comte de « Bourgogne » et du Mâconnais (ancienne Burgondie autunoise) et d’Ermentrude

2 - de la famille des seigneurs-vicomtes de Reillanne.

3 - R. BUSQUET et V.L. BOURRILY : Histoire de la Provence. P.U.F. Paris, 1948.